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A 543693
LL A TR LL
LR LE 7
UNIVERSITY or MICHIGAN
GENERAL LIBRARY.
MÉMOIRES.
DE
L'ACADÉMIE
DES SCIENCES, LETTRES ET ARTS
D'ARRAS
CARRAS
Imp. Rohard-Courtin, place du Pont-ue-Cité, n° 6
M. D. CCC XCVI.
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MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE D'ARRAS
L'Académie laisse à chacun des auteurs des travanx
insérés dans les volumes de ses Mémoires, la responsabilité de ses opinions,
tant pour le fond que pour la forme.
MÉMOIRES
DE
L'ACADÉMIE
DES SCIENCES. LETTRES ET ARTS
D'ARRAS
— DC - —
I1° Série. — Tome XXVII.
C4RRAS
imp. Ronard-Courtin, place du Pont-de-Cite, n° 6
M. D. CCC XCVI.
I
Séance publique du 28 Mai 1896.
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—— 7 = es 7
AP OCP ONE CPCR CPP OO EP CPP CCR CPEP PCT CP CPC ES CPP HP TPM TETE
RO CE TROIE
D MOLOLOOLOLOOLOLOLOLC Sd" ED 29290 DES UV DE D 22e" E
ALLOCUTION D'OUVERTURE
PAR
M. l’Abbé DERAMECOURT
Président.
408 ———
Mesa ES, Messieu RS,
A" Société s’honore, comme une famille, par le culte de
4.ses morts. Et si le Collègue dont elle déplore la perte
porte un nom qui signifie tout ensemble la bonté, le talent,
la loyauté et l'honneur, elle doit le prononcer avec plus
d'estime encore et de regret parce qu'elle sait que ses propres
sentiments sont unanimement partagés.
C’est pourquoi je salue d’abord, au nom de tous mes Col-
lëgues, le nom el la mémoire de M. Julien Boutry, enlevé
prématurément à notre Compagnie depuis sa dernière Séance
publique.
À côté des tombes qui se ferment, il faut saluer aussi les
berceaux qui s'ouvrent : je m’applaudis d’avoir à remplir
encore cet heureux devoir.
Il semble même que nos jeunes Collègues sont aujourd’hui
particulièrement favorisés. Le soleil de mai sourit à leur
Qu
entrée dans la vie académique, les parfums de printemps
embaument cette aurore et, pour compléter la fête, la ville
d'Arras se pare de ses plus beaux atours ; elle expose les
meilleurs souvenirs de son passé luxueux, elle appelle à elle
les artistes les plus renommés ; par surcroît, voici que se
rassemblent dans ces magnifiques salons et sous ces voûtes
superbes que la générosité municipale veut bien faire nôtres,
avec l'élite de la société artésienne agrandie, les représen-
lants les plus distingués de l'Etat, de la magistrature et de
la cité.
GÉNÉRAL, MONSEIGNEUR,
Me permettez-vous de vous dire que je suis particulière-
ment heureux et fier de vous saluer ici, aujourd’hui, au nom
de l’Académie d'Arras ? |
Depuis notre dernière Séance publique, vous n'êtes plus
seulement des hôtes illustres qu’on accueille avec respect,
qu'on reçoit avec reconnaissance : vous êtes de la maison,
vous avez pris rang d'honneur dans notre Compagnie.
Il nous a paru que l'épée du général commandant et la
croix épiscopale s’unissaient bien, ensemble, dans notre
armorial, surtout quand c’est le général Stroh]l et vous,
Monseigneur, qui les portez. C’est pourquoi nous les avons
croisées sur notre blason, et nous en faisons notre parure.
Vos services et vos œuvres deviennent notre patrimoine.
Que vous travailliez de l’épée ou de la plume, que vous ga-
rantissiez l’ordre, la discipline, la tenue, le labeur quotidien,
l'honneur de notre armée ; que vous portiez la bénédiction et
la charité à travers nos villes et nos campagnes, ou que vous
livriez à la méditation des fidèles et des lettrés les pages ex-
quises d’un mandement de carème ou de l'Oraison funèbre
de son Eminence le cardinal Meignan, vous servez tout en-
20
semble la France et l'Eglise, et désormais, vous honorez
l’Académie d'Arras. Merci de ce concours à notre Société !
N'avais-je pas raison de dire, Mesdames et Messieurs,
que jamais réception académique ne fut placée dans un plus
beau décor et entourée d’un plus brillant cortège ?
ÉTÉ ÉRSSESSSSSESSES
ÉLLLELLELELELELLCELEECSCE
DISCOURS DE RÉCEPTION
DE
M. G. ACREMANT
Membre residant.
— —— Oo
Mespanes, Messieurs,
« Aux grandes actions, il faut de grandes gloires !
Pour rendre un digne hommage à leurs nobles mémoires,
On doit à pleines mains prodiguer les honneurs... » (1).
C'est ainsi que s'exprime M. Lecesne dans une de ses
pièces de vers restées manuscrites.
Avant de suivre son conseil, je Liens à m'acquitter de ma
dette de reconnaissance et vous remercier, Messieurs, de
l'honneur que vous m'avez fait en m’admettant dans votre
Compagnie.
Vous avez jugé celui qui était présenté à vos suffrages
avec une indulgence excessive. J'aurais mauvaise grâce à
m'en plaindre, mais je suis forcé de reconnaitre que les sa-
vanis, ordinairement si sévères pour eux-mêmes, se conten-
tent parfois d’un peu de bonne volonté chez les autres. Cette
bonne volonté est mon seul titre et je la mets entière à votre
(1) Le Panthéon.
disposition, persuadé que vous continuerez à l'aider et à
l'éclairer de vos conseils bienveillants.
Mon insuffisance aura au moins le mérite de faire ressor-
lir encore davantage la supériorité de mon prédécesseur. Je
succède, en effet, à un de ces hommes que l’on ne remplace
pas. Sa vie et son œuvre ont été longues ; sa nature bien-
veillante, son caractère aimable, sa parole toujours affec-
tueuse lui ont concilié tous les cœurs, et c’est en termes
exquis qu'il faudrait dépeindre cette physionomie exquise.
Si je devais exposer devant vous la carrière de votre
vénérable collègue, vous présenter successivement le juris-
- consulte distingué, le magistrat municipal, l’académicien
infatigable, l’historien de notre antique cité, je succom-
berais bientôt sous la tâche ; permettez que je me borne à
vous offrir une esquisse rapide de cetle vie si bien rem-
plie qui s'impose à notre respeclueuse admiration.
x
* +
EDMOND-DÉSIRÉ LECESNE est né à Arras, rue du
Bloc, le 18 octobre 1813.
Son père n'eut pas le bonheur de lui donner ce premier
baiser qu’un père dépose avec tant de joie sur le front du
nouveau-né. Attaché à l'Etat-Major du Prince Eugène, 1l se
trouvait à Milan, et ne revint en France que deux années
plus tard (1).
(1) Bienheureux-Désiré-François-Réel Lecesne, né en 1731 à
Falaise, embrassa la carrière des armes et assista à la guerre de
Vendée. Le 26 novembre 1794, il entra à l'Ecole centrale des tra-
vaux publics (aujourd'hui Ecole polrtechnique), lors de sa création,
et y obtint le brevet d'ingénieur-géographe. Aussitôt sorti de l'Ecole,
il fut attaché à l'Etat-Major du général Bonaparte, qu'il suivit dans
presque toutes ses Campagnes. Au moment de la fondation de l'{ns-
titut du Caire (17981, il partit sur les bords du Nil et v séjourna
jusqu'à l'évacuation de l'Egvpte (1801). En 1810, il accompagna
Bernadotte en Suêde, et en 1813 suivit le Prince Eugène en Italie.
\
— 12 —
Ed. Lecesne débuta au collège d'Arras ; il y resta peu de
temps, juste assez pour faire remarquer la précocité de son
intelligence. Ses parents l’envoyérent ensuite cueillir de
magnifiques lauriers dans ce vieux lycée Louis-le-Grand où
tant d'hommes célèbres : Molière (1), Voltaire, Robespierre,
Victor Hugo... ont tour à tour abrité leurs jeunes années.
Deux ans après environ. il rentra en France, et devint, comme atta-
ché au Ministère de la Guerre, l'un des créateurs de la carte de
France. Chargé sur sa demande de la triangulation du département
du Pas-de-Calais, il vint s'installer définitivement à Arras. Cet im-
portant ouvrage venait d'être terminé, et l'Institut de France, pour .
récompenser M. Lecesne de ses nombreux et utiles travaux, allait
lui ouvrir ses portes, lorsqu'une terrible maladie vint, en moins de
trois jours, l'arracher brutalement à l'affection de ses amis et de ses
admirateurs (29 septembre 1827).
Voici comment M. Ed. Lecesne parle de son père dans une poésie
intime dédiée à ses petites-filles :
….L'un, votre bisaïeul, fils de la République,
L'ancienne, était sorti de la polytechnique.
A l'expédition d'Egypte il concourut,
Et la Commission des Savants le reçut
Comme membre chargé de la topographie
De ce pays, berceau de la géographie.
Ensuite, il parcourut, habile ingénieur,
Quelques-uns des Etats formés par l'Empereur.
Le Hanovre, la Saxe et la Haute-ftalie
Eurent par ses travaux une carte établie.
De leurs princes plusieurs l'accueillirent au mieux
Et mème ont demandé de le garder près d'eux.
Attaché depuis lors au dépôt de la guerre,
De la géodésie, 1l fut une lumière.
Dans l'armée, il obtint grade supérieur,
La croix de Saint-Louis, la Légion d'honneur.
Parmi les membres correspondants de l'Académie d'Arras, nous
trouvons, en 1819, le nom de M. B Lecesne, commandant au corps
royaldesingénieurs-géographes.|[Van Driva.— Hist. del' Académie )
(1) Le lycée Louis-le-Grand s'appelait alors Collège de Clermont.
A9
La mort de son père ne ralentit pas son ardeur au travail;
au contraire, à partir de ce moment, il sembla n'avoir plus
d'autre but que de faire revivre en lui les qualités d'âme et
d'esprit du père qu’il avait perdu. De son côté, sa mère,
Catherine-Mélanie Dufour (1), femme de grande et simple
vertu, l’entoura de conseils affectueux ; elle sut gagner la
confiance de son fils et lui inculquer la plus précieuse des
qualités : l’amour de la famille.
Ses études de droit terminées, Ed. Lecesne vint se fixer à
Arras, se fit inscrire au tableau de l’ordre des avocats (2) et
épousa (3), peu de temps après, Mlle Crespel (4), dont le nom
à lui seul rappelle une de nos gloires artésiennes.
(1) Mlle Catherine-Mélanie Dutour est la fille de M. Jean-Baptiste-
Joseph Dufour, qui possédait à Arras, d’abord sur la Grand’Place,
puis sur la place Sainte-Croix dans les anciens bâtiments de l'hospice
Saint-Jacques, une fabrique de fils à dentelle très importante. 400
femmes travaillaient à la filature des lins. 70 ouvrières étaient em-
ployées à la préparation des fils. Plus de 300 dentellières travaillaient
à domicile pour le compte et sous la surveillance de ce négociant.
(Voir la Notice sur les objets envoyés à l'exposition de l'industrie
française, an 1806. — Voir aussiles Annuaires du Pas-de-Calais, an
1808 et 1814 et l'Histoire de la dentelle, par M. A. de Cardevacque.
Mémoires de l'Académie. 2° s., t, xv.)
(2) Avocat stagiaire en 1835, 1l fut définitivement inscrit au tableau
de l'ordre en 1838.
(3) 30 juillet 1835.
(4) Mlle Aurélie Crespel est la fille de François-Louis-Marie-
Joseph Crespel-Dellisse, fondateur de l'industrie sucrière, membre
de l'Académie d'Arras et de plusieurs autres sociétés savantes (Voir
Parenty, Ann. 1866).
M. Crespel
sie Se fit dans l'industrie un renom qui tout seul
Parmi les plus fameux à le poser suffit :
Par ses talents le sucre en France fut produit !
A sa mémoire aussi justice fut rendue,
Et la ville d'Arras érigea sa statue...
(Ed. Lecesne. — À mes petiles filles.)
= =
Je n'ai pas à vous parler ici, Mesdames et Messieurs, des
plaidoiries que fit le jeune avocat. Ne connaissant pas le
labeur forcé, il se présentait rarement à la barre, et sa
vie judiciaire s'est bornée au travail de cabinet.
Là, il s’'environne de tous les objets qui peuvent charmer
ses yeux et complaire à son intelligence, il se tient au cou-
rant de toutes les publications nouvelles, il continue à s'ins-
truire. Nos vieilles lois l’intéressent particulièrement et pen-
dant plus de dix années, pour sa seule satisfaction person-
nelle, il travaille à commenter la législation coutumiere de
l'Artois (1). Ce n'est en effet que beaucoup plus tard, et «sur
lus instances réitérées de personnes pour lesquelles il avait
la plus grande déférence »,qu'il se décida à mettre de l'ordre
dans ses notes et à les présenter au publie. Vous vous rap-
pelez, Messieurs, avec quelle faveur fut accueillie cetteétude,
l’une des plus remarquables qui soit sortie de sa plume.
Nos anciens commentateurs, Gosson, Bauduin, Desmazu-
res, Hébert et autres jurisconsultes des XVIe, XVIIe et
XVIIIe siècles ont tour à tour cherché à apporter quelque
lumière dans lobscurité de nos anciennes coutumes. Leurs
travaux dénotent une grande érudition, mais manquent de
méthode. S'emparant de leurs recherches, M. Lecesne coor-
donne habilement ces divers mémoires, en dégage les appli-
cations pratiques, et dans un parallèle savamment établi où
il suit les divisions de notre Code Civil (2), il fait admira-
blement ressortir les rapports et les différences des deux
législations. Gette œuvre importante et consciencieuse n'in-
téresse guère les profanes ; elle s'impose aux légistes et à
tous les amis du passé.
(1) Exposé de la législation coutumiere de l'Artois. — 1 fort vol.
in-8, Durand et Pedone éd., Paris, 1869.
(2; Le premier chapitre a rapport aux personnes, le second con-
cerne les biens et les différentes manieres dont on les acquiert ; les
deux suivants sont consacrés à la procédure civile et l’instructivu
criminelle.
La révolution du 24 février 1848 transforma le jurisconsulte
en homme politique.
La république de 1793 avait été, suivant la belle expres-
sion de Lamartine (1}, : un écroulement d’une société finie,
une bataille à mort entre un ordre de choses qui ne voulait
naître et un ordre de choses qui ne voulait pas mourir»; la
république de 1848 au contraire, étant « conservatrice el
progressive » tenait à s’entourer de tous les hommes qui,
avides de liberté, conseillaient (la vertu comme unique
moyen de l’établir et la conserver » (2).
Le caractère ardent, l'esprit cultivé, le libéralisme reconnu
de M. Lecesne semblaient devoir le placer à la tête d'un
mouvement suscité par de telles idées, aussi lorsque, à peine
installé, Frédéric Degeorge (3) lui demanda de l'aider dans
la tâche difficile de gouverner le département pendant cette
période troublée, il n'hésita pas un instant ; ilentra aussitôt
en fonctions (4) et s'acquitta de sa nouvelle et délicate mission
avec un zèle et une aulorité tels que le gouvernement de la
République lui confia la direction du Secrétariat-Général (5).
Quatre ans plus tard, il démissionna pour se présenter
aux élections municipales (6). 1 fut élu au premier tour de
(1) Le passe, le présent et l'avenir de la République.
(2) Luez. Notice nécrologique de Frédéric Degrorge. 30 mars 1855.
(3) Le 1° mars 1848, Frédéric Degeorge et Delescluze furent nom-
més Commissaires généraux du gouvernement provisoire de la
République.
(4) MM. Luez, avocat, Lecesne, avocat et Nœuvéglise, homme de
lettres, nommés provisoirement par arrêté du 3 mars 1848 de Fré-
déric Degeorge, furent définitivement designés pour remplir les fonc-
tions de conseillers de préfecture par arrété du gouvernement du
& septembre suivant; ils furent officiellement installés par le Préfet,
M. Degouve-Denuncques le 13 septembre (Ann. du P.-de-C.)
(5) Les secrétaires généraux étant supprimés depuis 1832, ces
fonctions étaient occupées par un sous-préfet ou un conseiller de
préfecture spécialement nommé.
(61 Scrutin des 24 et 25 juillet 1852. M. Lecesne fut nommé au
premier tour, le quatrième sur vingt-sept,
AG ==
scrutin, et l'Empereur, cherchant à se faire des partisans de
tous les hommes connus par leurs idées libérales, le nomma
adjoint au Maire (1).
S'il est vrai que pour être aimé, il faut le mériter, M. Le-
cesne a bien mérité de la ville d'Arras, car, jusqu’en 1870,
ses concitoyens lui continuèrent leur affection et leur con-
fiance en le réélisant à chaque élection et en le faisant venir
_le premier sur la liste des élus.
En admettant que l'Administration municipale sous l'Em-
pire ne puisse pas plaire dans tous ses actes, il n’est cepen-
dant pas possible de lui refuser notre estime. N'est-ce pas
elle, en effet, qui a commencé à moderniser notre ville ? Et
nous devons attribuer à M. Lecesne, au moins en partie,
l'honneur des nombreux travaux qui ont élé réalisés pendant
cette période de vingt années : L'accès de la ville fut rendu
plus facile par le doublement de la porte Ronville (2}, le
dégagement des abords de la porte d'Amiens (3), la cons-
truction de la porte des Soupirs (4) et de la porte Baudi-
mont(5). Les rues furent rendues plus praticables par la cons-
truction des trottoirs (6). La salle de spectacle (7) et la salle
des Concerts (8) furent restaurées par Cambon. Enfin divers
monuments nouveaux : l’église St-Géry (9), le temple pro-
testant (10), l’église du faubourg Ronville (11), la chapelle de
N.-D. des Ardents (12) s'ajoutèrent à la décoration de notre
ville. C’est aussi à cette époque qu'’eut lieu la restauration
de notre bel hôtel-de-ville et la construction de ces salons
grandioses où l’Académie, par une délicate attention de la
Municipalité, peut offrir ses séances publiques à l'élite de
notre population.
#
K
(1) M. Lecesne a été nommé deuxième adjoint le 28 mai 1853, en
remplacement de M. Renard-Rohart, décédé, et premier adjoint
l'année suivante par suite de la démission de M. Arnouts. (Ann. dép.)
(2) 1854. — (3) 1865. — (4) 1858. — (3) 1863. — (61 1857. —
(7) 1853. — (8) 1852. — (9) 1860. — (10) 1861. — (11) 1869. —
(12) 1869.
SAT es
Nommé membre de l’Académie le 4 mai 1853, M. Lecesne,
ennemi de tout atermoiement et soucieux de se trouver le
plus tôt possible au milieu de vous, prononce son discours
de réception deux mois apres. [Il vient alors s'asseoir auprès
de ses illustres amis: MM. d’'Héricourt, Harbaville, Parenty,
Godin... ; il se sent à l’aise dans une Société qui a le culte
du beau et du bien et veut, lui aussi, prendre une part active
à ses utiles travaux.
L'un des plus laborieux dans cette assemblée d'écrivains,
il ne recule devant aucun genre d'études : philosophie, his-
toire, questions de droit, rien n'échappe à ses puissantes in-
vestigations ; notre vieux langage l’attire, il trouve la raison
scivntifique, oserai-je dire, du patois de nos campagnes ; il
revient à plusieurs reprises sur ce sujet, que de longues
études lui ont rendu familier; ce sera même son dernier
labeur; à heures perdues, cet esprit si positif devient poète ;
et comme il n'a rien de secret pour ses amis, l'Académie a
le plaisir de profiter de ces travaux de tout genre que sou-
vent il apporte aux réunions hebdomadaires,
Cette aptitude universelle lui vaut maintes fois le périlleu x
honneur de faire le rapport de vos concours annuels : Vous
vous souvenez, Messieurs, de ces jugements si judicieux
qu'il prononçait sur les travaux soumis à sa critique ; autant
il encourageait les jeunes, autant il se montrait impitoyable
pour ces auteurs sans talent et sans goût dont les composi-
tions «€ sont surchargées d'ornements parasiles » ; puis
quand il avait le bonheur de trouver un travail digne d’at-
tention, fidele à sa maxime que «les bons morceaux n'ont
pas besoin d’assaisonnement », il donnait de longs extraits
qu'il faisait valoir par l'habileté de sa diction.
Il en était de même pour l'histoire ; après avoir analysé
avec soin les divers mémoires présentés au concours, il re-
prochait avec douceuraux débutants de ne pas penser assez
longtemps avant d'écrire. Un recueil de matériaux ne sau-
rait être par lui-même «une œuvre achevée »; il faut de
<
— 18 —
plus que les faits y soient « jugés avec soin » et ( présentés
avec art et agrément. »
Ces regles qu'il considérait comme inflexibles, M. Lecesne
les a mises en pratique dans ses diverses études littéraires.
Son travail sur l'Abbé Prevost (1) et ses œuvres est écrit
avec un véritable talent. La vie de cet écrivain, deux fois
jésuite, deux fois soldat, et pour finir auteur de romans bien
connus, entraine le critique dans une dissertation aussi in-
téressante qu’approfondie sur le Roman, qu'il étudie dans
ses origines, Ses variétés, ses caractères.
Le roman de Jehan d'Arras {2}, composé pour l’amusement
et l'instruction de la fille du roi Jean, lui fournit encore l’objet
d’une analyse très étendue.
L'histoire de Raimondin, de Mélusine et de leur fils Geuf-
froy, quoique très diffuse, n’en est pas moins recommandable
à bien des ütres et nos jeunes auteurs auraient pu en tirer
des conceplions dramatiques ou poétiques.
Ces travaux et bien d’autres encore ne tardent pas à atti-
rer sur M. Lecesne l'attention de ses collègues, et, avant
même qu’il ait eu le temps d'occuper les emplois intermé-
diaires, l’unanimité de leurs suffrages l'appelle au fauteuil
de la Présidence.
Le nouveau Président comprend si bien l'importance de
cet honneur qu'il n'accepte que comme un acte de dévoû:
ment de diriger une Compagnie où, dit-il avec modestie,(les
soldats valent mieux que le capitaine ».
Cependant, il fut six fois réélu, et comme l’a dit dernière-
ment une voix (3) plus autorisée que la mienne, il s'acquitta
de cette tâche ingrate € avec une bienveillance, une finesse
et une autorité qui n'ont jamais été dépassées. »
Dans ses discours d'ouverture, il savait dire un mot ai-
(1) L’Abbé Prevost et ses principaux ouvrages. Mémoires 2° s.,t. v.
(2) Le roman de Mélusine. Mémoires, 2°s., t, x1x.
(3) Paroles prononcées par M. le Ch. Deramecourt, Président de
l'Académie, sur la tombe de M, Lecesne,
40
mable pour chacun de ses collègues, il rendait justice à ceux
d'entre eux qui se distinguaient par leurs travaux, et réveil-
lait les esprits enclins au sommeil en leur proposant l’exem-
ple des hommes illustres de notre ville (1).
Le rôle du Président a aussi des instants bien pénibles.
Lorsque le chagrin oppresse tous les cœurs, lui, ne peut se
laisser aller à sa douleur, il doit prendre la parole et dire les
derniers adieux sur la tombe de ceux que la mort nous ravit.
Dans ces oraisons funèbres, M. Lecesne s'exprime avec une
émotion communicative ; en quelques mots vrais, il rappelle
les vertus de celui que l’on pleure et ses paroles attendries
émeuvent profondément l'assistance.
C'est qu’en effet, il y avait chez lui une âme tendre et
compatissante.
Au risque d'interrompre la trame de mondiscours, laissez-
moi vous en donner la preuve et placer ici un fait touchant
qu'un de ses bons amis m'a raconté il v a quelques jours :
une famille ruinée venait de s'enfuir dans le nouveau monde,
espérant y réédifier une nouvelle fortune. L'argent manquant
au moment du départ, le père et la mére élaient partis seuls,
laissant chez un voisin, presqu’aussi misérable qu’eux, deux
charmantes pelites filles. M. Lecesne alla lui-même veiller
à ce que ces enfants eussent la nourriture nécessaire, et en
les quittant, il laissa glisser une pièce d'or dans la main de
l’une d'elles. À quelque temps de là, l'Administration con-
sentit à accorder le transport des deux abandonnées, et
celles-ci, avant de quitter la France, allèrent se jeter aux
pieds de leur bienfaiteur pour le remercier. L'ainée, tour-
nant tout à coup vers lui ses deux grands yeux noirs, lui
montra, cousus dans la doublure de son corsage, les vingt
francs qu'il leur avait donnés : « Ils seront, dit-elle, plus
utiles à ma mère qu'à moi. » Visiblement ému, M. Lecesne
ne trouva pas un mot de réponse, mais 1l donna une com-
pagne à la belle pièce d'or.
(1, Discours d'ouverture du 20 août 18U3, Mémoires, t. xxxvI,
Cette sensibilité d'âme du Président de l’Académie, nous
la trouvons encore dans ses réponses aux discours des réci-
piendaires. Avec une variété de tons, une parfaite délicatesse
de sentiments et d'expressions, il présente au public le nou-
veau venu et en quelques coups de crayon en trace un por-
trait que sa bienveillance ne trouve jamais trop flatteur.
Les sujets choisis pour ces tournois académiques le con-
duisent à traiter les questions les plus diverses, il le fait tou-
jours avec une égale compétence (1). Les lettres et les scien-
ces lui sont familières, et mème, avons-nous dit, il sait à
l'occasion parler la langue des dieux.
Les fètes du Centenaire de l'Académie lui fournissent, en
effet, l’occasicn de se révéler comme poëte, et au banquet du
19 novembre 1874,il lit une pièce de vers charmante où
l'esprit pétille. Il m'est d'autant plus agréable de la rappeler
qu'elle est tout à lhonneur d’une Société qui pendant plus
d'un siècle a été une inépuisable pépinière de savants, et qui,
pas plus aujourd’hui qu'alors, ne ment à sa grande et légi-
time renommée.
A partir de ce moment, le nouveau poëte de l’Académie
donna lecture d’un grand nombre de pièces qui, pour la
plupart, sont encore gravées dans notre souvenir.
(1) Cette universalité de connaissances fit nommer M. Lecesne
membre d'un grand nombre de sociétés et de commissions. Pourêtre
à peu près complet, je cite ci-après ses principales nominations :
Caisse d'Epargne d'Arras : 31 mars 1813. — Bureau d'assistance judi-
ciaire: 5 mars 1851. — Conseil académique : 10 août 1851, — Com-
mission d'examen d'instruction primaire : 12 juillet 1852. — Comité
d'inspection de la Bibliothèque : 19 mars 1866. — Conseil de per-
fectionnement du Collège d'Arras: 25 mai 1866, — Société des Amis
des Arts (M. Lecesne fut pendant six ans Président de cette société).
Cette longue énumération de titres fut récompensée par plusieurs
décorations: Le 11 avril 1864 il reçut la croix de la Légion d'hon-
neur, le 16 mars 1865 les palmes d'Académie, et le 19 janvier 1879
la rosette d'ofticier de l'Instruction Publique.
ne
= 9$ =
Un plus grand nombre sont restées manuscrites. Sous ce
titre pittoresque : Coups de pinceaux, il en a réuni deux gros
volumes, Comme pacte, M. Lecesne se place volontiers sur
le terrain bruülant de la politique : Les Prétendants, les Elec-
tions, Messieurs les Préfets, Trois Républiques, Deur Em-
pires, les Rouges et les Blancs... sont de longs poèmes rem-
plis d'excellentes qualités. À côté d'eux nous rencontrons
des narrations charmantes : Noblesse, Grosgros et Finjin…
Si Jose aller plus loin et commettre l'indiscrétion de fouil-
ler dans sa correspondance privée, j'y trouve encore des vers
ravissants. Permettez-moi de soulever légèrement le voile
de l'intimité afin de vous montrer l'homme chez lui, au mi-
licu de sa famille. Comme il s'est peint lui-même, dans sa
pièce du Vieux Poëte, je lui cède la parole :
1 abdique très volontiers
Ses pouvoirs de chef de famille
Et les confie tout entiers
À son fils, à sa belle-fille.
Avant tout, ses petits enfants,
Deux délicieuses jumelles,
Le font marcher en vrais tvrans
Au caprice de leurs cervelles.
De suite, il cède à leurs désirs
Quand elles disent: Cher bon Pere!
Car le plus grand de ses plaisirs
Est en tous points de leur complaire,
Vous le vovez, Messieurs, celte tvrannie, il l'accepte avec
bonheur ; elle se cachait d'ailleurs sous tant de sollicitude
et d'affection que je m'étonne qu'il s'en soit aperçu. Disons
aussi que la fortune se plaisait à favoriser votre Confrère; la
carrière administrative et littéraire si honorable parcourue
par son fils, les douceurs de la vie de famille, les charmes
de ses gracivuses peliles-filles contribuaient également à
— 99 —
entretenir celte gaité et cette juvénilité d'esprit qu’il conserva
jusqu'à son dernier jour.
Cependant, la bonté du grand papa n'avait pas émoussé
le trait satirique du poële et chez lui, comme chez le poëte
latin, l’indignation se traduit en vers : facit indignatio ver-
sum. Voici comme exemple une de ses épigrammes qui m'est
par hasard tombée sous la main. Ne craignez rien, Mes-
dames, la raillerie ne s'adresse cette fois qu'aux allumettes
de la régie :
Il arrive souvent qu'en amour,
Le choc le plus léger fait brüler sans retour.
C'est l'inverse chez l’allumette :
1 faut frotter longtemps pour que le feu s'y mette.
x id *
Lorsque M. Lecesne fut nommé membre de l'Académie,
il n'avait, jusqu'à ce moment, présenté au public aucune
œuvre historique. € Sa modestie l'avait empêché de mettre
au jour (1) » les mémoires qu'il s'était plu à rédiger pour
utiliser ses loisirs.
Ces trésors patiemment amassés, vous étaient destinés,
Messieurs, et dés son arrivée parmi vous, il se plut à vous
faire partager ses richesses. Tantôt il vous parlait de l'em-
pire romain (2) et de Comius (3), le partisan, puis l’ennemi
implacable de César, tantôt il vous entrelenait de la trahison
de Robert d'Artois (4)},l'assassinat de Guillaume d'Orange (5),
l'administration du cardinal de Granvelle (6), 11 vous faisait
(1) Reponse au discours de réc: plion de M. Lecesne, par M. Parentx.
Mémoires,t. xxviI.
(1) Consttérations sur l'Empire Romain. M. t. xxvIn.
(2) Notice sur Comius. chef des Atrébates. M. t. xxvi.
(3) La trahison de Robert d'Artois. M. 2es.t, vi.
4) L'assassinat de Guillaume d'Orange. M. 2° s.t. xu.
(5) L'administration du cardinal de Granvelle dans les Pays-Bas.
M.2s.t. ui.
a EE =—"
00e
ensuite une série de communications sur nos anciens gou-
verneurs. Saint-Preuil {1}, d'Isenghien (2), Montdejeux (3),
enfin sur la période révolutionnaire à Arras (4). Toujours
assidu au travail, il était toujours prèt lorsque vous lui de-
mandiez à l'entendre de nouveau et il vous plaisait d'autant
plus qu'il aimait à faire surgir les objections, discutant lui-
même avec une douceur riante et une grande largeur d'idées.
Ces divers travaux. vous le savez, Messieurs, auraient
suffi pour établir une réputation d'écrivain. M. Lecesne, lui,
ne les considérait que comme une préparation à son œuvre
capitale : l’histoire d'Arras (5). Ce volumineux ouvrage est
un hommage littéraire et artistique rendu à l’ancienne Capi-
tale des Flandres et de l’Artois, et il flatte d'autant plus
notre amour-propre d’Artésien, que l’auteur nous la repré-
sente à travers les siècles avec l’habileté d’un artiste con-
sommé.
(1) Un proces criminel au XVIT- siècle. M. t. xxvrl.
(2) Le logement d'un gouverneur d'Arras. M. 2e s.t. 1v.
(3) Le comte de Montdejeux M. 2°s.t 1x.
(*) L'élection des députés du Pus-de-Calais à la Convention. M.
2 s.t. vin. — l’lantation de l'arbre de la liberlé à Arras en 1792.
M 2's.t x.
Il y a lieu d'ajouter aux travaux que nous venons de citer sa Notice
historique sur l'Echevinage d'Arras. Rousseau-Leroy imp., 1866.
(5) L'histoire d'Arras est divisée en deux parties: 1° Histoire
d'Arras depuis les temps les plus revulés jusqu'en 1789. 2 vol. in-8,
Robard-Courtin, éd. 1880. — 20 4rras sous la Révolution, 3 vol. in-8,
Sueur-Charruey éd., 1882-83.
M. Lecesne a été nommé membre de la Commission des Monu-
ments historiques par arrêté préfectoral en date du 22 décembre
1868, et comme membre de cette commission, il a été chargé de
rédiger dans le Dictionnaire historique et archéologique du Pas-de-
Calais une notice historique monumentale et statistique sur la ville
d'Arras. Imp Schouteer, 1872,
M Lecesne était aussimembre de plusieursautres sociétés savantes:
Antiquaires de la Morinie, Société Dunkerquoise.
0 —
La première partie nous peint Arras jusqu’en 1789. M. Le-
cesne Ja prend au moment où elle sort péniblement des léne-
bres de l'histoire. Cette ville n'est-elle pas en effet l’une des
plus anciennes de France ? « Elle existait avant Paris », et
au moment de la conquète Romaine, elle était « la dernière
des villes connues de ce côté du monde ».
Son enfance, ses difliculiés de croissance, les traverses
qu'il lui fallut subir témoignent il est vrai de la bravoure et
de l’opiniätreté de ses habitants ; mais les villes, comme les
hommes, ne vieillissent pas sans misère, surtout lorsqu'elles
ont été pour ainsi dire construites sur un champ de bataille.
La situation topographique d'Arras, sa position stratégique
l’exposaient à toutes les attaques et le récit de ses sièges est
si attrayant qu'il a déjà tenté la plume de plusieurs écrivains.
L'histoire de ses annales si nobles et si longues, de ses
transformations matérielles et morales, de ses fastes et de
ses épreuves archi-séculaires a été établie avec soin par
M. Lecesne à l’aide de documents originaux recueillis dans
nos archives municipales et départementales ; elle est donc
à la lois l'œuvre d’un chercheur et l'œuvre d'un littérateur.
C'est pour cela que les personnes amies des siècles écoulés,
des hommes disparus se plaisent à relire ces grandes et
belles pages où l’auteur nous dépeint l'influence d'Arras sous
les comtes de Flandre, ses luttes intestines pour la conquète
de son indépendance et de ses franchises municipales, sa
munificence du temps des ducs de Bourgogne, ses malheurs
sous la cruelle domination de Louis X1, sa prospérité pen-
dant la période Autrichienne et Espagnole, enfin le succès
des Français qui ne reculèrent devant aucun sacrifice pour
conserver celle place forte.
Si les hauts faits d'armes font la gloire d’une ville, le con-
merce et l'industrie en font la fortune, comme les monu-
ments en font la beauté. L'histoire de ces édifices s’élevant
sur des ruines, de ces ateliers de teinture, de ces manufac-
tures d'étoffes se construisant à l'ombre des cloitres ne sau-
rait donc nous laisser indifférents.
M. Lecesne se reproche quelquefois « d'avoir parlé avec
trop de chaleur de la ville d'Arras », de s'être laissé entrainer
trop loin par son affection filiale ». Le patriotisme ne saurait
être un défaut et il nous est agréable d'entendre vanter avec
enthousiasme ces belles tapisseries, ces broderies, ces por-
celaines, ces dentelles qui ont enrichi nos pères, enfin ce
marché aux grains qui, pendant longtemps, fut le plus im-
portant du nord de la France.
L’historien d'Arras nous présente ces diverses industries
naissantes et grandissantes et il s'empresse d'ajouter, € à la
louange du Magistrat, qu’il se montra toujours disposé à les
favoriser, non seulement par des conseils, mais aussi par
des avantages matériels ».
L'auteur n'aurait eu garde, dans un travailaussi complet,
d’omettre Je récit de nos miracles et de nos vieilles légendes.
La tradition, a dit je ne sais quel écrivain, est la voix du
peuple à travers les äges, c'est sa poésie tantôt mélancolique,
tantôt joyeuse selon les circonstances. Les gens de condition
humble y ont toujours été attachés, ils la recueillent comme
un héritage, et respectent les crovances de leurs ancêtres.
L'histoire anecdotique d’une localité, elle aussi, ne laisse
pas d'être pleine de charme cn nous dévoilant les mœurs et
la vie intime de nos péres.
Ces descriptions circonstanciées sont surtout précieuses
pendant la période révolutionnaire, et M. Lecesne n'a pas
consacré moins de trois volumes au récit de ces scènes de
troubles qui ont ensanglanté notre ville.
Ce n'est plus alors seulement aux documents authentiques
qu'il a recours, l'auteur à aussi écoutéles récits de vieillards
qui les tenaient eux-mêmes de leurs péres.
Dans ces conditions, il semble difficile apres lui de dire
encore quelque chose sur la Révolution à Arras. Cependant
(et ici je raconte un souvenir qui m'est personnel}, il y a
2. 06
quelques mois, j'eus l’occasion de communiquer à la Com-
mission des Monuments historiques quelques documents
inédits sur l'arbre de la liberté. Ces renseignements parurent
intéresser vivement M. Lecesne, qui me félicita avec la joie
véritable qu'éprouve un maitre lorsqu'il encourage un éléve.
11 me dit ensuite tout bas avec une modestie sincére : (C'est
le devoir des jeunes de compléter les vieux ».
L'histoire d'Arras « abonde en leçons qui peuvent s'appli-
quer aux situations les plus variées. C’est un grand livre où
sont enregistrés tous les succès et toutes les chutes, toutes
les vérités et toutes les erreurs, toutes les perfections et tous
les défauts » (1}. 11 est donc nécessaire de savoir se recon-
naitre dans le dédale de ces situations tendues et lerribles,
de ces combinaisons plus où moins compliquées. M. Lecesne
a tenu à se conformer à cette idée grandiose ; je ne dis pas
qu'aucun de ses jugements ne soit à réformer, mais il n'en
est pas moins vrai qu’il explique, il conclut, et ces appré-
eiations forment certainement la partie la plus utile de son
travail. Ce n'est pas, en effet, lu fait même, quel qu'il soit.
qui saisit le lecteur intelligent, maïs les causes morales qui
l'ont préparé et les conséquences qu'il entraine après lui. En
contemplant ces belles images de nos ancêtres, en nous
grisant de leurs souvenirs glorieux. nous fortifions notre
amour pour notre antique cité ; mais en étudiant les causes,
nous formons notre propre expérience à l'aide de l’expérience
des autres. Cette lecture agréable autant qu'utile ne saurait
donc être {rop recommandée à ceux qui, comme moi, ont
foi dans les destinées de la ville d'Arras et prétendent qu'elle
doit avec confiance pratiquer la politique des longs espoirs
et des vastes pensées.
(1) Discours de reception de M. Ed. Lecesne, 4f. t xxvut.
en à mn
SE
——___———— mm
07
Au moment où la mort {1) est venue le surprendre, M. Le-
cesne travaillait encore. Îl recueillait chaque jour de nou-
veaux malériaux pour compléter cette belle étude qu'il a
publiée, il v a quelques années, sur le Patois artésien (2). TH
les compulsait avec bonheur, et, même en ces derniers temps,
l'on ne voyait sa lumière s’éteindre qu'à une heure très
avancée de la nuit. C’est qu’en effet, malgré les labeurs de
sa iongue vie, il conserva une éternelle verdeur d’esprit que
relevait encore sa paternelle bonté, et cela n’a pas dû ètre sa
moindre consolation de mourir au milieu de ses livres.
Cet amour du travail chez un homme accessible à toutes
les belles choses, à tous les grands sentiments est pour tous
une grande lecon ; pour moi principalement, Messieurs, que
vos suffrages ont appelé à succéder à votre vénéré Confrére.
Sa bienveillance habituelle pour celui qui vous parle en ce
moment me permet (et ce sera mon excuse) d'espérer qu'il
ne désavouerait peut-être pas votre choix. Ses exemples
seront la règle de ma conduite au milieu de vous. Que ne
m'est-il donné de le faire revivre dans votre Compagnie ! Il
vivra, je le sais, dans le cœur de ses Collègues par le sou-
venir de ses mérites et de ses vertus, car, ainsi qu’il ledisait
lui-même en adressant à l’un de ses amis des paroles
d'adieu (3) : « Celui qui fait le bien ici-bas, ne meurt pas
tout entier ; après lui, 1l reste toujours un enseignement
utile et fécond à tirer de ses exemples ».
1) M. Lecesne est mort le 14 fevrier 1 895.
(2) Le Patois artésien. M. 2e s ,t. xx
(3) Discours de M. Lecesne aux funérailles de M Parenty. Cour-
rier du 17 juin 1868.)
RÉPONSE AU DISCOURS DE M. G. ACREMANT
PAR
M l'Abbé DERAMECOURT
Président.
MON CHER forrecu E,
ZNI
JS la séance publique du 13 novembre 1891, j'ai eu la
“L2 bonne fortune, en faisant ici-mème le rapport du
Concours d'Histoire, de présenter devant cette Assemblée
vos premiers titres à la faveur de l’Académie : je suis plus
heureux encore de pouvoir les consacrer à cette heure par
volre admission publique dans les rangs de notre Société.
Vous n'étiez point alors à vos débuts el vous n'avez pas
dit votre dernier mot maintenant: car vous êles né académi-
cien el vous le serez longtemps.
La ville de Saint-Omer, où fut placé votre berceau, est
une ville savante, et elle partage avec notre ville d'Arras,
qui vous possède aujourd'hui. le goût des recherches d'ar-
chéologie et des études d'histoire auxquelles vous paraissez
avoir dévoué volre vie.
Les liens de famille, ceux de l'amilié et la communaute
des goûts artistiques et littéraires, qui vous unissent à un de
nos collègues les plus distingués, vous ouvrirent nos portes,
pour ainsi dire, sans coup férir.
Ne croyez pas cependant que nous nous consolons de
— 929 —
l'avoir perdu parce que nous vous possédons : l'Académie
est aussi bonne mère qu’elle est habile économe : elle souffre
de ses pertes et ne demande qu’à multiplier ses profits.
Plus généreuse ou moins défiante que certaines autres com-
munautés, elle ne dresse pas l’arbre généalogique de ses
membres et ne suppute pas leurs degrés de consanguinité :
la parenté de l'esprit la laisse indifférente à celle du sang :
elle est mème heureuse de les voir loutes deux réunies dans
son sein.
Pour obtenir la culture académique, les circonstances
vous ont favorisé, Monsieur. Elëve d'une école spéciale,
attaché au cabinet d'un compatriote généreux que nous
n'avons pas perdu, grâce à Dieu, et qui a réservé pour nous,
avec les trésors accumulés de l'intelligence, de l'expérience
et de l'étude, les ressources d'une trempe d'âme qui ne vicil-
lit pas ; soldat, homme d'administration et de labeur, vous
avez acquis, dans ces divers commerces, cet esprit d'ordre,
de suite et de persévérance qui assure le succes.
On s'en aperçoit ailleurs qu'à l’Académie : et, si nous
avons eu à couronner votre Etude sur le Couvent de la Paix
de Jésus à Arras ; tout à côté de nous, on se faisait fète d'en-
tendre lire des travaux tout aussi complets sur les Armot-
ries de la famille de la Tour d'Auvergne Lauraquais, et sur
Les arbres de Liberté à Arras. Hier encore, n'écriviez-vous
pas l’histoire de nos orphéonistes, pour célébrer un cinquan-
tenaire désormais inoubliable °?
Votre activité a même franchi plus d’une fois les limites
de notre département et le Cabinet historique d’Abbeville
publiait tout récemment une étude fort intéressante dont
vous Ôtes l’auteur.
Il est vrai que la scène où se passe votre drame est dans
notre région et que, là encore, c'est un coin de notre histoire
locale que vous avez mis en lumière. Votre Crime à Saint-
Folquin est un pelit chef-d'œuvre du genre narratif, avec
une description fort naturelle du vieux pays de l'Angle et,
— 30 —
en appendice, une de ces complaintes naïves que chantaient
nos grand'mères.
Il n'y manque qu'une gravure représentant le pauvre Jean
Fahy sur le gibet où il fait pénitence : mais si vous n'avez
pas mis ce dessin dans votre brochure, c'était sans doute par
ménagement pour vos lecteurs, car vous auriez pu le faire.
Nous le savons, vous êtes aussi dessinateur, peintre, ima-
gier, comme on disait, et vos albums sont aussi riches que
vos portefeuilles, que vos galeries el que votre trésor sigillo-
graphique.
Si vous êles un amateur et un collectionneur infatigable,
vous avez la générosité de ne point garder pour vous seul
vos trouvailles. Aussi a-t-on mauvaise grâce à vous refuser
des communications que vous faites avec la meilleure gràce
du monde et que vous savez solliciter avec une tenacité toute
arlésienne. On le sait bien à Arras, depuis trois mois, et
mème l'on ajoute que les collègues qui vous accompagnaient
élaient tout à fait dignes de vous.
Heureuses les villes qui possèdent de pareils joyaux, et
plus heureuses encore les commissions qui savent trouver
de tels avocats pour les faire sortir de leurs écrins !
ll faut avouer, du reste, que nos compatriotes sont cou-
tumiers de ces dévouements et l’on me permettra de l'aftir-
mer, sans èlre Laxé de chauvinisme, peu de villes, autant
que la nôtre, ont su provoquer et garder l'attachement filial
de leurs habitants.
Nul ne l'aima davantage et ne la servit mieux que M. Ed-
mond Lecesne dont vous nous avez donné tout à l'heure
J'attachante biographie.
Je me garderai bien de refaire un portrait qui est complet
et qui tient de vous tous les caractères d’une photographie,
c'est-à-dire auquel ne manque aucun détail ; il me suffira de
mettre ce portrait dans son cadre naturel, dans son cadre
aimé, dans son cadre unique qui n'est autre que la ville
d'Arras.
Vous nous avez dit que M. Lecesne s'était reproché quel-
quelois d’avoir parlé d'Arras avec trop de chaleur et de s’être
laissé entrainer trop loin par son affeclion filiale : mais vous
n'avez pas ajoulé complètement foi à cet aveu. Comme vous
avez eu raison |! Il vous euùt taxé lui-même de crédulité et
tous les cœurs bien nés ne seraient pas de votre avis. Toute-
fois, croyez-le bien, ce qui attachait M. Lecesne, ce qui nous
attache et ce qui vous attachera vous-même, de plus en plus,
à notre ville, ce ne sont pas précisément ces belles tapisse-
ries, ces broderies, ces porcelaines, ces dentelles qui ont en-
richi nos pères, comme vous dites, et qui figurent avec éclat
dans les vitrines de l’exposition rétrospective, ce n'est pas
davantage le marché aux grains qui pendant longtemps fut
le plus important du Nord de la France, ce ne sont pas même
les titres de noblesse de la cité, son ancienneté, ses malheurs,
les hauts faits d’armes dont elle fut le théâtre, ses traditions,
ses légendes, ses monuments et ses grands hommes ; non,
mon cher collègue, on aime sa ville, son village, son hameau,
sa chaumière, son foyer, quand ils n'ont pas tous ces titres,
quand ils n’ont pas tous ces biens, quand ils n’ont pas tous
ces attraits : et on les aime passionnément.
Ou les aime d'autant plus, ce semble, qu'ils sont dépourvus
de tous les avantages. Pourquoi ? Demandez-le au soldat
breton qui a quitté sa lande pour aller faire faction dans la
grande ville, demandez-le à l'ouvrier de nos plaines que la
charge d'une famille arrache à ses travaux champètres pour
aller gagner plus d'argent au pays noir ou mème au-delà
des mers, et ils vous répondront :
.…. La patrie est le lieu
Où l'on aima sa mère, où l’on connut son Dieu,
Où naissent les enfants dans la chaste demeure,
Où sont tous les tomibeaux des ëtres que l’on pleure.
Arras avait pour M. Edmond Lecesne ce premier et in-
comparable charme ; il sut bientôt lui en découvrir d'autres.
— 39 —
Il faut avoir vécu à Arras, parait-il, de 1816 à 1870 et fré-
quenté ce qu'on appelait alors la Société, pour apprécier la
courtoisie el la distinction dans leur forme la plus exquise.
Aristocratie, administration, bourgeoisie, haut commerce
s'y trouvaient à l'aise et s'v donnaient la main ; le bon goût.
l’'enjouement et un esprit très français en réglaient le ton et
en charmaient les rencontres ; c'était l’âge d’or du siecle ;
or, dans ce monde qu'on regrette encore, Madame E. Le-
cesne, sa mére, sa belle-mère et ses sœurs figuraient au pre-
mier rang. M. Lecesne, digne en tout point de ce milieu, en
était souvent le héros par sa bonne grâce et sa finesse comme
il en était le modèle par ses qualités domestiques ; il montrait
qu'on peut être homme du monde parfait et, en mème temps
fils, gendre, époux et père accompli. Ce n'était pourtant là
que le côté extérieur et comme le vêtement de sa vie.
Prés de son fils unique, dont la santé délicate était pour
lui un souci de toutes les nuits, et la vie inteliectuelle et mo-
rale une préoccupation de tous les jours, sans lui soustraire
ni une Caresse, ni une pensée, ni un labeur, me permeltez-
vous de vous dire qu’il plaça comme une autre enfant adop-
tive, objet aussi de ses travaux constants, et de sa constante
sollicitude, dont il révisa les titres, dont il étudia les droits.
dont il embellit la demeure, dont il enrichit l'héritage, dont
il prépara l'avenir : cet autre amour de M. Edmond Le-
cusne, vous l'avez nommé, Mesdames, c’est toujours la
ville d'Arras.
Avocal, conseiller de préfecture, conseiller municipal,
adjoint au Maire, académicien, et souvent président d'Aca-
démie, à l'Hôtel de ville, aux Archives, à la Bibliothèque,
en vovage, à la campagne, dans son cabinet, chez ses amis,
partout, toujours, avec ordre, avec suite, avec générosité,
avec intelligence, avec amour, soixante années durant, il a
parcouru, il a étudié, il a décrit, il a chanté Arras, à toutes
les époques, sous tous les points de vue, dans toutes les cir-
conslances heureuses ou malheureuses.
à ©" + + eq pére = ces ni
Feuilletez ses ouvrages, parcourez ses articles et ses rap-
ports, écoutez ses discours, ses poèmes, ses causeries,
compulsez ses manuscrits ; avec quelques études générales
qui montrent la largeur de son esprit et de charmantes
confidences qui manifestent la tendresse de son cœur, vous
trouverez qu'il s'occupe à peu près exclusivement d'Arras.
Vous vous demandez certainement, et, sans le dire, vous
me demandez un peu la raison de cet amour unique, profond
et même singulier d'un homme aussi pondéré, aussi judi-
cieux, aussi fin, j'allais dire aussi peu enthousiaste que
M. Edmond Lecesne.
Arras est une ville qui ressemble à beaucoup d’autres,
même par ses mauvais côtés. Lisez les guides, entendez les
étrangers, les passagers. les nouveaux venus. On v est froid,
circonspect, défiant. « On ne sait pas — Il faut voir —
Attendons. » Telles sont les formules ordinaires et dilatoires
que l’on entend d'abord, à Arras. Ce n’est pas ici qu'on
se jelte du premier coup dans les bras du premier venu. Le
noviciat est mème assez long et dur. Certains s’en étonnent ;
d’autres s'en irritent. Que voulez-vous y faire ? depuis
plusieurs siècles les choses se passent ainsi et nous n'avons
pas de motif pour croire qu’elles changeront de sitôt.
Un érudit comme M. Guesnon nous dirait peut-être que
cela remonte à notre passé le plus lointain el a pour cause
nos mulliples vicissitudes.
Notre pauvre ville a été piétinée par toutes les invasions,
elle a servi de grand’porte à tous ceux qui sont entrés en
France et qui en sont sortis par le Nord — et presque tous
ont brisé celle porte en passant: avant-hier gauloise avec
Comm, hier romaine avec César ; florissante sous les empe-
reurs jusqu’à mettre l'empire en péril, quand ses manufac-
tures disparaissent, elle est bientôt ravagée et mutilée au
point de voir les ours entrer dans son enceinte et de per-
mettre à Charles-le-Simple, toujours vaincu, de s’y donner
le luxe d’une victoire. Les comtes de Flandre, les comtes
ÿ
42
d'Artois, les ducs de Bourgogne lui rendent la prospérité et
la font grande et glorieuse comme une capitale; mais les
rancunes de Louis X1,les excursions des Espagnols, les
vengeances des Français, les horreurs de la Révolution lui
apprendront à satiété que la prospérité d'aujourd'hui est
toujours suivie du désastre de demain.
Etonnez-vous maintenant que nos ancêtres, instruits par
le malheur, ne se soient jamais laissés éblouir par la bonne
fortune. Multipliaient-ils au dedans leurs comptoirs de com-
merce, leurs maisons de rapport, et mème leurs habitations
confortables : ils multipliaient, dans une proportion supé-
rieure, leurs défenses contre l'ennemi du dehors, leurs bas-
tions, leurs courtines, leurs redans et leurs demi-lunes. Ils
élevaient leur hôtel de ville, et le surmontaient fièrement du
Beffroi ; ils ajoutaient deux fronts à leur enceinte et creu-
saient plus profondément leurs fossés déjà profonds.
Il y a plus ; par un surcroît de précaution et de sagesse,
comme par une sorte de besoin de ne pas mettre toutes leurs
ressources en lumière, les habitants d'Arras se construi-
saient toute une ville souterraine qui n'a sa pareille nulle
part ailleurs.
Avant de monter de deux étages vers le ciel, telle et telle
maison de rapport descendait de deux étages aussi dans le
sol. On a fait l’histoire et la description de ces Boves — à
Arras, il s’est rencontré des chercheurs pour toutes les trou-
vailles et des historiens pour toutes les histoires — ce sont
tout simplement des merveilles et elles prouvent que si les
vieux Artésiens travaillaient bien à ciel ouvert, ils travail-
laient tout aussi bien dans l’ombre.
Quand des gens ont été soumis à toutes ces épreuves et
obligés à toutes ces précautions, quoi d’étonnant qu'ils se
tiennent sur une certaine réserve et que leurs héritiers ne
se donnent pas au premier venu ?
Ils ont été si souvent trompés, si souvent trahis, si sou-
vent livrés au billot par leurs propres concitoyens, depuis
——
sd =
Jean Lemaire dit le Grisard, jusqu'à Joseph Lebon et
Maximilien Robespierre, qu’ils je donnent plus leur con-
fiance qu’à bon escient.
Mais qu’on mérite cette confiance par de bons, par de
loyaux et par de longs services ; qu’on se montre dévoué à
leurs intérêts, en n'importe quel sens et sous n'importe quel
costume, et, quel qu'on soit, dans un siècle ou dans l'autre,
avec l’auréole du patriotisme, du génie ou de la charité ;
qu'on vienne de Sedan, comme Turenne, pour délivrer leur
ville ; d'Arras, comme Alexandre Grigny, pour l’orner ; de
Cambrai, comme Henri de Mallortie, pour l’élever ; de Bou-
logne, comme l'abbé Halluin, pour la soulager, on aura
bien mérité des habitants d'Arras, on aura toujours droit de
cité parmi eux.
Quelle place M. Edmond Lecesne occupera-t-il dans la
galerie de nos célébrités artésiennes, à quelle rue donnera-
t-on son nom et sur quel piédestal élèvera-t-on son buste ?
— Ce n’est pas à moi qu’il appartient de répondre. En tout
cas, on n'aurait que l'embarras du choix.
A l’Académie — je ne parle pas de la nôtre, — dans cette
enceinte redoutable où les jeunes candidats ont laissé tomber
tant de réponses insuffisantes, et les jeunes aspirantes aux
brevets tant de larmes et tant de regrets, son amabilité, son
esprit, ses longs services lui mériteraient ce souvenir. À
l’Hôtel-de-Ville, où son impeccable régularité le conduisit
si longtemps, dans ces salons grandioses ou dans ces cabinets
confortables que son bon goût contribua à embellir et qu'il
anima si longtemps de ses saillies spirituelles ou de sa labo-
rieuse activité, est-ce que tous les époux dont il a inauguré
le bonheur ne viendraient point lui tresser des couronnes? Et
ce vieil aréopage de nos édiles artésiens que nos jeunes an-
nées ont appris à respecter, les Plichon, les Fagniez, les
Roguin, les Hovine, les Harbaville, les Colin, les Wartelle,
les Lantoine, les Proyart, et bien d’autres, pour ne parler
que de ses contemporains, ne se leveraient-ils pas de leurs
— 936 —
sièges curules pour venir lui serrer la main et le féliciter
d'avoir si bien mérité de la ville d'Arras ?
A l’extrémité de nos rues qu'il redressa, dans nos carre-
fours qu'il agrandit, sur les débris de nos portes somptueu-
sement restaurées, el sous les voutes desquelles retentissaient
à plaisir les tambours, les clairons et les pas sonores de nos
soldats ; à la Salle des concerts, sous l’ombrage des vieux
arbres de nos promenades publiques, s’il en reste, au conseil
académique, à la salle des séances du Bureau d'assistance
judiciaire et jusqu’à la Caisse d'épargne, — je ne parle ni des
églises, ni du temple, — il serait partout à sa place, partout
chez lui, parce qu'il a partout travaillé et partout laissé le
meilleur souvenir.
Il serait encore chez lui à la Société des Amis des Arts
dont il a été six ans le président et surtout à la Bibliothèque
d'Arras dont il a été l'intelligent pourvoyeur aussi bien que
le visiteur assidu. Cette salle unique qui n'a, dit-on, sa
pareille qu’à Vienne en Autriche, sur les rayons de laquelle
s'étagent toutes les richesses intellectuelles de plusieurs
siècles et où tout ce qui parait sur l'histoire provinciale et
Jocale est recueilli avec autant de soin que d'intelligence,
servirait bien de cadre au portrait de notre historien.
Je n’ai point nommé l'Académie d'Arras, non seulement
parce que là il se survit par un autre lui-même, mais sur-
tout parce que dans toutes nos âmes, je le sais, l'estime,
l'affection et la reconnaissance lui ont élevé dès longtemps
un monument complet, vivant, immortel.
Vous partagiez ces sentiments avec nous, mon cher
collègue, bien avant d'entrer dans notre Compagnie et le
discours que nous avons entendu tout à l’heure n'en est
point l'unique preuve.
Ne vous êles-vous point assis après lui sur les bancs du
vieux collège Louis-le-Grand qui est une maison familière
aux Arlésiens ? C'était déjà une marque de vocation à vous
asseoir un jour dans son fauteuil d'académicien. Puissiez-
vous y rester autant que lui. Mais je vous en préviens, de
ce fauteuil-là, on sort de temps en temps pour monter à
celui de la présidence de notre Société, et Je ne vois pas
pourquoi vous ne suivriez pas votre prédécesseur jusqu'ici.
Vous êtes vraiment de sa famille. Comme son père,
M. Désiré Lecesne, vous avez porté l'uniforme et je crois
que vous le portez encore, de temps en temps. Vous le por-
teriez surtout si la mère patrie réclamait vos services. Il y a
plus, et vous l'avez prouvé, si vous partagez avec M. Lecesne
l'amour de l'art artésien et l'amour de la patrie locale, vous
avez aussi, comme lui, vous avez surtout au cœur l’amour
de la grande patrie : la France.
Jeseraisincomplet, je serais injuste même sijen'élargissais
ici mon horizon pour donner au patriotisme sa véritable
mesure et son grand caractère.
A l'heure qu'il est, les frontières et même Îles fortifications
locales ont disparu, les affections provinciales se sont fon-
dues, l'unité nationale a pris corps, et par-dessus toutes Îles
bannières de nos villes et de nos Etats, flotte l’étendard aux
trois couleurs qui les unit, qui les embrasse et qui les
protege.
Nous nous serrons volontiers autour de cet étendard qui
est le symbole de la patrie. Lacordaire a dit ce mot célèbre :
la patrie est l'Eglise du temps, comme l'Eglise est la patrie
de l'éternité.
Sans la patrie, l’homme est un point perdu dans les
hasards du temps et de l’espace : sans l'Eglise, son äme est
un astre errant el sans orbite, menacé lui-même et qui me-
nace les autres de toutes les catastrophes.
Dieu, qui a fait l’une et l'autre, a fait aussi l'amour qu'il
nous demande pour toutes deux. — Malheur à qui le mécon-
nait ! Car, là où la patrie est un temple vide qui n'attend
rien de nous que le silence et le passage, il se crée tout au-
tour, dans une oisiveté formidable, une énergique débauche.
La force des âmes, s’il leur en reste, se dépense à se flétrir.
na —
Un échange se fait entre la corruption des sujets et la cor-
ruption de leurs maitres. Ceux-ci n'ayant rien à faire non
plus, parce que tout leur est permis, donnent le branle à la
dévastation des mœurs. et tout s'en va, d'un pas unanime,
au lieu où la Providence attend les peuples indignes de
vivre (LACORDAIRE, Ve conf. de Toulouse).
Ils reprennent au,contraire la place que Dieu leur a assi-
gnée entre les nations qui se relèvent, et le peuple français,
que le Christ aime, redeviendra le premier de tous les autres,
si chacun, suivant les préceptes et les exemples du divin
patriote Jésus-Christ, est prêt à lenir son rôle d'’ouvrier,
d’apôtre, et, au besoin, de martyr.
Comme lui, il faut n'avoir ni famille, ni amitié, ni bien
qu'on ne soit prêt à sacrifier pour aller au devoir. Comme
lui, il ne faut point tourner la tète quand on a mis la main
à la charrue. Et, füt-on destiné à devenir encore, comme
lui, la victime expiatoire du peuple qu’on a voulu sauver, il
se faudrait réjouir de l’avoir pu suivre jusque-là.
SIC &
DISCOURS DE RÉCEPTION
DE
M. Fr. BLONDEL
Membre résidant.
MESDAMES, MEssiEURSs,
Anges m'a fait le grand honneur de m’admettre dans
ÿ=5 son Sein.
Loin de moi l’idée présomptueuse d'occuper le large et
imposant fauteuil laissé vacant par mon très illustre et
vénéré prédécesseur; ma place, dans cette réunion d'hommes
aux talents aussi variés qu'éminents, n'est-elle pas plutôt
sur une banquette d’auditeur attentif; je devrais dire plus
exactement sur un banc de simple écolier ?
N'ai-je point, en effet, devant moi le maitre qui m’ensei-
gnait jadis l’art de bien dire ?
Hélas ! l’ancien élève ne fera guère honneur aux leçons
éloquentes qui lui ont été données ! Et il est juste de dégager
la responsabilité du professeur de rhétorique, devenu notre
sympathique Président.
Ses brillantes leçons du petit Séminaire d'Arras n’ont pu
ètre oubliées, mais des années subséquentes d'études scien-
tifiques, où les expressions algébriques et l’éloquence des
chiffres sont seules appréciées, ont dû fatalement stériliser
cette délicate semence littéraire.
A0 =
Et, si pour excuser cette insuffisance, je me réclame de
l'étude des sciences, ne dois-je point reconnaitre aussi pour
maitre, et saluer respectueusement, le savant renommé dont
Arras s'enorgueillit justement et que l’Institut de France a
voulu s'attacher comme membre correspondant ?
Je n'ai pas, Messieurs, d’autre titre à votre choix que
voire excessive bienveillance ; ne pouvant supposer un ins-
tant que le seul amour des contrastes ait pu vous amener à
donner pour successeur à l’homme de lettres, à l'habituë
des sentiers fleuris du Parnasse, un modeste ami des scien-
ces, un froid géologue dont l’unique colloque avec la belle
nature consiste en coups de marteau impitoyables contre les
rochers que respectent les éléments destructeurs eux-mêmes.
La géologie, il est vrai, est parente éloignée de l’archéo-
logie, qui compte en cette Académie de nombreux et distin-
gués adeptes ; elle peut à la rigueur se réclamer également
de l’histoire dont elle forme le prolongement au delà du
déluge, au-delà même du commencement de l'humanité.
Après l'histoire écrite, sculptée ou gravée sur la pierre et
les métaux ; après l'archéologie, l’épigraphie, et tout ce qui
témoigne effectivement de l'existence de l’homme dans les
siècles éloignés ; toujours, en remontant dans l'infini du
temps, nous distinguons deux sciences naturelles dont les
recherches se rapportent exclusivement au passé préhis-
torique : la paléontologie, qui étudie les vestiges fossiles des
êtres organisés antérieurs à l’homme, puis la géologie,
laquelle, poussant ses investigations au-delà même des pra-
fondeurs de l'écorce terrestre où disparaissent toutes traces
de manifestation de la vie, ne rencontre plus d'autres lémoins
des faits el révolutions accomplis que les échantillons et
types variés de la matière minérale, brute et inorganique.
Mais par-delà ces recherches analytiques se pose comme
limite des plus hautes spéculations de l'esprit humain la
double question à résoudre de l'origine et de l'essence des
éléments constitutifs des êtres.
La philosophie positive basée sur l'observation, qui dans
= Al —
notre siècle scientifique jouit de toute la vogue qu'a momen-
tanément perdue sa vénérable ancêtre, la métaphysique, dont
je n’ai garde, du reste, de médire ; cette philosophie actuelle,
à qui s'adressera-t-elle pour lui fournir les éléments de ses
conclusions ontologiques ?
Aux diverses sciences physiques et naturelles assurément,
sur lesquelles s'exerce la sagacité des expérimentateurs ;
mais aussi, et nécessairement, à la paléontologie et à la
géologie.
La première, en notant les caractères spécifiques et l'ordre
d'apparition successive de tous les êtres vivants qui se sont
succédés sur notre globe, dresse en quelque sorte l'arbre
généalogique de la vie, depuis l’époque de sa manifestation
originelle sur la terre.
La seconde, embrassant dans son cadre plus étendu l'évo-
lution générale de la substance matérielle, pénètre le secret
de la formation même de notre petit monde avec ses mul-
tiples entités minérales, et permet de suivre par analogie la
série des transformations incessantes de la somme de l’éner-
gie, limitée en valeur absolue, de l'Univers tout entier.
Relativement au problème de l’origine de la vie, — le plus
intéressant à coup sûr pour notre humanité, — ces deux
sciences positives fournissent au philosophe moderne une
base solide et décisive. La paléontologie observe que toute
trace d'activité vilale cesse de s’accuser dans les couches
stratifiées de notre globe, correspondant à une période déter-
minée de sa constitution. Et la géologie, à son tour, ne laisse
place à aucune équivoque, en montrant à l’origine de notre
planète tous les éléments à l'état de volatilisation puis deu
fusion ignée, élat incompatible non seulement avec le déve-
loppement des organismes, mais encore avec la présence
même, et la conservation de tout germe vital quelconque.
C'est ainsi que les études géologiques conduisent naturelle-
ment le plus modeste observateur au seuil de la philosophie
générale et abstraite, vestibule du sanctuaire des sciences
métaphysiques el religieuses,
he
es
Dans ces régions sereines de la Philosophie, synthèse
universelle des sciences, la haute intelligence de mon
vénéré prédécesseur s’épanouissait comme dans son milieu
naturel, planant au dessus des vulgaires contestations des
sciences expérimentales, s’aidant seulement de leurs don-
nées positives pour sonder les profondeurs de l’inconnu à la
recherche de l’infinie vérité.
Elles retentissent encore dans nos cœurs ces voix amies
qui, au jour d’un deuil public, nous ont redit si éloquem-
ment l’œuvre accomplie par M. de Mallortie; louant le
grand éducateur de la jeunesse artésienne, le penseur, le
moraliste, l'écrivain ; soulevant même discrètement un coin
du voile recouvrant sa vie intime, pour nous montrer le
ravissant tableau de cet arrière-grand-père modèle, entouré
de trois générations d'enfants adorés !
Aujourd'hui, pénétré de mon impuissance à égaler ces
orateurs et à parler dignement de l’homme dont le souvenir
ému est dans tous vos cœurs et l'éloge sur toutes vos lévres,
je ne puis que m'effacer et le faire parler lui-même, afin de
vous rappeler par quelques citations la hauteur de vues, la
justesse des appréciations, la délicatesse des sentiments de
celui qui, écrivain, orateur, poëte mème parfois, fut tou-
jours un charmeur.
Je puis le dire en toute sincérité, les longues soirées de
l'hiver dernier compteront parmi les plus délicieuses de mon
existence. Je les ai vécues dans l'intimité littéraire d'un
maitre en l’art d'exprimer les idées les plus élevées sous
une forme exquise et dans le style le plus harmonieusement
expressif, La lecture des productions si variées de M. de
Mallortie me plongeait à lout instant dans un véritable
ravissement auquel j'avais peine à m'arracher : descriptions
vivantes, portraits délicieux, développements profonds tou-
jours admirablement exprimés dans ce style chaud el imagé
dont sa plume avait le secret.
Comme le classique aphorisme « le style, c’est l’homme »,
se révèle dans son absolue exactitude ! Lorsque, devant
l'image ineffaçable de ce doux et fin visage si adorablement
encadré de la blanche auréole de la vieillesse, au souvenir
de cette exquise affabilité, de cette droiture d'esprit, de cette
bienveillance sans limite, on se prend à relire ces pages si
souvent éloquentes, toujours charmantes, où la justesse et
la délicatesse de la pensée le disputent au mérite d’une forme
impeccable dans sa gracieuse parure.
J'ouvre le recueil de ses premières productions académi-
ques.
Son discours de réception, prononcé en mil huit cent cin-
quante-deux, est un pur chef-d'œuvre. Il est consacré au dé-
veloppement de cette noble idée dont sa longue carrière
dans l’enseignement sera la vivante application : « Malheur
« à l'éducation, qui brülerait la tête sans échauffer le cœur! »
Après quelques pages où sa pensée s'élève et plane dans
la pure région du sublime, en montrant la puissance et
l'utilité morale des études littéraires et philosophiques, il
conclut ainsi : « Oui, il y a là une sauvegarde contre Îles
« vices du jour. La soif du gain dessèche le cœur ; c'est un
« mal de la terre : les plaisirs de l'âme viennent d'en haut
« et sont immortels comme elle. »
La vie tout entière de M. de Mallortie n'apparait-elle pas à
vos Yeux comme aux miens, l’exacte paraphrase de ce thème
si élevé, et l'absolue confirmation de la thèse développée par
le récipiendaire d’il y a quarante-quatre ans ? Admirable
exemple d'une parfaite unité de vie et de sentiments !
Ne croyez pas cependant que son penchant naturel pour
les belles lettres le rende exclusif ; le juste éclectisme de son
esprit ouvert et droit le garde de cet écueil. Il éclate mani-
festement dans la péroraison de son discours, que je ne puis
m'empécher de citer : « Près de vous, Messieurs, disait-1l,
€ je Ccomprendrai micux encore, en la voyant réalisée dans
« volre sein, cette union intime des lettres, des sciences et
« des arts ; je comprendrai mieux ce que je sens déjà, com-
« ment tout se tient, tout s’enchaine dans la manifestalion
« de la pensée humaine.
=
« Toutes les sciences ne sont que les arèles d’une pyra-
(« mide ; divisées à la base, elle se réunissent au sommet, et
« ce sommet est le ciel !
« Honorons les sciences qui font éclater le génie de
« l’hommeet augmententson empire sur tout ce qui l'entoure;
« mais saluons les Lettres, qui portent en elles les destinées
« mèmes de la civilisation! »
M. de Mallortie se révélail tout entier dans ces paroles
éloquentes ; aucune science, aucun art ne le trouvait indif-
férent.
Homme de goût, homme d'étude, et par-dessus tout phi-
losophe ; le beau, dans ses manifestations diverses, le vrai,
dans ses développements nouveaux, l’enthousiasmaient à
l'envi, et lui inspiraient suivant la nature de l’objet, des ré-
flexions charmantes oa sublimes dont ses nombreux discours
nous ont heureusement conservé l'expression.
Quand pour la première fois, en 1885, il est appelé par
vous, Messieurs, à l'honneur de présider votre Compagnie,
il vous développe de magnifiques considérations sur le Pro-
grès, se terminant par une profonde conclusion morale :
« Dans les sciences positives el dans les arts utiles, disait-il,
« le progrès est continu. Le point dedépart ne recule jamais.
« Au contraire, chaque effort individuel le reporte plus loin
« en avant, et contribue ainsi à son tour aux perfectionne-
« ments ultérieurs.
« Mais dans les lettres et les beaux-arts il n'en saurait
« êlre ainsi. Cela est si vrai qu'en discute encore tous les
&« jours sur la supériorité des anciens el des modernes...
« C’est qu'en effet les formes artistiques ont toujours été en
« rapport avec l'énergie, l'instruction, la moralité de la race
« qui les produit.
« L'histoire en fait for. |
« Les talents faiblissent toujours avec les caractères.
« Les arts d'un peuple, ainsi que ses lois, représentent la
« fortune bonne ou mauvaise qu'ont mérilée ses mœurs,
& ses Croyances, ses sentiments et ses actes. Ce n'est donc
hs Je
« jamais impunément que les âmes fléchissent. Toutes les
« fois qu’elles abdiquent leurs droits, et par conséquent leurs
« devoirs, les esprits déclinent ; et cette inévitable expia-
« Lion est surtout visible en un pays qui, plus que tout autre,
« peut dire avec Descartes : Je pense, donc je suis! »
Dans un autre de ses discours il déterminait ainsi la
limite du progrès dans l’ordre matériel lui-même : « Il
« ne faudrait pas, disait-il, que l'homme, ébloui et charmé
« par toutes les merveilles entantées de nos jours, püt croire
« que grâce au progrès infini le travail et la douleur dispa-
« raitront un jour de la terre.
« Non, Messieurs, la parole qui a dit à l'homme : Tu man-
« geras ton pain à la sueur de ton front, est ineffaçable..…
« Sans doute les duretés de sa demeure cédent chaque jour
« aux efforts qu'il fait, et sa condition ici-bas va s'amélio-
« rant.. Mais la Mort y reste, pour crier à l'oreille de
« l’homme que sa condition est imparfaile, et que ses espé-
« rances doivent tendre vers un état meilleur.
« Oui, quand mème on aurait trouvé le secret impossible
« de ne plus verser de sueurs sur la terre, on y versera tou-
« jours des larmes (1). »
Appelé maintes fois en raison de son obligeance et de sa
vaste érudition à répondre aux nouveaux élus de cette Aca-
démie sur des sujets toujours variès ; quelque füt l'objet par-
liculier des études favorites du récipiendaire, il y trouvait
aisément l’occasion de dissertations savantes, d’aperçus
élevés et de hautes synthèses philosophiques.
Répondant à un archéologue, il y a près de vingt ans,
il Caractérisait ainsi la science archéologique : « Ütile,
« nécessaire, indispensable à l'histoire, ou plutôt seule his-
« toire des premiers siècles, l'archéologie est, pour les temps
« qui ont suivi, le guide le plus sûr et le plus fidèle ; car si
« depuis l'invention de l'écriture les relations abondent, une
« étude approfondie nous y fait découvrir les traces de quel-
(1) Répouse au discours de récepuion de M. Pagnoul.
«
(
AG
ques influences, qui montrèrent à l'écrivain la vérité là où
elle n’était pas, ou bien un peu autrement qu’elle ne fut en
réalité.
« Les monuments, au contraire, ne sont d'aucun parti ;
les faits qu'ils énoncent portent avec eux une naïve certi-
tude ; et s'ils contredisent l'historien, ils le condamnent
comme coupable d'erreur ou de mensonge (1). »
Les fervents de l’archéologie, nombreux dans cette enceinte.
ne contrediront pas à celte appréciation ; ils ne peuvent que
se féliciter du rang élevé, assigné par M. de Mallortie, à
leur science favorite.
Sur un autre sujet, également peu familier, je crois, à ses
préoccupations habituelles, M. de Mallortie portait ce juge-
ment intéressant : « Ce qui semble fait pour attirer la bien-
((
((
veillance et l’attention de l’homme d'E'‘at en faveur des
travaux d'archives, c'est leur haute portée morale el
sociale. Ces travaux ont le privilège d'entretenir deux
tendances chez l’homme qui veut bien s’y livrer: D'une
part l'esprit de famille et de tradition, d'autre part le sen-
timent de la solidarité étroite, intime, des diverses classes
de la société. Le malheur est, qu’en France, l'esprit de
famille et de tradition ne subsiste guère qu'au sein des
classes aristocratiques. Seules elles paraissent tenir à
honneur de connaitre leur histoire, d’établir leur filiation,
de dresser, comme on dit, leur généalogie... Et, pourtant,
que d'enseignements de tout genre, le penseur, le mora-
liste pourrait puiser dans l’histoire mieux comprise des
familles quelles qu'elles soient.
« On se convaincrait par exemple que l’extrème richesse
n’est pas moins fatale à la longue durée des races que
l'extrème misère; et que la médiocrité, la médiocrité d'or,
comme disait Horace, est la meilleure des conditions
sociales (2). »
:1) Réponse au discours de réception de M. Boulangé.
(2, Réponse au discours de réception de M, Loriquet.
Dans sa réponse à un éminent ecclésiastique, dont la douce
éloquence et la profonde érudition, aprës nous avoir long-
Lemps ravis, sont aujourd’hui le partage de privilégiés loin-
tains, M. de Mallortie, après avoir célébré les charmes de la
musique religieuse et du chant grégorien en particulier,
saisissait cette occasion pour définir dans un admirable lan-
gage sa sublime conception de l'idée philosophique et
religieuse : « Presque toujours, disait-il, on comprend
« d’étrange manière la philosophie et la religion, et pourtant
« c’est là le tout de l’homme.
« La philosophie n’est pas un éblouissement, elle est une
« situation élevée de l'esprit, qui de là rapporte les objets à
« leur ordre et à leur principe; elle est le monde vu d’en
«« haut...
« Et lorsque la raison, arrivée au faite des choses com-
« mence à se troubler, cherche, hésite ; heureux celui à qui
« Ja Foi procure des clartés nouvelles, qui trouve dans les
« vérités révélées par Dieu lui-même à son Eglise une
« lumière que rien ne peut obscurcir, et qui, se projetant
« sur la nature et l'humanité, donne plus d’élévation à la
« science et plus d’étendue à la raison (1). »
Laissez-moi vous lire encore cette page ravissante sur la
rèverie, où nous est enseigné le charmant moyen d’être oisif
sans paresse : ( Nous sommes trop affairés, trop encombrés,
« trop occupés |
« Il faut savoir jeter parfois par-dessus bord tout son
« bagage de soucis, de préoccupations, de pédanterie ; et se
« refaire jeune, naïf, heureux. Oui ! il faut savoir être oisif ;
« ce qui n’est pas la paresse.
€ Dans l’inaction attentive et recueillie, notre âme efface
« ses plis, se détend, se déroule ; renaît doucement comme
« l’herbe foulée du chemin, et comme la feuille meurtrie de
« la plante répare ses dommages.
« La rêverie. comme la pluie des nuits, fait reverdir les
(1) Réponse au discours de réception de M. le chanoine Depotter.
— 48 —
« idées fatiguées et palies par la chaleur du jour. Douce et
« ferlilisante, elle éveille en nous mille germes endormis ;
« en se jouant elle accumule les matériaux pour l'avenir et
« les images pour le talent.
« La rêverie, c'est le dimanche de la pensée ; et qui sait.
« de la tension laborieuse de la semaine ou du repos vivifiant
« du sabbat, lequel est le plus important pour l’homme et le
« plus fécond (1) ? »
Outre ses nombreux discours, les recueils de l’Académie
nous ont conservé de M. de Mallortie quelques-unes de ses
lectures d'un caractère plus intime : charmantes monogra-
phies dans lesquelles le philosophe érudit fait place à l’écri-
vain délicat, expert dans l'analyse des sentiments, des
habitudes, des conventions du monde le plus raffiné, sans
cependant jamais tomber dans la recherche excessive qui
conduit à la préciosité. Dans ces pages exquises, les des-
criptions et portraits abondent, rehaussés de fines saillies
où se manifestent de la façon la plus brillante le talent
humoristique de l’observaleur et la souplesse de sa plume.
Dans l'une d'elles, l’auteur se met lui-mëme en scène
avec une modestie délicieuse, en nous faisant la gracieuse
peinture d'un épisode de sa jeunesse à Paris.
Un jour aussi, Messieurs, la politique, exclue à bon droit
de vos courtoises discussions, fit son apparition sur les
lèvres de ce sage, tranquille habitant des régions sereines
où les bruits de la rue et des compétitions ambitieuses n'ont
pas d’écho!
Mais c'était des élections municipales à Pompéï qu'il
s'agissait.
L'étude des inscriptions relevées sur les murs de l'antique
cité romaine démontrait qu’à toute époque de l'histoire les
civilisations sur leur déclin souffrent des mêmes abus,
l'ambition malsaine a recours aux mêmes moyens, aux
mêmes modes de persuasion et d'entrainement de la masse
(1j Réponse au discours de réception de M. Carlier.
= 10
électorale : énumération pompeuse des qualités du candidat,
recommandations pressantes, promesses, flatteries et jusqu’à
la corruption par l’argent !
Le politicien d'il y a dix-huit siécies n'a rien à envier à
celui de notre époque.
Félicitons-nous, Messieurs, en constatant qu’il n'a guère
été innové en cette triste malière, sauf pourtant l'introduc-
tion déplorable du dénigrement systématique et de l’insinua-
tion calomnieuse, lesquels n'ont pas été relevés dans les
graffites pompéïens.
Je vous ai dit, Messieurs, en débutant que M. de Mallortie
était aussi poète à ses heures.
Qu'il ait été l'ami des Muses et que ces capricieuses
déesses ne se soient pas montrées rigoureuses à son endroit,
le fait ne peut vous surprendre. :
Malheureusement pour nous, l’heureux favori se montrail
jaloux de ses succès et discret à l'excès ; et je ne sache pas
qu'il ait fait sur ce point la moindre confidence, même à sa
chère Académie.
Aussi en serais-Je réduit à ne vous en parler que d'après
les traditions de sa famille, si je n’avais eu le rare bonheur
d'être favorisé personnellement d'une de ses poésies ; vérita-
ble chant du cygne, la dernière sans doute qui soit sortie de
sa plume.
Elle est datée de janvier 1895 et comprend deux sonnets
dont je veux vous donner lecture en terminant.
JIs portent en épigraphe ces mots : « Après avoir lu le
« chapitre cinquième du Précis de Cosmoyonie, intitulé :
« Fin des mondes » :
I
Tu mourras, par le temps arrêtée en ton cours,
Tu mourras, vieille Terre, avec tes mers profondes,
Avec tes monts chenus, et tes bois et tes ondes
Où ton souffle au printemps réchauffe tant d'amours!
AL
Tu mourras, roi du ciel, brillant flambeau du jour,
Et la nuit reprendra les champs que tu fécondes !
Vous tous, astres, soleils, peuple infini des mondes
Vous mourrez. Vous mourrez, moi, je vivrai toujours !
D'où viendrait donc en moi cette soif de la vie,
Et de mes fiers pensers l’ardeur inassouvie
Si l'espace à mon vol ne devait pas s'ouvrir ?
En vain dans le tombeau mon corps va se dissoudre :
En vain, espoir des vers, il rentre dans la poudre :
Qu'importe le tombeau ?... je ne veux pas mourir |
I
En vain nous vieillissons, la terre est toujours belle :
En hiver sous la neige, au printemps sous les fleurs,
Sous sa robe d'automne aux changeantes couleurs,
Sous sa couronne d'or que l’été renouvelle.
Fière des sucs puissants qui gonflent sa mamelle,
Elle semble nous dire, insensible à nos pleurs,
Que rien ne dure en nous, excepté nos douleurs,
Que nous allons mourir, et qu’elle est immortelle.
Dans le nombre des jours un jour pourtant viendra,
Jour fatal, où la vie en ses flancs s'éteindra,
Où rien ne sera plus de ses œuvres fécondes,
Si ce n'est cet essaim par la mort dispersé,
Ces atomes chétifs, ces riens... plutôt ces mondes
Qui ne pouvaient périr, puisqu ils avaient pensé.
Xe
Ps
CD e
Li
RÉPONSE A CE DISCOURS
PAR
M. l'Abbé ROHART
Vice-Chancelier.
Monsieur ET CHER foiLÈque.
SE m'est doux de vous appeler de ce nom et de saluer
À ainsi le présent, qui réalise l'un de mes vœux les plus
intimes. Mais, à notre âge, on vit déjà du passé, et l’acadé-
micien d'aujourd'hui ne pourrait faire oublier le camarade
d'hier, l’ami de toujours ; c’est donc à ce titre surtout que
j'ai assumé l’honneur de vous répondre ; d'autres l’auraient
fait sans doute avec plus de compétence, nul, je le déclare,
avec plus de cœur. Car dans cette vie, où le tourbillon des
affaires et, disons-le, l'instabilité des sentiments emportent
au gouffre de l'oubli les affections éphémères et les ser-
ments trompeurs, rien n'est réconfortant comme une amitié
d'enfance restée simple et vraie, presque inconsciente d’elle-
mème, tant elle est naturelle, sereine et invariable.
Nous sommes loin d'il y a trente ans, alors qu'assis côte
à côte sur le même banc, nous commencions à lire le latin
et à bégayer le grec, nous communiquant devoirs et copies
= Po
sans nul souci de la propriété littéraire de nos graves élucu-
brations, mais jaloux de la propriété de notre pupitrerespectif,
dont mon voisin, il m’en souvient, défendait énergiquement
les limites à coups de coude et autres :
Nisus eral porlæ custos acerrimus armis.
Nisus gardait la porte et brandissait ses armes.
Et j'aurais pu vous adresser, si je les avais connus, ces
autres vers du poèële :
.…. Dine hunc ardorem mentibus addunt °
…… Aut aliquid jamdudum invadere magnum
Mens agitat tibi ?
Est-ce un Dieu qui déjà te donne cette ardeur,
Ou pour un fait d'éclat excite ta valeur ?
Car, Monsieur, sous ce froid dehors qui caractérise les
fils du Nord, en général, et ceux d'Arras en particulier, vous
avez toujours caché une énergie rare, une ténacité intelli-
gente, un goût profond pour le travail. Les palmarès du
Petit Séminaire, ce livre d’or de la jeunesse, en témoigne-
raient de la septième à la rhétorique, et, quoi que vous en
ayez dit sans entrainer notre foi, l'élève d’alors pouvait faire
pressentir l’homme d'aujourd'hui. Nul n'en aurait douté,
en vous voyant, après un cycle d’études déjà long pour tant
d’autres, quitter votre ville, vos aises, vos plaisirs, pour
aller au-delà de nos frontières, sur une terre voisine,
voire même plus qu’amie, mais quand même étrangère,
demander à Louvain un enseignement que, né dix ans trop
tôt, vous ne trouviez pas ici conforme à vos désirs.
Loin de vous, comme de moi, la pensée de vouloir diminuer
la valeur scientifique et littéraire du corps professoral en
France. Sous quelque bannière qu'ils se rangent, et dès lors
qu’ils se font les apôtres du vrai, du beau et du bien, j'aime
à saluer dans nos maitres, depuis le plus modeste instituteur
du plus humble de nos villages jusqu’au membre le plus
éminent du Collège de France, les représentants du véri-
Re
table savoir, qui n’a besoin ni de la vulgarisation anglaise,
ni de l’indigeste érudition allemande. Nous nous suffisons
à nous-mêmes, et, dans le concours général des nations entre
elles, la France, espérons-le, emportera toujours le prix
d'honneur. L'enseignement supérieur n'était donc pas alors
plus que maintenant un fruit exotique, et je m'étonnerais que
vous fussiez allé le cueillir en dehors de chez nous, si je ne
vous savais de longue date aussi ennemi du monopole que
partisan de la lutte, fervent adepte d'une saine liberté
comme d’une doctrine sans mélange. Or Louvain, avec son
Université jeune, indépendante, active, franchement catho-
lique, devait exercer sur votre latelligence comme sur
votre caractère une fascination qui s'explique et qui vous
honore. Vos goûts, vos aptitudes, vos traditions, vos projets
d'avenir, tout vous dirigeait naturellement vers l'étude des
sciences et des sciences appliquées à l’industrie. Aussi, pen-
dant quatre ans, à la Faculté des sciences de Louvain, êtes-
vous le disciple fidèle de maitres, qui n'ont rien à envier aux
nôtres, interrogeant le ciel et ses mondes, agitant les pro-
blèmes les plus ardus, scrutant les entrailles de la terre, vous
attachant à la recherche des origines et des causes, y trou-
vant partout l'empreinte du Créateur, et puisant avec Kant
dans cet examen minulieux (une conviction profonde de
l'Etre suprème (1). » |
Le diplôme d'ingénieur civil ne pouvait donc être décerné
à plus digne que vous. Vous éliez prèt pour les grandes
luttes scientifiques, et volontiers je vous comparerais à ce
chevalier du moven-âge, si majestueusement représenté par
le ciseau d’un de nos artistes, debout, dans la plénitude de
la force, tenant des deux mains sa lourde épée, et portant au
bras un bouclier, sur lequel est gravé cet unique mot: Credo.
Avec l’ardeur de la science et le bouclier de la foi, vous
pouviez entrer dans la lice.
Vous nous êtes rendu, et dés lors vous redevenez nôtre
(1) Cfr. F. BLoxDeL, Precis de (‘osmoyunie, p. 3.
{
"#1 —
sans partage et sans retour. La bonne ville d'Arras vous
ménage un foyer fait d'amour, de paix, de modestie et de
dévouement ; à peine consentira-t-elle à vous prèter, pour
les jours de froid et de bise, à des plages plus ensoleillées et
plus clémentes ; car elle vous réclame ici tout entier pour
les besoins de votre usine, pour les travaux de votre
cabinet, pour la joie de votre entourage, et laissez moi
ajouter : pour la vie de notre Académie. La Société qui
s’honore aujourd'hui de vous ouvrir ses rangs, compte en
effet beaucoup sur vous pour la réalisation de son titre lui-
même : « Académie des Sciences, Lettres et Arts d'Arras. »
Sans doute, mème sous ce rapport, nous ne sommes pas
deshérités : l'Institut aussi bien que l’Ecole Centrale ont
chez nous leurs représentants atlitrés et hautement appré-
ciés ; mais ils peuvent parfois avoir besoin de suppléants,
et vous serez désormais tout désigné, comme eux, parmi
les rapporteurs-nés de nos concours de sciences.
Je vous céderai la parole avec bonheur, sans regretter
toutefois de l'avoir prise, tout peu scientifique que je sois,
en une double circonstance, pour retracer le mérite des tra-
vaux de deux amis d’enfance : l’un, le capitaine Delcroix, qui
aujourd’hui même utilise à Madagascar la Règle topogra-
phique couronnée l’an dernier par l'Académie ; l'autre, que
je n’ai pas besoin de vous présenter, Messieurs, puisqu'il y
a deux ans vous décerniez une médaille d’or à son Précis
de Cosmogonie.
C'était la révélation de trésors que l’on pouvait deviner,
mais qu’enfin vous n’aviez encore utilisés que pour vous
seul. Votre Credo, nous le connaissions ; il ne nous man-
quait plus que votre parole : dans ce travail nous la possé-
dions désormais, digne de votre passé, conforme à vos
croyances.
Le problème de la cosmogonie, avec l’étude de la matière
dans son essence, son origine, son organisation, la question
de la constitution de l'univers avec la genèse des plantes,
des êtres animés, de l'homme, quel champ immense ouvert
aux investigations de l’adepte des sciences naturelles, comme
du scrutateur des Saintes Ecritures ! Vous avez étudié les
unes, interrogé les autres, uni leurs voix dans un duo
délicieux qui a charmé votre âme de savant et de catholique.
Vous êtes vraiment un harmoniste émérite. Mais vous sem-
ble-t-il que l’harmonie de la Bible et de la Nature serait:
rompue, en laissant à celle-ci un peu plus d'autonomie et
de liberté ? Croyez-moi, pour éviter précisément des accords
par trop dissonants, ne prètons pas à Moïse des aperçus
scientifiques dont il serait parfois fort surpris lui-même, et
ne recourons pas à l'inspiration là où la simple logique peut
suffire.
Vous trouverez peut-être ces remarques bien osées de la
part d’un profane ës-sciences de toutes sortes. Mais, je le
sais, vous admettez la contradiction, et, au besoin, vous
sauriez la pratiquer.
Votre Notice historique sur l’ancien Préau des Ardents,
dont vous avez réservé les prémices à l’Académie, nous en
serait à elle seule une preuve. On ne s’en douterait
guère à la lecture des vingt-six premières pages, au
cours desquelles vous explorez avec une aisance d’ar-
chiviste paléographe des documents du XIIe siècle et
des siècles suivants, concernant ce petit coin de notre
ville, le Préau des Ardents, où la Confrérie de ce nom
s’épanouit longtemps à l’aise, et où de nos jours elle a repris
vigueur. Mais ces recherches, chez vous, ne sont pas pure-
ment plaloniques, et c’est dans les dernières lignes de votre
notice que se révèle votre esprit de critique.
Vous ne pouvez supporter, pour l’honneur, selon vous, de
votre rue, le nom de Rue du Tripot, qui aujourd’hui, je
l'avoue, sonne mal à l'oreille du profane vulgaire. Vous pa-
raissez donc en vouloir à cette dénomination, la condamner
au nom de l’histoire comme de la morale, et vous réclamez
de qui de droit sa transformation en celle de Rue du Préau.
J'admire ce noble élan, qui part d’un bon naturel et
s’arme d’une solide érudition. Mais quel ennui, si, par ha-
= 6 —
sard, un esprit contrariant s’avisait de vous trouver trop
austère, de vous répondre par Boileau, Littré et d’autres
reconnaissant dans les tripots de simples jeux de paume ;
s’il se risquait à opposer l’histoire à l’histoire, à vous mon-
trer par sa lumière un jeu de paume, ou tripot, installé préci-
sément sur l'emplacement du Préau des Ardents, et s’il
cherchait ainsi à justifier l'appellation actuelle de votre rue !
J'en serais navré, à moins que cette controverse ne nous
valüt de vous un second plaidover, et partant de nouvelles
recherches, suivies de nouvelles lectures. Je serais alors
tenté de désirer ce déni de justice, au besoin de le favoriser.
Car, Monsieur, malgré vos prétentions, volre main ne
sait pas seulement manier le marteau de géologue ; la plume
me semble lui être singuliérement familière : sous la froi-
deur apparente qui est de bon ton et de couleur locale chez
un ami des sciences, vous cachez à coup sûr un amour du
beau, de l'idéal, que trahiraient à elles seules les citations
faites par vous de M. de Mallortie. Vous avez extrait de ses
œuvres, et vous nous avez présenté avec infiniment de grâce,
dans un cadre large et sévère, un charmant recueil du Afor-
ceaux choisis. Nous vous en remercions : car, en vous effa-
cant pour nous faire entendre une fois encore dans cette
enceinte l’écho d'une voix qui vibrera toujours en nos cœurs,
vous avez précisément redit les accents les plus profonds du
philosophe, les admiralions les plus suaves de l'artiste, les
aperçus les plus grandioses du littérateur, les enthousiasmes
les plus lyriques du poëte. Vous nous avez révélé tout entière
cette âme, qui sans doute rend hommage aux sciences
exactes, mais pour dégager de leurs froides données la vérité
supérieure qui emporte l'âme (vers un maitre suprème,
source de toute lumière, principe de toute vertu (1). » Chez
M. de Mallortie, comme on l’a dit de notre Société, « au-
cune branche des connaissances humaines n’a droit de
(1) Discours de réceplion de M. de Mallortie, Mémoires de l'Aca-
démie d'Arras, 1re série, t, xxVI, p. 2U6.
——
SONT re
préséance, toutes y sont également honorées (4). » Quoi
qu'il en puisse coûter à sa nature poétique et aimante, il
s'incline devant le triomphe des sciences à notre époque,
proclame franchement les avantages qu'elles nous valent.
Elles ne sauraient toutefois l’attacher à la terre ; il faut à ses
aspiralions vers l'infini d’autres horizons, d’autres idées,
d’autres élans. |
De fait, que serait donc la vie, si nous ne pouvions par-
fois, au prix, je le concède, de déceptions cruelles et de
larmes amères, nous élever, sur l'aile de l'idéal, au-dessus
des x et des y, des formules et des chiffres, dans les régions
sereines où l’âme seule peut atteindre ?
Je le sais, — Messieurs, les tendances et les programmes
d’études le disent assez, — nous ne sommes plus au temps
où le récipiendaire de 1852, le jeune professeur de rhétorique,
le futur principal du collège, disait bien haut que « l’étude
des sciences exactes et des merveilles de la création ne
pourrait jamais remplacer celle des belles-lettres et de
l'humanité (2). »
Semblable déclaration sonnerait peut-être mal aux oreilles
de certains éducateurs modernes. Et pourtant, je le demande
à tous ceux qu'il se plaisait à appeler ses enfants, fut-il un
formateur de la jeunesse qui comprit mieux la sublimité de
sa fonction, et qui en réalisàt plus délicatement le rêve, pour
le bonheur de ses chers élèves.
Au fronton de son collège, il aurait donc pu faire
graver ces paroles de Leibnitz, qui ont été la préoccu-
pation de toute son existence : (« La bonne éducation de la
jeunesse, c’est le premier fondement de la félicité humaine.»
Car pour le bonheur des familles, comme pour la force des
sociétés el la grandeur des nations, il faut sans doute Dieu
à la base et au sommet de l'édifice moral, mais. au centre, il
(1) Reponse au discours de M. H. Trannin par M. Lecesne, ibid.,
2e série, t. xv, p. #4. |
(2) Discours de réception de M. de Mailortie, ibid., p. 207.
= F9
faut l’homme instituteur, formateur, éducateur de l’homme.
Grand art, Messieurs, que celui de faire des hommes.
d'éveiller dans de jeunes âmes, où sommeillent enccre des
facultés engourdies, les idées, les connaissances, les prin-
cipes qui féconderont leur présent et assureront leur éternité !
Grand art que celui d'élever la jeunesse, de l’élever, enten-
dez bien, dans ces sphères supérieures de la vérité et de la
vertu, où l'intelligence se dilate, l'âme s'épanouit, les senti-
ments s’épurent, les caractéres se fortitient, les mœurs se
polissent ! Mission sublime, pour laquelle il faut moins les
dons de l'esprit, que la dignité de la vie, le respect de soi-
même et des autres, l'autorité tempérée par l'affection pater-
nelle, l’exquise urbanité française, timide et réservée chez
l'enfant, toujours correcte chez l’homme, douce et condes-
cendante chez le vieillard! A ces traits, que je voudrais
encore plus frappants, n'avez-vous pas reconnu celui, qui,
pendant plus d’un demi-siècle, fut l'éducateur aimé de la jeu-
nesse d'Arras ? Ah ! nul mieux que lui n’avait le sentiment
de la dignité de ses fonctions, qui lui remettaient en mains
les espérances de tant de familles, l’avenir de tant de foyers !
Aussi ce front toujours noblement relevé, ce regard auquel
la douceur n'enlevait rien de sa force, cette voix harmo-
nieuse et cependant énergique, cette démarche grave sans
ètre prétentieuse, tout cela n'’était-ce point le reflet de cette
conviction, l'expression de la véritable grandeur d'âme
faite autant pour dominer que pour captiver ? Car l'autorité
ne perd rien à l’aménité, et si nous cherchions le secret de
cet ascendant puissant que M. de Mallortie exerça sur les
nombreuses générations formées à son école, nous le trou-
verions peul-être moins dans les qualités du penseur, du
philosophe, du principal, que dans les Lendresses et les salli-
citudes d'une affection, je dirai maternelle, sans laquelle
l'éducation ferait peut-être un homme d'esprit et de talent,
jamais un homme de bien, ni de cœur.
Car la première éducatrice de l'enfant, c'est la mére,
bonne, pieuse, douce, à qui la pédagogie a tout à emprunter
F0 =
et rien à apprendre. Et celui qui pour les siens, dans cet
intérieur si tôt rendu désert, avait dù multiplier ses caresses
de père pour suppléer aux baisers d'une mère, eüùt été formé
par le malheur, s’il n’v avait été prédisposé par nature, à
faire de l'éducation une œuvre bien plus de cœur que d'éru-
dition ou d'intérêt. On l’aimait donc sans jamais le craindre,
sans jamais le fuir. On savait qu’à toute heure on pouvait
frapper à sa porte, sûr d’un sourire aimable, d’un accueil
paternel, d’une bienveillance sincère que les années,
l'éloignement, les épreuves de ses anciens élèves, loin
d’affaiblir, semblaient rendre plus vive et plus effective
encore ! Dieu seul, sous ce rapport, connait ses œuvres ;
Dieu seul a enregistré les noms de tous ceux dont la car-
rière ou le foyer l'ont eu pour protecteur ou pour consola-
teur. C'est l’une de ses gloires les plus pures d’avoir donné
sans compter et sans se montrer.
C'est également la vôtre, Monsieur, de prendre rang dans
notre Compagnie sous d'aussi favorables auspices.
II
ÉLOGES FUNÈBRES
Ÿ,
teniententontontentent socio ciel jocionten,
f ? 9
DISCOURS
prononcé sur la tombe
DE
M. JULIEN BOUTRY
par
M. l'Abbé DERAMECOURT
Président.
—— € ———————_—_—_—_—
opte d'Arras doit aussi apporter ses respects, ses
(2% hommages el ses prières sur la tombe de M. Julien
Boutry. (1)
Si Bossuet a pu dire avec raison que Dieu, en créant le
cœur de l’homme, commença par y mettre la bonté, nous
devons constater que, durant cinquante-trois ans, cette divine
semence a singulièrement fructifié dans le cœur de notre
bien-aimé collègue.
fl était intelligent, loyal, laborieux, le patriotisme allant
chez lui de pair avec l'amour de l'art ; il aimait le devoir et
l'honneur au point de leur sacrifier héroïfquement sa vie,
aussi bien le fusil que la plume ou le crayon à la main,
mais, pardessus tout, il était bon.
Nous l'avons constaté depuis onze ans, à l’Académie,
avec une surabondance de preuves dont la dernière ne
remonte qu'à huit jours.
Son bon sourire, sa main tendue, sa parfaite courtoisie,
son obligeance à toule épreuve, sa modestie et sa réserve,
(1) Décédé le 2 mai 1896.
G@î—
dont il fallait faire le siège, pour lui dérober quelque court
rapport, aussi bien pensé que bien écrit, faisaient de lui le
plus agréable des collègues.
Il passa parmi nous, doux et bienfaisant, comme un
rayon de miel.
Aussi, rien ne nous étonne dans les regrets que provoque
son départ prématuré et dans les larmes dont son foyer est
inondé.
Notre cœur aussi est déchiré, parce que nous lui formions
comme une autre famille, à laquelle manquera désormais le
meilleur et le plus aimé de ses membres.
Et, comme il était essentiellement Artésien, et par droit de
naissance et par mérile de retour, et par ses affections, et
par ses talents, et par ses services, et par ses travaux artis-
tiques, c’est quelque chose de notre vie qui tombe aujour-
d'hui et disparait avec lui dans le sépulcre.
Mais il faut bien vite relever notre regard. Nous sommes
les héritiers du ciel et les fils de l'espérance. Or, la bonté de
M. Boutry s’alimentait au vrai foyer : ses longues douleurs
et les sacrifices de la dernière heure, qu’il sut offrir à Dieu,
ont mérité leur récompense. Notre Père céleste, qui est bon
par essence, trouvant en lui son meilleur trait de ressem-
blance, a dù le recevoir avec une infinie bonté.
LE
— _
FRERE RER RE RER RE
DISCOURS
prononcé à Montreuil le 5 Juin 1896
Sur la tombe de M. Auguste BRAQUEHAY
PAR
M. l’Abbé ROHART
Vice-Chancelier.
Messieurs,
Se viens, au nom d’abord de l’Académie d'Arras, déposer
«<)un hommage et un merci sur cette tombe, où se brisent
à la fois un passé littéraire déjà brillant (1) et un avenir riche
(1) Liste des ouvrages de M. Auguste Braquehay :
19 Histoire des Etablissen.ents hospitaliers de la ville et de lu bun-
lieue de Montreuil-sur-Mer (Amiens, 1882).
2° Hospices de Saint-Julien le Puuvre, Notre-Dame et Saint-Jacques
du Martroy (Abbeville, 1887).
3° L'Hosptce Notre-Dame, le Béguinuge ct le Courent des Sœurs
grises (Abbeville, 1891).
&o Essai historique sur l'Abbaye royale de Sainte-Austreberthe, à
Montreuil-sur-Mer (Abbeville, 1895).
5° L'Eglise de l’ Abbaye royale de Sainte-Austreberthe (Abbeville,
1892).
— 66 —
d’espérances. Car vous n'êtes pas les seuls à porter le deuil
de votre historiographe.
Notre Compagnie, qu’anime l’amour des Lettres, des
Sciences et des Arts, n’est pas un jardin fermé ; comme le
dit sa devise, elle ne cherche qu’à ajouter les fleurs aux
fruits, et, soucieuse d’orner ses parterres, elle en ouvre les
portes bien grandes à tous les amis sincères du vrai, du beau
et du bien. Elle les accueille, les soutient, partage leurs
travaux, s’honore de leurs succès. C’est bien vous dire les
sentiments que nous professions pour M. Auguste Braquehay,
le restaurateur de vos gloires antiques, le fouilleur de vos
archives, le chroniqueur de vos abbayes, le panégvyriste de
vos célébrités. Le moment n’est pas à la longue énumération
ou à la froide analyse de ses multiples travaux ; il est uni-
quement à l'expression de la sympathie profonde que nous
inspirait ce trop modeste chercheur, à qui l’on ne pouvait
faire qu’un reproche, celui de vouloir, après le temps, se
soustraire à une publicité, que tant d'autres recherchent
avant l'heure.
Hérilier de traditions paternelles, il s'était donc, presque au
sortir du collège, adonné à l'étude, et à l'étude de l’histoire
6° Le culte de Saint-Gengoult à Montreuil-sur-Mer (Amiens, 1881).
7 Le culte de Saint-Wulphy à Montreuil-sur-Mer (Montreuil,
1896,
8° Le Général Baron Merle (Paris, 1893).
99 Le Maréchal de camp Acary de la Rivière | Abbeville, 1893).
10° L’Abbé Firmin Pollet (Abbeville, 189%).
{is La Citadelle de Doullens sous la Terreur. — Mémoires de
M. Guéroult de Boisrobert (Douai, 1895).
12° Essai historique sur l'enseignement secondaire à Montreuil-
sur-Mer ‘Montreuil, 1894).
130 Les Tribulations d'un sergent de ville, sous la seronde Restau-
ration, 1815-1816. — Mémoires publiés par Auguste Braquehay
(Douai 1895).
Et de nombreux articles dans le Cabinet historique d'Abbeville, la
Picardie, la Montreuilloise, le /ournal de Montreuil, etc.
— 67 —
locale. Les livres, les documents, les chartes, les manuscrits,
concernant votre contrée, devinrent ses chères délices, sa
société privilégiée, ses seules amours. Mais, non: elles
n'étaient point les seules ; sous cet extérieur froid, ce dehors
réservé, il cachait un autre amour, l’unique, le vrai, celui
qui vient de Dieu et retourne à Dieu, en passant par les
hommes, je veux dire l'amour des pauvres et des déshérités,
cet amour qui était la raison de sa vie, qui guidait sa plume,
qui faisait de lui, avant tout, l'historien de vos établissements
hospitaliers, en attendant que la mort l’en consacre à jamais
le bienfaiteur insigne.
La Charité a donc inscrit son nom en lettres d’or dans vos
annales, comme elle l’a aussi gravé dans les nôtres (1), mais
toujours pour l’honneur de votre ville et pour la mémoire de
son père et de son grand-père, Montreuillois de fait, mais
aussi Arrageois de cœur. Il lui semblait qu’il n'avait pas
encore assez fait pour le passé de sa chère cité, et c’est à
notre Compagnie qu’il a confié le soin, en suscitant à votre
région des historiens, de lui donner des successeurs et de
leur ménager des couronnes, qu’il aurait refusées pour lui-
même. Les futurs lauréats de nos concours seront l’une de
(1) Extrait du testament de M. A. Braquehay, concernant l’Aca-
démie d'Arras :
« Je charge l'Administration des hospices (de Montreuil) :
« De remettre, nets de tous droits, à l'Académie d'Arras :
« 19 Une somme de quinze mille francs, qui sera employée en
« rentes sur l'Etat, et dont les intérêts seront décernés en prix aux
« auteurs des meilleurs ouvrages historiques, archéologiques ou
« autres concernant Montreuil et la partie de son arrondissement
« ayant ressorti à la Picardie.
« 2° Tous les écrits provenant de mon grand-père, M. Michel Bra-
« quehay, les compositions musicales de mon père, qui a tant aimé
« Arras, ainsi que son violoncelle, dont elle tirera le meilleur
« parti, »
= 5 —
ses plus pures gloires ; que notre reconnaissance en soit dès
aujourd'hui le gage !
+ - #
Mais, en me faisant l'écho exclusif de l’Académie d’Arras,
je serais un messager infidèle ; et mes collègues de la Com-
mission des Monuments historiques me reprocheraient
d'avoir manqué à mon devoir et à mon mandat, si je n’adres-
Sais également en leur nom un souvenir ému à M. Bra-
quehay.
Là aussi, il nous appartenait par droit de naissance, par un
goût inné qui le faisait se réfugier dans le passé pour se
consoler, disait-il, des tristesses du présent, par un respect
naturel de l’antiquité, qui, sans l’amener à médire de son
siècle, savait lui faire rendre justice à l’ancien temps. Il
nous appartenait, permettez-moi de l'ajouter, par droit de
conquête ; nous l’avions conquis enfin, trop tard à notre gré,
assez tôt cependant pour espérer que le membre correspon-
dant d'il y a un an deviendrait bientôt membre titulaire de
notre Commission départementale.
Hélas ! T1 ne devait plus rien en recevoir que sa gratitude
pour le concours de son zèle, si bien secondé par celui de
votre Administration et de votre Municipalité, en faveur de
notre Exposition rétrospective. C’est là, que, la semaine
dernière encore, nous le recevions avec ses amis et collabo-
rateurs d’Abbeville, et que nous entendions son dernier au
revoir, transformé par la Providence en suprème adieu.
Mais pour lui, pas plus que pour nous, cet adieu ne saurait
être éternel. Les apôtres de la vérité et de la charité ont
au ciel un commun rendez-vous. C'est là, espérons-le, mon
cher Collègue, que nous nous retrouverons.
er
JII
Séance publique du 80 Juillet 1896.
RAR EURE EEE
ALLOCUTION
DE
M. l'Abbé DERAMECOURT
President.
Mespames, Messieurs,
ÉNjorrE Société, elle aussi, a sa distribution annuelle des
SE prix. Et c’est aujourd’hui ce jour de fête, que suit une
vacance de deux mois. Nous le saluons comme des écoliers,
avec une véritable allégresse. A tout âge, même au nôtre,
on aime les vacances et la liberté.
Déployer à l'aise, en pleine campagne, en pleine montagne,
au bord des mers, son esprit et son cœur, ses bras et ses
jambes ; baigner sa tête et même tout son corps, dans l’eau
qui purifie, ou l'air qui rafraichit; étendre son regard sur
un large horizon d'épis mûrs, de bois touffus, de vagues
vaporeuses ; se sentir à l’abri des visiteurs, des quéman-
deurs, des hommes d'affaire et des hommes d'étude ; s’en-
dormir avec la perspective d’un, de dix, de trente lendemains
tranquilles, mélés de petites fêtes intimes, de courses libres,
de conversations à bâtons rompus ; se réveiller avec la con-
viction que ni le bureau, ni la séance, ni le courrier, ni la
Bourse, ni la politique ne viendront troubler le calme de la
Lu TON
journée, n'est-ce pas une jouissance que l’on goûte davan-
tage à mesure que l’on vieillit ?
Ce sont là les perspectives de demain, Mesdames et Mss-
sieurs, et vous me permettrez de m'en féliciter avec vous et
pour vous : car, pour mon compte, les réalités du jour présent
et celles de demain me ramènent tout droit et tout court à
l’'accomplissement du devoir. Il est vrai qu’à l’heure présente
ce devoir se confond avec le plaisir. Ce m'est, en effet, un
plaisir de vous remercier de votre présence, de votre sym-
pathie, de votre fidélité. Athènes jadis, Versailles ensuite,
Paris enfin ont eu leur couronne académique : vous nous en
formez une qui ne vieillit pas, à Arras : toujours fraiche,
toujours riante, toujours agréable: un peu plus riche au
printemps, comme il convient, mais plus méritoire au temps
de la canicule. S'il est vrai que les sacrifices doivent leur
mesure au dévouement et à la reconnaissance, jugez à quel
degré s’élève notre gratitude.
Elle monte au point de me provoquer à vous faire une con-
fidence. Car la confidence est la conclusion à laquelle abou-
tissent ordinairement les sentiments les plus chaleureux.
Donc —- et je ne fais que reproduire ici le passage le plus
pratique du gracieux discours prononcé à Montreuil par
M. le vice-chancelier Rohart, sur la tombe de M. Auguste
Braquehay, — donc l’Académie d’Arras a fait un héritage.
Un jeune homme, Artésien d’origine, Montreuillois de fait,
historien de goût et généreux de sentiment, nous a légué
un Capital de quinze mille francs dont les intérêts seront
décernés en prix aux meilleurs ouvrages historiques, archéo-
logiques ou autres concernant Montreuil et sa partie picarde.
Avouez, Mesdames et Messieurs, que c'est là un bon et
bel exemple. Notre Société, comme tous les héritiers et
toutes les héritières, n’a pas été indifférente à cette généro-
sité : elle est mème fière de la confiance éclairée que lui té-
moigne un jeune savant, à peine connu d’elle, et elle souhaite
qu’il trouve parmi nous des imilateurs,
73
A vrai dire, si Montreuil et la partie picurde de son arron-
dissement sont confiés à notre sollicitude, moyennant une
rente de près de trois cents francs par an, à quel taux ne
s’éléveront pas les dépôts qui confieront à notre loyale jus-
tice, les intérêts historiques, littéraires et artistiques de l’Ar-
tois tout entier ?
Rien ne serait plus facile, plus heureux et plus fructueux
pour la vie intellectuelle de notre région, que ces fondations
intelligentes dont M. Auguste’ Braquehay a pris l'initiative,
et où il trouvera bientôt de généreux imitateurs.
Ceci n’est point une réclame que je fais en faveur de notre
Compagnie : elle n’y trouverait qu’une charge de plus ; c’est
une fenètre que j'ouvre sur l'avenir ; nos compatriotes sont
clairvoyants, il suffit.
Et maintenant, je n'ai plus qu’à donner la parole à mes
collègues inscrits au programme de la Séance.
Vous remarquez peut-être qu’à l’Académie, cesont toujours
les mêmes qui se font entendre, comme à la bataille ce sont
toujours les mêmes qui se font tuer : je n’en dois pas moins
applaudir à leur intrépidité. Le récipiendaire de ce jour est
le dernier-né de notre Compagnie ; si d’autres le permettent,
je vous donne rendez-vous, pour les entendre à leur tour,
aux feuilles tombantes de la présente année, ou au renou-
veau de l’année prochaine.
RRRRNRNRENER
RAPPORT
sur Îles
TRAVAUX DE L'ANNÉE 1898-1896
PAR
M. le baron CAVROIS
Secrélaire-général.
Mespan ES, Messieu RS,
AU" rapporteur, chargé de présenter le compte-rendu de
travaux littéraires, doit se trouver bien embarrassé, s’il
écoute les conseils contradictoires qui sont semés sur son
chemin. Suivant les uns, optimistes convaincus, les élo-
ges ne seront Jamais assez explicites, ni assez complets.
Manibus date lilia plenis (1): C'est à pleines mains qu'il
faut jeter les fleurs sous les pas des écrivains. D'autres,
au contraire, arrivent à une conclusion tout opposée, en
faisant ce raisonnement que je lisais derniérement et que je
vous demande pardon de vous citer, malgré sa forme un peu
prétentieuse et presque impertinente : (« Il arrive souvent
qu’on hésite à dire tout le bien qu’on pense d’un homme :
pourquoi ?— Eh! c'est qu’il faut de la mesure. La mesure en
(4) Virgile.
= RÉ ==
tout, c'est du bon goût, c'est de l'élégance. Un critique prompt
à l'éloge, et qui, avec facilité, lâche le gros compliment, ne
donne de la finesse de son esprit, qu’une pauvre idée. On ne
paraît vraiment supérieur à ce que l’on juge qu’en ytrouvant,
du premier coup, quelque défaut. L’admiration, au con-
traire, est également facile aux sots et à l'homme d'esprit.
Et pour se distinguer des imbéciles, l’homme d’esprit n’a
qu’un moyen sùr : « ne louer jamais ! (1) ».
Il me semble qu'entre ces deux extrêmes, il y a un moyen
terme qui consiste à éviter toutes les exagérations, dans un
sens comme dans l’autre, et qui sait rendre justice au vrai
mérite sans épuiser dans ce but toutes les formules laudati-
ves. C’est sur ce terrain que nous allons essayer de nous
placer, et je m'y trouve d'autant plus à l'aise, que, devant
vous rappeler d’abord notre dernière Séance publique, c’est
vous-mêmes Mesdames et Messieurs, qui pouvez l’apprécier.
Vous vous souvenez en effet avec quelle générosité notre
éminent Président a donné de sa personne dans cette remar-
quable journée, où il a fait revivre à nos yeux la figure de
nos Collègues disparus. Déjà, sur la tombe prématurément
ouverte de M. Julien Boutry, M. le Vicaire-général Dera-
mecourt avait éloquemment exprimé nos regrets, — remplis-
sant ainsi les fonctions par lesquelles il doit tour à tour
souhaiter la bienvenue à ceux qui arrivent, et adresser le
dernier adieu à ceux qui sont partis.
À ses côtés je rencontre M. le Chancelier, qui trouvera
peut-être que j'aurais pu taire son nom, si je n'avais qu’à
mentionner l’instructive lecture qu’il nous fit jadis sur la
poésie liturgique ; — mais, quoique l'Académie d'Arras n’ait
pris qu'une part restreinte à l'Exposition rétrospective
qui vient de se clore, ses membres lui ont prêté individuel-
lement un concours trop empressé pour que nous la consi-
dérions comme une œuvre étrangère, et pour que nous
(1) Jean Aicard.
n'adressions pas à M. Loriquet nos plus vives félicitations
et nos remerciements les plus sincères. An risque de le ré-
péter après d’autres et avec moins d'autorité, nous devons
constater le succés de cette entreprise considérable, pour la
réussite de laquelle on ne saura jamais exactement cequ'ila
fallu dépenser d'activité, de prévoyance, de connaissances
multiples et de talents d’organisation.
M. l'abbé Rohart pourrait facilement se laisser absorber
par l’œuvre de dévouement qui l’attache à Arras et l’œuvre
de science qui l’appelle à Lille, et cependant il n'oublie
jamais qu’il est Vice-Chancelier de l’Académie. Observateur
vigilant de tout ce qui intéresse notre ville, il en a signalé
à notre attention les hommes et les choses. Ses biographies
de M. de Mallortie et du P. Halluin ont largement justifié
les monuments que la reconnaissance publique a érigés pour
consacrer leur mémoire.
Tout dernièrement un bienfaiteur insigne a légué à l'Aca-
démie d’Arras une somme de quinze mille francs, dont le
revenu servira à récompenser les travaux qui lui seront adres-
sés sur le pays de Montreuil. Notre Compagnie pria M. Ro-
hart de la représenter aux funérailles de M. Braquehay et
de déposer sur son cercueil l'hommage de toute sa gratitude,
mission à laquelle il s’est consacré avec cœur et dévouement.
C'est encore lui qui nous a entretenus des découvertes
archéologiques du démantèlement d’Arras : — la tour faus-
sement dite de Jeanne d’Arc retrouvée dans la partie des rem-
parts contigué à la rue du Pré, — et le souterrain voisin de
notre future gare, où une inscription tracée à la pointe por-
tait ces mots : Vive l'Empereur Charles cincquième de nom,
1552, ce qui peut être considéré comme un nouveau témoi-
gnage de la popularité dont jouissait en Artois la domination
espagnole.
Puisque j'ai élé amené à commencer par les travaux du
Bureau de l’Académie, je trouve dans nos procès-verbaux
deux lectures faites par votre Secrétaire-général, dont ici je
dois ignorer le nom, et qui font suite à ses promenades his-
toriques dans la Cité d’Arras : celte partie de notre ancienne
ville, quoique fort limitée dans son étendue, comprenait un
nombre considérable d'établissements d'utilité publique, com-
me nous dirions aujourd'hui. La rue Baudimont, à elle seule,
comptait : — un hôtel de ville, le séminaire épiscopal, le cou-
vent des Brigittines, la maison ou béguinage de Notre-
Dame, le monastère des Ursulines, les refuges d’Arrouaise,
de Cercamps et d’Avesnes, la Providence, l’Hôtel-Dieu.
Ajoutons à cette simple énuméralion un petit hospice situé
rue Maitre-Adam, à quelques pas de celui des Cinq-Plaies,
la maison Ste-Barbe dans la rue des Bouchers-de Cité, et
le Petit-Louvre dans la rue du Vent-de-Bise, et vous aurez
ce que j'’appellerai la table des matières développées dans ces
lectures.
M. le comte de Hauteclocque vient d'entreprendre et
d'achever le laborieux inventaire des archives de l’Acadé-
mie (1). C'est une œuvre de longue haleine, qui a exigé de
patientes et minutieuses investigations. Félicitons-nous de
ce que M. l’Archiviste n'ait pas reculé devant cette ingrate
besogne qui facilitera singulièrement les recherches del’ave-
nir, et souhaitons qu'il continue à nous faire profiter des
trouvailles que son amour de l'étude lui procure.
Je ne quitierai pas le Bureau sanssaluer aussi M. Barbier,
notre dévoué secrétaire-adjoint, auquel nous devons la
communication d'une poëlique page d'album, et M. Wic-
quot qui, dans le silence de notre bibliothèque, rend des
services qui, pour ne pas rechercher l'éclat, n'en sont pas
moins réels.
J'arrive à l’étude magistrale que M. Paris a faite sur les
Preuves de noblesse aux Etats d'Artois, qui ont occupé six
de nos séances hebdomadaires. Rappelant d’abord les prin-
cipes qui régissent la matière, notre honorable Collègue ex-
(4) Cet inventaire va paraître prochainement et formera un vo-
lume distinct des Mémoires de l'Académie d'Arras.
— 7% —
pose que nos Etats provinciaux étaient, à l’imitation des
Etats-Généraux, composés des trois Ordres du Clergé, de
la Noblesse et du Tiers. Pour obtenir l'entrée aux Etats, à
titre de noble, il fallait avoir tout à la fois la noblesse des
terres et la noblesse des personnes, c'est-à-dire être proprié-
taire d’une terre à clocher, et établir une filiation noble re-
montant à cinq générations d’après le Réglement de 1730, et
portée à sept générations par celui de 1755. Les registres con-
tenant les admissions aux Etats ont été anéantis à l'époque
révolutionnaire sur la place publique d'Arras, en présence
de tous les corps constitués ; celte destruction est très re-
greltable, non seulement pour les familles qui y figuraient,
mais aussi pour l'histoire de notre province. Si tous les titres
originaux ont disparu, M. Paris a eu du moins la bonne for-
tune de retrouver la copie de trois de ces volumes, relatifs à
une période qui s'étend de 1732 à 1766: il y a relevé la no-
menclature de quarante-neuf familles, dont la reproduction
sortirait des limites de ce rapport. Mais, quand nous aurons
cité, à titre d'exemple, les Ste Aldegonde de Noiïircarme, les
de Hauteclocque, les de Gosson, les de Genneviëres, les de
Galametz, les de Coupigny et les Le Josne-Contay, vous y
reconnaîtrez tous noms chers à notre Artois.
L'ouvrage le plus considérable dont nous ayons eu com-
munication dans le cours de cette année, émane du nouveau
Collègue à la réception duquel nous allons applaudir dans
quelques instants. C'est à un Evèque d’Arras que M. l'abbé
Duflot a consacré son érudition, mais à un Evèque dont la
vie mouvementée pouvait soutenir l'intérêt d'une longue
narration. Le héros de cette biographie est François Ri-
chardot. Né dans le Comté de Bourgogne au commencement
du XVIe siècle, il entra d’abord dans l'ordre des Augustins
et enseigna en celle qualité à Tournai et à Paris. Puis il
part pour Rome où il obtient d’être relevé de ses vœux mo-
nastiques et fait désormais partie du clergé séculier. Après
un séjour à la Cour de Ferrare qui ne lui fut pas favorable,
— 79 —
il revint en Franche-Comté, où il se fit remarquer par sa
lutte contre le protestantisme et devint suffragant de Besan-
çon avec le titre d'Evèque de Nicopolis. Ami de l'illustre
Cardinal de Granvelle, Evèque d'Arras, il fut d’abord son
auxiliaire, et enfin son successeur. Il faut reconnaitre
que les circonstances l'avaient admirablement servi; c’est
l’époque des grands deuils pour les souverains espagnols:
Charles-Quint, — sa sœur Marie, douairière de Hongrie,
— Marie Tudor, reine d'Angleterre, deuxième femme de
Philippe 11, — Henri 11, roi de France, dont ce mème Phi-
lippe IT avait épousé la fille Isabelle, — tous les quatre
avaient été fauchés par la mort dans l'espace de moins d’une
année, et c’est à François Richardot que revint chaque fois
l'honneur de prononcer leur oraison funébre. C’est assez dire
l'estime dont il jouissait dans tout le Pays-Bas.
Devenu Evéque d'Arras, Richardot a immortalisé son nom
par la fondation de l'Université de Douai : cette ville était
admirablement siluée au centre de son diocèse qui s'éten-
dait de Béthune jusqu’à Valenciennes, et placée, ainsi qu'il
le disait lui-même, entre les trois provinces de Flandre,
d'Artois et de Haynaut « comme l’œil entre les florons de
la rose ».
En 1562, il préside aux fêtes magnifiques de l’inaugura-
tion, et prenant la parole au cours d’une procession solen-
nelle sur la place du Grand-Marché, selon le mot d'un de
ses biographes, « il tire les cœurs de tous ses auditeurs en
telle admiration que chacun disoit n'avoir ouy jamais hom-
me tant bien et disertement harenguer. »
L'année suivante, il se rend au Concile œcuménique de
_ Trente où il se fait également remarquer par son éloquence;
il occupe une place distinguée au Concile provincial de
Cambrai, et préside enfin un syuode diocésain à Arras dans
lequel il jette les bases de son séminaire épiscopal, et meurt
à l’âge de soixante-sept ans, laissant après lui une grande
mémoire,
= #0 —
M. Dufot résume cette existence si bien remplie en quatre
mots que je suis heureux de reproduire : — « Homme de
son siècle par l’universalité du savoir, il a surpassé le grand
nombre par le talent de la parole qu'il eut éloquente ; théo-
logien érudit et profond, il a su, malgré son tempérament
d'orateur, garder toujours dans les doctrines une mesure et
une exactitude parfaites ; Evèque, il a prèché la tolérance et
compté plus sur la force de la vérité que sur la violence pour
ramener à la foi les esprits égarés : homme d'Eglise, il a
travaillé, selon son pouvoir, à en extirper les abus, en rap-
pelant le clergé à la discipline, à la science, à la sainteté.
C’est assez pour mériter à son nom une gloire immor-
telle » (1). On reconnaît bien, n'est-ce pas, à ce langage le
futur Docteur ès-Lettres que l’Académie aura bientôt l’hon-
neur de compter dans ses rangs.
Rentrant dans le cercle plus restreint de notre histoire
d'Arras, un autre de nos nouveaux Collègues, M. François
Blondel, a composé sur la rue où il demeure, une notice qui,
pour n'avoir pas été rédigée à notre intention, ne nous en a
pas paru moins intéressante. On sait que l’ancienne confré-
rie de N.-D. des Ardents avait acquis derrière l'hôtel de ville
un vaste terrain à travers lequel elle ouvrit une voie qui
s’appela rue Neuve des Ardents ou du Préau. Elle y cons-
truisit une chapelle et d'autres bâtiments qu’elle mit plus
tard en location, lorsque fut érigée sur la Petite-Place la
célèbre Pyramide du St-Cierge. La maison qui se trouvait à
l'angle de la rue du Blanc-Pignon fut convertie en jeu de
paume ou tripôt (2), noms sous lesquels on désignait indis-
tinctement ces sortes d'amusements. Certains auteurs, igno-
rant l’'étymologie de ce mot de tripôt, lui ont attribué à tort
une signification peu honorable, et, comme il arrive trop
souvent, l'erreur une fois lancée fut répétée par d'autres et
finit par faire oublier la vérité. Il ne nous appartient pas
(1) Extrait des procès-verbaux de l'Académie.
(2) Voir notamment le Dictionnaire de Furetière,
_— gi —
d'examiner s’il faut tenir compte de ce préjugé en rétablissant
l’un des anciens noms de cette rue, mais nous nous félicitons
que la question ait provoqué une étude de topographie locale,
et nous ajouterons que si chacune des rues d'Arras avait la
bonne fortune de susciter chez un de ses habitants l’envie
d’en fouiller l’histoire, nous posséderions bientôt une véri-
table encyclopédie atrébate qui serait un incomparable mo-
nument érigé à la mémoire du passé.
Ce que ne font pas toujours les Artésiens, un de nos mem-
bres honoraires l’entreprend à l'occasion. C’est ainsi que
M. Guesnon vient de rechercher l’origine de la seigneurie
de Ronville et celle du nom de Séchelles qu’elle a pris au
XIVe siècle. Notre savant collègue établit que l'Hôtel actuel
du Commerce fut de tout temps le seul et unique chef-lieu
du Pouvoir de Sechelles, jusqu’à son aliénation en 1700,
suivie de son affectation au logement des officiers. L’immeu-
ble qui se trouve en face, de l'autre côté de la rue, lui servait
de jardin. Quant à la pittoresque tourelle du rempart qui
joue un rôle romanesque dans nos annales, elle fut vraisem-
blablement construite, à une époque ultérieure par l’illustre
famille de Lannoy.
La démolition de nos fortifications a fourni aussi à
M. Guesnon l'occasion de nous dire que la plus ancienne
muraille de défense, complétée par des tours, qui ait enfermé
la ville vers le front-nord ne remonte pas au delà du XIVe siè-
cle. Avant cette époque, le Castrum nobuiliacus était la for-
teresse centrale qui protégeait les habitants contre les incur-
sions ennemies. C’est au siège de 1414 qu’apparail pour la
première fois l'ouvrage militaire qu’on appela Boulevard,
nom d'origine germanique, et qui fit place ensuite au système
du bastion moderne à partir du XVIe siecle.
M. Ricouart a achevé la curieuse étude qu’il avait com-
mencée sur l'Hôpital St-Matthieu et dont je vous ai rendu
compte l’année dernière. Cet établissement n’a jamais été
beaucoup plus grand qu'il ne l’est aujourd'hui ; une partia
6
— 82 —
de son jardin a seulement été aliénée en 1824. C'était un
asile dans le genre des béguinages, jouissant de divers
revenus qui provenaient de propriétés rurales et urbaines.
M. Ricouart paie un juste tribut de reconnaissance aux
familles qui l'ont fondé, telles que les Beauvoir, les Noyelle,
les d’Aveluy ; et pour retrouver leur filiation, il en recherche
les armoiries, car, selon la remarque qu'il a rappelée, la
connaissance du blason est la clef de l’histoire de France.
- Enfin M. Viltart a vivement intéressé une de nos séances
en nous analysant un grand ouvrage publié par la Société
des Antiquaires de Picardie sur l’archéologie de cette pro-
vince, qui nous est d'autant moins étrangère qu'elle compre-
nait le pays du Boulonnais. Puis, voulant nous montrer que
l’art moderne lui est aussi cher que l’ancien, il vient de
prendre sa plume fine et délicate pour nous tracer le portrait
d’un de nos membres honoraires et compatriotes, M. Louis
Noël, de ce statuaire qui a eu la gloire d’immortaliser sur
le bronze les traits de l’apôtre de la charité que la ville
d'Arras a justement acclamé le 19 de ce mois de juillet.
Je n’ajouterai rien, Mesdames et Messieurs, à cet exposé
dont mes honorables Collègues ont fait tous les frais, mais je
voudrais justifier à vos yeux le brusque dénouement auquel
je désire arriver, et je vous citerai, en guise de péroraison,
cette boutade de l’auteur des Guëpes (1) :
De l'esprit pour parler, qui n'en a?... C’est vulgaire ;
Mais ce qu’il faut chercher, c’est l'esprit pour se taire.
(1) Alphonse Karr.
ÉÉÉSÉSÉSESSESSESSSSES
RAPPORT
sur Île
CONCOURS D'HISTOIRE
par M. l'abbé RAMBURE,
Membre résidant.
MESDAMES, M ESSIEURS,
None Compagnie a reçu, pour son Concours d'histoire,
JA deux études d'’inégale importance : elles nous parais-
sent toutes deux dignes d'intérêt et de récompense, mais à
des degrés divers.
La première, qui porte la devise Memini, est une mono-
graphie de l'Eglise de Bihucourt. L'auteur a consulté les
archives de la paroisse et de la commune ; il cite fidèlement
les inscriptions de cloches et de dalles tumulaires, analyse
les procès-verbaux et les registres de catholicité ; il raconte,
‘avec une précision qui n’exclut pas toujours la vivacité, les
incidents qui se rattachent à la construction et à la posses-
= Ê6.—
sion de l’église, depuis le XVIIIe siècle jusqu’à nos jours.
« Acheté, dit-il, comme bien national en 1793, successive-
mentconvertien grange, loué à la commune, rendu au culte,
interdit aux cérémonies catholiques, enfin restitué à la
commune par les propriétaires, cet édifice a été pendant
quatre-vingts ans le sujet de contestations inoubliables. »
L'intérèt de ce litige, où se mêlent des questions personnelles,
n'a pas une portée assez générale pour passionner à distance
l'historien ; celui-ci sera certainement attiré de préférence
vers les détails piquants qui concernent les désordres de la
période révolutionnaire, et surtout vers la notice biogra-
phique des curés de Bihucourt à partir de 1638.
Pour encourager la consciencieuse patience avec laquelle
l’auteur a traité ce sujet un peu restreint, nous lui décernons
une Mention honorable.
Sous le titre modeste : Contribution à l'histoire du Pas-
de-Calais, et sous la devise suggestive : ( Beatus qui intel-
ligit super egenum et pauperem,» l’auteur du second Mémoire
a écrit une étude, — ou plutôt une double étude, — sur les
Pauoretés au pays de Lalleu, et en Artois.
Ce sujet n’a guère été exploré, que je sache, dans nos
contrées, depuis l’époque où mon éminent prédécesseur,
M. Proyart, en touchait un mot dans son Tableau des secours
accordés aux pauvres de la ville d'Arras (1).
Nos voisins de Picardie et de Flandre nous ont devancés :
ce sont M. le comte de Brandt de Galametz, dans sa mono-
graphie sur la Taxe des pauvres à Abbeville en 1558;
MM. Derheins, Giry et Pagart d'Hermansart, dans leurs
études audomaroises ; M. l’abbé Leuridan, notre collègue,
qui, dans son beau travail surla Table des pauvres à Roubaix,
(1) Mém. de l'Acad. d'Arras, 1° série, t. xxxv, p. 196.
= 9 —
a exposé les principes généraux du fonctionnement de cette
institution dans le Nord de la France.
Maintenant, grâce à notre lauréat, nous sommes en voie
de les atteindre, et peut-être de les dépasser. Il a eu la
patience d'extraire de nos riches archives départementales,
qui lui réservent sans doute d’autres trouvailles, une foule
de documents inédits, et, ce qui ajoute considérablement à
son mérile, il est allé les puiser surtout dans la partie de ces
archives qui, malgré l’intelligente activité qui préside au
classement, n'a pu être encore inventoriée, à cause de sa
récente réintégration. Si l'absence de cote précise. expliquée
par celte circonstance, nous laisse parfois sans renseigne-
ments sur le nombre et la nature des pièces consultées, nous
devons croire l'auteur, quand il affirme que ce nombre a été
considérable, puisque pour deux Pauvretés seulement, celles
de Laventie et de Sailly, il a passé en revue les comptes de
quatre-vingts exercices d’une part, et de vingt-six de l’autre.
Sans formuler aucun reproche, mais à titre de regret
partagé par l’auteur, disons que ces documents apparaissent
seulement dans la seconde moitié du XVe siècle, et ne devien-
nent abondants que pour le XVIIe et le XVITIe : là où les
pièces d'archives manquent, le silence vaut mieux pour
l'historien que l'hypothèse, mème la plus séduisante.
D'ailleurs, une rapide analyse fera ressortir le mérite de
notre Mémoire mieux que toute autre considération.
Sous le nom variable de ÆAarité, Table des pauores,
Bourse où Fabrique commune des pauvres, on a connu, de
temps immémorial, l'institution qui met à la charge d’une
communauté ses membres dénués de movens de subsistance :
l'esprit chrétien et l'humanité, d’une part, des prescriptions
légales, de l'autre, en exigeaient la fondation et en réglaient
le fonctionnement. Dans le pays de Lalleu, en particulier,
les Pauvretés de Laventie, de Fleurbaix et de Sailly-sur-la-
Lys ont disposé de biens suflisants jusqu’au milieu du
— 6 —
XVIIIe siècle, époque où, malgré la répression officielle et
sévère de la mendicité, la misère croissait sans cesse (1).
(1) « Etat des biens et revenus des pauvres, des aumônes, des dis-
tributions manuelles de données et fondations de la paroisse de
Laventie, païs de Lallœu, diocèse d'Arras, province d'Artois, que
moi maître Pierre-Michel Desgardin, curé de cette paroisse, fait
pour satisfaire à la lettre de Monseigneur l'Evêque d'Arras du huit
octobre de cette année 1764.
» 1. On observe que les mandians et autres pauvres de cette
paroisse sont actuellement au nombre de 120 familles. Ils ne peuvent
subsister sans secours. Ce nombre varie selon la vicissitude destemps.
» 2. Les biens des fondations et autres des pauvres de ce lieu
produisent annuellement la somme de 656 livres 17 sols, déduction
faite de ce qu'il revient au clergé pour causes v énoncées et pour
diminution du rolle et écritures.
» 3. Ïl y a 562 livres 5 sols de capitaux deniers de rente rem-
boursés qui étant chargés de fondations doivent être remployés. Le
revenu en l'article 2 est emplové en payement des pensions annuelles
de quelques orphelins, vieillards, d'infirmes accidentés de maux, et
du pensement médicinal après affiches sur procès verbaux de leur
adjudication annuelle au moins disant.
» Les gens de loy nomment deux pauvrieurs chaque année, les
font jurer de remplir fidélement les devoirs de leurs charges pendant
leur entremise, puis leur délivrent un rolle signé d'eux qui contient
les articles de recepte et de paiement pour en rendre compte après
leur régie, comme ils font au seigneur et géns de loy du païs, le curé
à ce particuliérement évocqué et le peuple averty par annonce aux
prônes du dimanche précédent et par affiches au portail de l'église.
» Les pauvrieurs, pour suppléer en partie à la modicité du revenu
mentionné en l'article 2 de la table des pauvres, apportent réguliére-
ment au curé, aux jours des dimanches et festes, une liste qui con-
tient les noms de quelques pauvres familles, malades ou autres néces-
siteux, que le curé nomme au peuple“assemblé pour le service divin,
pendant lequel les pauvrieurs font la queste et reçoivent les aumônes
du peuple et les distribuent ensuite, sans pouvoir marquer le produit
des dites questes.
» Depuis plusieurs années la misère étant extréèmement augmentée,
Le IQ
Ces biens venaient des sources les plus diverses : terres
et maisons données entre vifs et surtout par testament ;
intérêts de rentes ; quêtes ou pourchas à l’église ou à domi-
cile ; vente du mobilier des pauvres décédés sans héritiers
(mesure assurément plus curieuse que lucrative) ; dans les
cas de pénurie, souscriptions ou impositions acceptées par
le peuple assemblé, dons du Conseil d’Artois et de l'Abbaye
de St-Vaast.
Les dépenses étaient aussi des plus variées: lovers, secours
en argent et en nature, vêtements, chauffage, nourriture des
malades, pension des enfants, des vieillards et des infirmes,
frais des funérailles. Leur importance était considérable,
comme le démontreront quelques détails : à Laventie, en
1762-1763, six cordonniers fournissent, pour le compte de la
Pauvreté, 775 livres de chaussures ; en 9 ans, on y paie
123 pensions ; pour 80 exercices, les recettes s'élèvent à
111,054 livres 19 sols 5 deniers, et les dépenses à 135,728
livres 19 sols 5 deniers.
[1 faut noter, en particulier, que toutes les Pauvretés
assurent à forfait les soins médicaux et pharmaceutiques, et
le curé, magistrat et pauvrieurs font chacun an une queste avant la
paroisse pour engager les paroissiens à se cottiser en pain chaque
semaine pour les pauvres. Une partie a bien voulu le faire selon ses
facultés, une autre partie avec médiocrité et non selon ses moiens.Plu-
sieurs ne donnent que pendant quelques mois et d'autres ne veulent
rien donner quoique en état de le faire Ces sortes de charité dimi-
nuent d'année à autre et sont affaiblies de près de la moitié et deve-
nues insuffisantes, en sorte que la plus grande partie des pauvres,
qui n'ont aucun secours des revenus de l'article 2 et des questes de
l'article 5, se trouvent dans la nécessité de mandier dans la paroisse
et dans celles :les environs, et les pauvres des paroisses circonvoisines
venant réciproquement mandier dans la nôtre.
» [l n°y a dans notre paroisse aucun hôpital ni pour les pauvres du
lieu ni pour les étrangers,
» Ce que je certifie véritable suivant ma connaissance, et ai signé
audit Ventie, ce dixième de novembre 1764. »
— 8 —
que leur sollicitude n’est pas moindre pour donner aux
enfants pauvres un instituteur spécial, ou pour paver leur
scolarité à l’instituteur de la paroisse.
1] convient de signaler aussi, en passant, la facon naïve
et touchante de procéder à l'égard, des enfants et infirmes,
là où il n’y avait ni orphelinats, ni hôpitaux. Chaque année,
à la Saint-Pierre, après afliche placardée à la porte de
l’église, le soin de les recevoir et de les nourrir était mis en
adjudication publique « au rabais et moins disant. » Les
« prendeurs, ajoute un procès-verbal, ont promis et se sont
obligés de nourrir et alimenter les enffants et anchiennes
personnes par eux prins à table, et d'en avoir un soing
comme bon père de famille doit avoir de ses enffants, tant à
leur apprendre leur croiance, envoier à la messe festes et
dimanches, etc. »
Mais il ne faudrait pas croire que les dispensateurs des
biens des pauvres fussent assez imprudents pour toucher à
leur capital : loin de là, par une mesure qui mérite d’être
indiquée parce qu’elle constitue, parallélement à l'assistance
des pauvres, un curieux essai de banque rurale, ils prétaient,
movennant intérêt, une partie de leurs fonds sans emploi :
le remboursement pouvait toujours se faire, moyennant la
restitution du capital légèrement augmenté. Ainsi nous
trouvons à Laventie quinze constitutions de rentes en treize
ans, de 1688 à 1701, pour des sommes qui varient de deux
livres à quatre-vingt-six livres huit sols. — Les Pauvretés
acquéraient aussi des propriétés : celle de Laventie a fait
sept acquisitions de 1681 à 1692.
Les administrateurs supérieurs des Pauvretés étaient les
autorités civiles et religieuses du pays: dans l'espèce, c'étaient
l'Abbaye de St-Vaast, représentée par le prévôt de Sailly ;
l’'Avoué du pays de Lalleu, représenté par le bailli collecteur ;
les curés, à titre officiel ou officieux, et les échevins des
paroisses. L'administration effective était aux mains de deux
habitants appelés mainbours, tabliers, prociseurs ou pau-
orieurs : élus pour une année où deux, par l'assemblée du
peuple, sur une liste dressée par le baïlli et approuvée par îe
curé, ils étaient obligés, sous peine d'amende, d'accepter cette
charge et responsables de leur administration jusqu’à ce que
leurs comptes fussent apurés.
Si nous avons de rares exemples d’une gestion négligente,
combien plus fréquents étaient les cas où le pauvrieur faisait
à la Bourse commune des avances, dont il n’acceptait pas le
remboursement en fin de charge, où même, comme à Laven-
tie en 1755, il imitait l'exemple du curé et prenait gratuite-
ment sur lui l’entretien d’une orpheline! Aussi ne leur
tiendrons-nous pas rigueur si, aprés avoir pourchassé à
l’église, perçu les fermages, intenté des procès aux débiteurs
ou mème essuvé les attaques judiciaires de pauvres qui se
prétendaient lésés, ils clôturaient la reddition des comptes par
un pelit repas en commun, aux frais de la Table, dont le coût
ne semble pas avoir dépassé dix livres.
Au dessus du côté philanthropique des Pauvretés, se
montre partout le côté religieux : telle est l’origine du rôle
qu'y joue le curé de la paroisse, rôle plus ou moins manifeste
dans les actes officiels, mais très apparent dans les pièces
comptables. Ainsi s'explique la sollicitude apportée à lins-
truction religieuse des enfants pauvres. Ainsi surtout se
justifient les charges des Pauvretés, auxquelles les dona-
taires imposaient le devair de faire célébrer des « obits,
vigiles et commendasses. » — L'intéressante publication des
obituaires de Laventie et de Fleurbaix, faite en appendice
par l’auteur, démontre nettement que les solides chrétiens
du pays de Lalleu entendaient faire œuvre pie et acte de
charité tout ensemble, dans leurs largesses aux Pauvretés.
= OÔUES
Vous m'excuserez, Messieurs, de m'être altardé sur des
détails qui nous montrent avec quelle sagacité ingénieuse
et quelle simplicité de bon aloi la société, dans les siècles
antérieurs, savait pourvoir à des nécessités qui sont de tous
les temps et de tous les lieux. Vous comprendrez facilement
que nous décernions à l’auteur du Mémoire une médaille
d'or de deux cents francs, si vous considérez qu'à cette pre-
mière élude sur les Pauvretés du pays de Lalleu, se joint un
essai, plus sommaire, dont les indications portent sur plus
de soixante Pauvretés d'Artois. Neuf sont passées en revue
avec plus de détails : quand je vous aurai indiqué les Pau-
vretés de Dainville, Lagnicourt, Vaudricourt, Beaumetz-lez-
Cambrai, Bertincourt,Frévent, Ecourt-St-Quentin,Croisilles,
et surtout les multiples établissements charitables d'Oisv-le-
Verger, vous saisirez l’habileté avec laquelle notre auteur,
aidé sans doute par un heureux hasard, a choisi, dans des
régions très différentes de l’Artois, les types de son étude.
L'analyse est faite ; reste la synthèse à effectuer. Quand elle
sera achevée, nous aurons un beau livre sur la Charité en
Artois sous l'ancien régime.
Nous n'avons pas, d’ailleurs, seulement le devoir de
récompenser l’auteur ; nous avons aussi celui de le remer-
cier : ce spectacle de la charité du passé est toujours récon-
fortant, toujours utile. Quels que soient les louables efforts
des bureaux de bienfaisance, des orphelinats, des hospices,
des sociétés libres de charité, dignes héritiers des antiques
Pauvretés, «nous aurons toujours, comme dit l'Ecriture,
des pauvres avec nous. » Sachons les aimer, les secourir,
rapprocher de nous leur cœur parfois ulcéré, comme l'ont
fait les paucrieurs des siècles passés, comme l’a fait admira-
blement cet homme, ce prêtre, dont la statue de bronze,
érigée hier, nous rappelle notre devoir, et que je nommerai
volontiers le grand pauorieur d'Arras au XIX° siècle.
\
.,
on
PER RRRRERE
RAPPORT
sur Île
CONCOURS DE POÉSIE
par M. Victor BARBIER
Secrétaire- Adjoint.
+ — —
MesDanes, Messieurs,
a drame en trois actes, un poème épique, un autre didac-
7 tique et humanitaire, un recueil et une fantaisie, en tou
près de quatre mille vers, tel est l'inventaire des envois sou-
mis, cette année, à votre examen.
À quoi faut-il attribuer cette renaissance littéraire? Cette
éruption spontanée de lyrisme ‘? Serait-ce, par hasard, à
l'évocation imprévue de nos antiques PuYs Verds ? Serait-ce
à cette éclatante justice qu'Arras, après une indifférence six
fois séculaire, vient de rendre enfin à Adam de la Halle,
sous l'impulsion de Paris, et à l'espoir ainsi donné à nos néo-
trouvères de voir leur buste couronné, au milieu des fanfares,
par les Artésiens du XXV® siècle ?
Ces hypothèses vous sembleront peut-être bien risquées ;
mais, ce qu’il y a de certain, c'est qu'aux années de disette,
où votre malheureux rapporteur devait descendre dans la
lice et gonfler sa cornemuse pour vous donner l'illusion d’un
— 992 —
pseudo-tournoi poétique, a succédé une véritable année
d’abondance;et, ce qu’il y a d'heureux, c'est que les multiples
envois qui vous sont parvenus nous ont tous paru, à des
degrés différents, mériter analyse et récompense.
Le Æoi du Gel, dont l’auteur a choisi pour devise : « Au-
daces fortuna juoat » n'a pas tout à fait les deux cents vers
exigés au programme, mais, par Contre, ses concurrents ont
élé si prodigues de leurs rimes, que nous avons cru devoir
passer outre et adopter pour cette fois le système des com-
pensations.
En un temps où la France et la Russie naviguent côte à
côle, pavillons déplovés, et ne laissent échapper aucune
occasion d'afficher leur mutuelle sympathie, faut-il s'étonner
qu'on aille chercher son héros chez les vieux conteurs mos-
covites et qu’on se plaise à célébrer le Roi du Gel, le vieux
Moroz au nez rouge.
En alexandrins faciles, mais clopinant parfois et un peu
chichement rimés, l'auteur nous dépeint l'empire du froid,
visité par son tout puissant seigneur, qui chante ses hauts
faits en vers héxasyilabes comme un simple baryton d'opéra-
comique.
Le chevalier Printemps lui donne la réplique en des cou-
plets où les accointances illicites des rimes féminines sont
loin de produire toujours à l'oreille d'heureux effets. Ou-
bliant alors qu’il s'est donné pour mission de chanter l'hiver,
le poète abandonne la victoire au Renouveau et, pour le faire
triompher plus aisément de son vieil adversaire, ne craint
pas de lui prèter les fleurs de l'Eté et de mettre aussi à sa dis-
position les fruits de l’Automne.
De suaves odeurs, des parfums enivrants,
Volent de tous côtés, subtils et pénétrants,
Tout invite au bonheur, tout parle d’allégresse :
Moroz est terrassé, vaincu par la Jeunesse,
Malgré ces légers défauts et la froideur inhérente au sujet,
— 93 —
l’Académie, qui ne veut pas tromper la confiance exprimée
par l’auteur dans son épigraphe, lui décerne bien volontiers
une honorable mention.
Sous ce titre : Prima verba et la devise « Parce, Domine »
nous est présenté un gentil recueil d’impressions fugitives,
confidences rimées au jour le jour, au cours de ce dernier
lustre, par un poète qui étalerait sûrement moins volontiers
ses désillusions, si le temps lui avait déjà fait subir des ans
l'irréparable outrage.
Sa désespérance a quelque chose de factice et d’artificiel
et semble, comme sa facture et ses expressions favorites,
empruntée au précieux vocabulaire courant, si cher, ah,
combien cher! aux littérateurs de cette fin de siècle. Cette
œuvre de jeunesse est loin pourtant d'être à dédaigner.
Ecoutez plutôt cette élégie adressée à de malheureux pa-
rents pour l'anniversaire de la mort d’un fils chéri :
LAMENTABOR !
Auprès de sa mère essenlée
Il s’est éteint par un beau soir ;
Vers la nue à peine étoilée,
Vers j’impassible Orient noir,
Sa belle âme s’est envolée
Comme une vapeur d encensoir.
Devant l'immuable nature
Sourde aux accents de sa douleur,
Comme montait la nuit obscure
En l’éblouissante splendeur
Et que, dans un troublant murmure,
S'éteignait l'estivale ardeur ;
0
Au moment où, lampes astrales,
S'allument au ciel mille feux
Que les immortelles Vestales
Veillent dans les lointains brumeux,
Maudites, les Parques fatales
Ont à jamais fermé ses yeux.
Sa belle àme s’est envolée
Vers l’impassible Orient noir,
Vers la nue à peine étoilée,
Comme une vapeur d’encensoir.
Auprès de sa mère esseulée,
Il s’est éteint par un beau soir.
Il y a là autre chose qu’un assemblage de mots re-
cherchés, de vocables sonores, il y a dessous une émotion
vraie que l’auteur aurait pu rendre plus intense encore en
laissant son cœur parler une langue plus simple et moins
emphatique. L'Académie, en lui décernant une médaille
d'argent, a la conviction que l'avenir lui réserve de plus
hautes récompenses.
Nous arrivons maintenant aux pièces de résistance, aux
œuvres de longue haleine, quatre ou cinq fois plus nourries
que ne l’exige le programme de nos concours.
Avec cette épigraphe de Vergilius Maro, qui obsède tout
cerveau d'humaniste, ( O fortunatos nimium..….. » nous est
parvenu un fort cahier relié, comme on en trouve chez tous
les économes, au lycée comme au séminaire, plus un rou-
leau de musique et de dessins. Un seul et mème nom s'éla-
lait en ronde sur ce double et copieux envoi, un tout petit
nom de femme : Flora !
Comment ce nom latin d’une divinité champètre éveilla-t-il
Re
en mon esprit troublé une idée vague de poésie érotique ? Je
ne saurais le dire même aprés un consciencieux examen ;
mais, en ouvrant le manuscrit, j'étais persuadé que j'allais
trouver des vers plus que badins, comme ceux qu’à petit
nombre on éditait jadis, oh tout jadis ! à l’usage des seuls
fermiers généraux. Disons bien vite que j'en fus pour ma
courte honte et qu’au lieu d’un poëme malsain je trouvais
une œuvre à la fois candide et hardie, naïve et vécue, uni-
formément morale d'un penseur justement préoccupé des
grands problèmes sociaux.
Flora ne compte pas moins de trois chants.
Dans le premier, l’auteur, en vers décasyllabiques, nous
décrit fidélement un bourg de l’Artois et nous présente deux
rustiques fiancés, le garçon de ferme Louis et la belle Flora.
Ses paysans, bien que débarbouillés pour la circonstance,
n'ont pas la mièvrerie guindée d'Æstelle et de Némorin, ni
non plus les curiosités maladives de Daphnis et Chloé. Flora,
amoureuse, se contente de le dire aux étoiles el de faire ses
confidences aux eaux cristallines du ruisseau ; Louis, tout
naturellement estlà pour l'entendre, un chaste baiser,échangé
au pied d'un calvaire, suffit pour sceller leurs fiançailles.
Dans le second chant, le poète, après un sombre tableau
de la lutte pour la vie, lance aux paysans cette apostrophe
que je considère comme un des meilleurs morceaux du
poème :
O vous tous, paysans, qui, sans cesse à la peine,
Du matin jusqu'au soir labourez dans la plaine,
Vous, qui, malgré la pluie et la fureur des vents,
En butte à l'incertain, aux frimas décevants,
Confiez votre grain à l'espoir éphémère ;
O vous tous, paysans, hälés par le soleil,
Qui, sous un ciel de feu moins brûlant que la terre,
Moissonnez sans relâche et presque sans sommeil,
Vous tous, qui, pour rançon n'avez rien en partage,
— 0% —
Dites, n'êtes-vous pas lassés de ce servage ?
Il faut que vons l’aimiez d’un amour bien puissant
Cette terre, et qu’aussi buvant à sa mamelle,
Robustes nourrissons, la sève maternelle
À la longue se soit mêlée à votre sang !
Mais la fièvre vous prend, la fatigue vous gagne :
Comme on voit, en hiver, les oiseaux voyageurs,
Quand arrive le froid, fuir devant ses rigueurs,
Vos fils moins endurcis dédaignent la campagne ;
Bientôt, abandonnant la terre, leur compagne,
Ils briseront quand même, au jour proche et fatal,
La chaine qui les tient liés au sol natal.
L e L] ° e . e e C] e C] e CL] L] L]
Sept ans se sont écoulés, le malheur, qui n’épargne pas
plus le chaume que le palais des rois, s’est abattu lourde-
ment sur l’humble ménage ; Louis, découragé, se laisse
séduire par les mensonges de dangereux utopistes, il quitte
le pays, laissant à sa pauvre femme toutes les charges du
foyer.
Le troisième et dernier chant est plus que lamentable.
Pour donner du pain à ses enfants, Flora se laisse glisser,
inconsciente, dans les bras du seigneur du village, puis,
folle de honte, va demander la mort au clair ruisseau confi-
dent de ses premières amours.
Louis ne finit pas mieux, il poursuit à Paris le séducteur
de sa femme, pénètre en son hôtel, y lance une bombe incen-
diaire et péril à ses côtés en poussant ce cri de haine :
« Salut à l'anarchie ! »
Ce poème, qui commence par une églogue pour finir
comme un drame de l’Ambigu, n’est pas sans quelques
taches. Les vers sont négligés, plusieurs rimes marchent
solitaires, privées sans doute de leur compagne par une
regreltable omission de copiste ; nombreuses aussi sont les
fautes de prosodie et les expressions dont l’état-civil n’a
jamais élé régularisé au dictionnaire.
097 —
L'auteur aurait pu se dispenser, sans aucun inconvénient,
de mettre sous nos yeux ses essais iconographiques et mu-
sicaux ; en faisant parade de l’universalité de ses aptiludes,
il n’a que trop réussi à nous montrer qu’il composait comme
un peintre et dessinait comme un musicien. Mais laissons
dans l'ombre ces défaillances de détail ; l'œuvre dans son
ensemble révèle de solides qualités et certains passages sont
traités avec un réel bonheur, de ceux-là seulement l’Acadé-
mie a voulu se souvenir en décernant au père de Flora une
médaille de vermeil.
Sous le titre Autel et Patrie, moulé en caractères noirs et
rouges d’une calligraphie tellement magistrale qu'elle en est
vraiment inquiétante, nous est offerte une biographie apolo-
gélique de la Vierge de Domrémy.
Si le sujet n’est pas bien neuf, le morceau dans sa forme
est encore autrement suranné. L'auteur, dans ses lectures
des maitres litlérateurs français, ne s’est peut-ètre pas arrêté
tout court à Nicolas Boileau, mais il n’a certes pas dépassé
le trop dédaigné abbé Delille el pourrait considérer comme
des novateurs de lettres Baour-Lormian et Népomucène Le-
mercier. Î] en est encore aux inversions, aux périphrases
qui fardent la pensée, et au bannissement des mois sans
parchemins ; il ne craint pas d'appeler les Anglais, insu-
laires ; un cheval, coursier ; un oiseau, l'hôte ailé des bois,
si bien que, sans le vouloir sans doute, cet apologiste de
Jeanne d'Arc est resté, en tant que poète, un enragé vol-
lairien.
Mais si nous pouvons regretter que l’auteur n'ait tenu au-
cun compte de la révolution littéraire qui a jeté bas l’ancien
régime de la langue, nous reconnaissons volontiers qu’il
faut une certaine crânerie pour respecter jusque dans ses
7
= 0 =
défauts l’art poétique d'antan et nous sommes trop amis de
la liberté pour oser reprocher à un écrivain de mérite son
purisme rétrograde et son intransigeant classicisme.
Aussi scrupuleux serviteur de l’histoire que de la proso-
die, le poète suit Jeanne pas à pas de Domrémy à Rouen,
sans laisser dans l'ombre aucune étape de sa triomphale
épopée, aucune station de sa passion douloureuse, et son
vers, majestueux et superbe, se déroule également, parfois
sans grand éclat, mais toujours sans faiblesse. Deux cita-
tions vous feront mieux apprécier ce curieux et intéressant
poème.
REIMS.
Le ciel est pur enfin, tressaille, o vieille France!
Le grand jour s'est levé, chante ta délivrance.
Que vers Reims aujourd'hui tes regards soient tournés ;
Tambours, battez aux champs, et vous clairons, sonnez !
Là-bas, à l'horizon, tout couverts de poussière,
Les escadrons français s'avancent triomphants.
Quels soldats vigoureux et quelle ardeur guerrière |
Fasse, 6 ciel, qu'aux aïeux ressemblent les enfants |
Qu'ils aient lutté cent ans en vain pour la victoire,
Pour lutter sans bonheur ont-ils Intté sans gloire
Qu’importent du passé les déplaisirs amers,
_ Alors qu'un grand triomphe efface un grand revers!
Reims, voici ton monarque et voici la Pucelle,
Le glaive de Fierbois en ses mains étincelle
Auprès de son drapeau... Que sous leurs pas vainqueurs
Tes chemins aujourd’hui soient parsemés de fleurs.
Prêtres, et vous Pontife, allez loin de la foule
Préparer au saint lieu l'huile et la sainte ampoule,
Doux présents que jadis les cieux nous ont donnés,
Et, dans la vieille tour, cloches, sonuez, sonnez |
=): =
Sonnez : bien loin de nous ils ont fui les jours sombres ;
Sonnez : la France enfin renait de ses décombres ;
Sonnez : non pas ce gla<, messager de douleurs,
Et des vivants aux morts adieu mêlé de pleurs;
Sonnez un chant de joie et de gloire, au lieu même
Où la France chrétienne a recu le baptême,
Saluez du roi franc les destins fortunés,
Les destins immortels : cloches, sonnez, sonnez !
Ecoutez maintenant ces paroles que Jeanne, à son heure
dernière, adresse à l’évèque de Beauvais:
« Toi, Francais comme moi, toi, prêtre du Très-Haut,
Toi, qui te dis mon juge et te fais mon bourreau,
Eh bien ! puisque le ciel aujourd’hui me l’ordonne,
Prélat, je meurs par toi, prélat, je te pardoune,
Tu m'as voulu flétrir, tes efforts seront vains ;
La flamme d'un bûcher n’est pas ce que je crains :
Mais je crains que sur toi, prélat traître et parjure,
Le bras de l'Eternel ne venge mon injure,
Mais je crains que sur vous, Anglais, qni m'insultez,
Il ne me vence enfin de tant d'iniquités,
Et üue ce sol francais, même si je snccombe,
De vos soldats vaii.cus ne devienne la tombe.
Adieu, vous poi.vez tout, vous pouvez m'immoler,
J'ai tant bravé la mort que j’y cours sans trembler,
Mais de vos trahisons, mais de tous vos supplices,
J'en appelle à celui qui juge les justices. »
Ces vers sont d'un impeccable lettré, doublé d’un bon
Français et d’un bon patriote; l'Académie lui décerne une
médaille de vermeil, sans lui cacher qu’en une année moins
féconde il aurait obtenu mieux encore.
Ün dernier envoi nous reste à examiner : un drame en
trois actes et en vers, Le Duc félon, qu’un téméraire auteur
n’a pas craint d'envoyer, franc de port, à notre provinciale
Académie, au lieu de le porter tout simplement à l’Odéon où
il avait quelques chances d'ètre accepté par Antoine, plus
accessible à la tentation que le bon ermite, son saint homo-
nyme.
Effrayé de son audace, ce n’est qu'après avoir médité lon-
guement sa devise « Patientia Virtus, » que je me suis
enfin décidé à déchiffrer sa fine écriture et qu’insensiblement
je me sentis alors envahir et gagner par une émotion pro-
fonde, soutenue, toujours grandissante.
Maintenant, le difficile pour moi est de vous faire partager
mon enthousiasme. C'est que, voyez-vous, mon auteur n'est
pas sans défaut; ses rimes sont d’un nabab, sans doute, mais
comme tous les passagers du dernier bateau, il se permet
des enjambements qui frisent le grand écart et coupe ses
alexandrins à la diable, comme des tranches de melon, sans
aucun respect de l’hémistiche.
Tout cela passerait encore à la scène, mais n'ayant pas à
notre discrétion les sociétaires de M. Claretie, me voilà forcé,
pour vous présenter mon chef-d'œuvre, de m'improviser
critique influent et de bäcler un compte-rendu, ce qui n’est
pas commode, quand on n’a ni la plume incisive de Jules
Lemaitre, ni la rondeur bonhomme de l’Oncle Sarcey.
La scène est en Ecosse, au beau temps de la Chevalerie, à
la cour d'un monarque que l’auteur, qui n’est pas archéo-
logue, a oublié de cataloguer.
Le premier acte nous montre la fille du roi, la princesse
Genèvre, convoitée par deux prétendants, le chevalier saxon
Ariodant pour lequel elle éprouve une secrète inclination, et
le duc d’Albanie, Polinesse, qui n’aspire à sa main que pour
coiffer la couronne de son père.
Ce dernier personnage, le traître indispensable à tout
drame de la nouvelle comme de la vieille école, est au mieux
— [01 —
avec la comtesse Dalinde, dame d’atours de la princesse et
obtient de cette malheureuse qu’elle le reçoive à minuit dans
sa chambre attenante à celle de Genèvre. Polinesse n'a plus
alors qu'à semer la jalousie dans le cœur d'Ariodant et l'au-
teur pourra terminer son premier acte par ces deux vers
échangés entre les rivaux.
POLINESSE.
Attends sous son balcon, ce soir, tu nous verras.
ARIODANT.
J'irai, mais si tu mens, chevalier, tu mourras.
L'acte IT nous transporte devant un château féodal, dans
un parc où Ariodant et son frère Lucain attendent les évè-
nements au clair de la lune.
A l'heure fatale, Dalinde, revêtue des habits de la prin-
cesse, parait sur le balcon où la rejoint bientôt Polinesse.
Ariodant n’en saurait voir davantage, il s'éloigne affolé, en
défendant à son frère de le suivre. Lucain, resté seul, sonne
le tocsin, dévoile au roi la conduite de sa fille et réclame le
jugement de Dieu.
Avant la fin du jour, si quelque chevalier ne se déciare le
champion de la princesse et ne proclame son innocence, elle
périra sur un bucher. Ainsi le veut la coutume.
Entre temps, un pâtre annonce qu’Ariodant s’est jeté à la
mer et Polinesse ordonne à des soldats d'égorger Dalinde
dans la forèt voisine.
Nous sommes arrivés au dernier acte, celui qui a toujours
pour sous-titre : Justice et Châtiment.
L'heure du supplice approche et personne ne s’est encore
présenté pour défendre la princesse et confondre son dénon-
ciateur. Maintenant que vous connaissez aussi bien que moi
la situation, laissez-moi faire parler les personnages en accor-
dant à leur unique interprète la plus large des indulgences.
— 102 —
GENÈVRE.
.….. Regardez-moi.... bien que triste et tremblante ..…
Vous disiez autrefois que j'étais ressemblante
A ma mère, et j'avais son regard simple et doux.
C'est le même que j'ose encor lever sur vous!
Père, regardez-moi ! L’on dit que l’innocence
Fait resplendir le front des vierges sans déiense.
O Dieu ! qui m'entendez et qui voyez mon cœur,
Chez ce père irrité faites l'amour vainqueur,
Faites que la lumière en son âme se g'isse
Et qu'il m’estime encor. Puis, après mon supplice
Qu'il marche le front haut et digne du pouvoir,
L'amour n’ayant cédé chez lui qu’à son devoir |
LE ROI (ouvrant les bras à sa fille).
Ma fille ! mon enfant ! ma Genèvre!
GENÈVRE (se jetant dans ses bras).
Mon père !
(Les clameurs de la foule deviennent menaçantes au dehors).
GENÈVRE (effrayce).
Le peuple !
LE ROI (s’approchant de la fenétre).
Et que m'importe, — Ah, bête carnassière,
Que ce peuple! Tu veux du sang, foule, tu veux
Du meurtre! Ah ! je devrais trainer par les cheveux
Tous tes crâänes hideux dans leurs propres saignées !
Il ferait bon vous voir, viles horges, baignées
Dans les flots échappés de vos ventres ouverts.
Va, règne, pauvre roi ! sous ton ombre couverts,
Nous, sujets, nous chantons et dormons à notre aise.
C'est sur toi, non sur nous, que le poids du ciel pèse !
— 103 —
Afin que nous vivious à l'abri de tous maux,
Arbre wéant, étends sur nous tes forts rameaux.
Seulement, si la foudre un jour frappe ta tête,
Nous rirons et ferons en bas pompeuse fête,
Car le bruit est joyeux et pour nous sans effroi
Que fait en s’écroulant une tête de roi !
(Clameurs Jurieuses au dehors.)
GENÈVRE (se pressant contre son père).
Oh! j’ai peur ! maintenant mon père... Tout à l'heure
J'avais presque oublié... mais il faut que je meure.
Cette foule, ces cris... Mon Dieu, on veut mon sang !
On m'appelle ..….. Ah ! pitié ! Père, roi tout puissant!
Je suis femme après tout, et j'implore et j'espère
En votre volonté. — N'ôtes-vous pas le roi 7...
Ciel ! voici que l’on vient ! Ayez pitié de moil
LE ROI.
Ah ! c'en est trop — Le roi s'écroule... Place au père!
POLINESSE (entrant avec un groupe de chevaliers).
Sire ! il faut sa hâter ! la foule est en colère...
Le Chevalier Lucain l'excite. Le palais
Gardé par vos archers résiste encor, mais
Il faut de cet émoi faire cesser la cause
Ou je na réponds plus de rien
LE ROI.
C'est triste chose
Que regarder d'en haut tout un peuple ameuté
Pour voir couler du sang, un peuple, révolté
Parce qu’un père atteud pour égorgar sa fille !
POLINESSE,
Mais...
— 104 —
LE ROI
Silence ! (aux chevaliers sevèrement )
L’honneur d’entrer dans ma famille,
Chevaliers, et l'espoir d'obtenir cette main
Cède devant l’effroi qu’inspire ce Lucain.
Votre droit est certain, mon aveu doit suffire
Et, si vous avez peur .…. je n’ai rien à vous dire.
Seulement croyez-vous que je vais céder, moi,
À cet exemple vil d’'universel effroi ?
Pensez-vous que j’admis que mon sang fût capable
D'un forfait odieux, et que j'ai cru coupable
Ma pudique Genèvre en ce lieu mise à prix?
Ah ! s’il en est ainsi, vous vous êtes mépris,
Chevaliers, ma famille est exempte de faute,
Et j'eus d’ells et de vous une estime plus haute!
Ma Genèvre est le prix du vainqueur en champ clos,
Mais nel viril courage en vos cœurs n’est éclos.
Et pourtant, ignorant qu'aucun de vous fût lâche,
Je voulais à vos bras abandonner la tâche.
Ah ! vous vous taisez tous et trahissez ma foi,
Mais la place me reste alors, regardez-moi !
J'ai soixante ans passés, blanche est ma chevelure,
Mes membres engourdis n’ont point porté d’armure
Depuis dix ans, hélas ! En un mot, je suis vieux
Et cassé. — Mais le sang vaillant de mes aïeux,
Toujours prêt au combat, bout encor dans mes veines.
Je Chevalier Lucain du terme de ses peines
Est encore à présent éloigné d'un grand pas.
Je suis là, moi sur qui, certe, il ne comptait pas!
Vainement le Roi essaye de soulever son armure, il est
désespéré, quand soudain on entend le son du cor. Un hé-
rault entre alors et fait cette proclamation :
— 105 —
Sire, un Chevalier vient, qui hautement réclame
Le droit de soutenir la princesse et proclame
Que quiconque en ces lieux l'accuse, en a menti.
Nul ne le peut non:mer, car il est garanti
Par son hausse-col noir, et lui-mème vous prie,
Conformément aux lois de la chevalerie,
De le laisser combattre, et rester inconnu.
Il n’a point d’écuyers, et son écusson nu,
Noir en signe de deuil, est sa seule devise.
LE ROI
Qu'importe ! qu’il combatte et que Dieu le condoise !
— Les évènements se précipitent. Lucain est désarmé par
le chevalier noir, qui, abaissant alors la visière de son casque,
se jette aux genoux de la princesse. C'est Ariodant lui mème,
Ariodant sauvé des flots, Ariodant ayant appris dans la forêt,
de Dalinde expirante, la félonie du duc Polinesse. Le traitre
est emmené par les gardes, Genèvre et Ariodant sont unis
par le roi. Rideau !
** «
Si ce drame poignant ne vous a pas touchés, n'en accusez
que le rapporteur, à qui manque complètement la corde pathé-
tique et qui n’a pas su vous communiquer l'émotion qu'il
avait pourtant lui-même si puissamment ressentie, croyez le
sur parole et ratifiez le jugement qu'a porté l’Acadèmie en
décernant une médaille d’or à l’auteur inconnu du Duc félon.
Ma tâche est terminée ; je suis confus de l'avoir si mal
remplie, j'en demande pardon à tous et plus particulièrement
aux heureux lauréats. Surtout que ces derniers ne m'en
veuillent pas trop d’avoir laissé quelques épines aux roses
que je leur ai présentées ; ce sont fleurs naturelles et c'est
toujours ainsi qu'on les cueille aux rosiers.
Ge
DISCOURS DE RÉCEPTION
DE
M. l'Abbé DUFLOT
—— He -—
Mespames, Messieurs,
EE, pour ètre sage, il faut, au dire du poëte, ne s'étonner
de rien, rt mirari, je confesse ingénument n'avoir pas
mème le commencement de la sagesse. Je suis en effet très
étonné dé me voir aujourd’hui à cette place, discourant devant
ce brillant auditoire et devant la docte Compagnie qui daigne
m'introduire en son sein.
Comment y suis-je venu ? C'est votre secret, Messieurs,
je n'ai point à vous l’apprendre, mais seulement à vous
remercier de l'unanimité de vos suffrages. Elle m'honore
plus que je ne saurais dire ; surtout elle m’oblige à une
reconnaissance spéciale envers les parrains dont Je haut
patronage m'a valu ce témoignage précieux de votre estime.
Qu'ils veuillent bien agréer l'hommage de ma respectueuse
gratitude !
Sans leur bienveillant appui, eussé-je osé prétendre à
l'honneur d'être volre élu ? Quels titres pouvaient me recom-
mander à vos suffrages ? Des lauriers académiques depuis
longtemps flétris, quinze ans de jeunesse consacrés à l'en-
selgnement des lettres et de la philosophie, quelques essais
— 107 —
de littérature et de métaphysique, de brèves notices biogra-
phiques, un petit livre, en son temps accueilli avec faveur,
il est vrai, mais moins sans doute à cause de l’auteur que
de la femme héroïque et de la communauté religieuse dont
il retrace l’histoire et l'incomparable dévouement, tout cela
ne méritait guère un fauteuil, si votre indulgence n'avait
suppléé à mon insuffisance. Soyez-donc remerciés, Mes-
sieurs.
Oserai-je maintenant formuler une plainte ? Accordez-moi
cette licence. En m'ouvrant les portes de votre cénacle, vous
m'avez imposé une lourde tâche.
C'est un usage établi parmi vous, Messieurs, que le nou-
vel élu, en prenant séance, vous entretienne de son prédé-
cesseur au fauteuil. De là pour moi le plus cruel embarras.
I] se présente en effet une redoutable alternative. Essayer
l'éloge de M. l'abbé Envent c’est, (quoi que je puisse dire,
m'exposer au secret reproche que vous me ferez d’être de-
meuré beaucoup au-dessous » de votre attente et de la vérité;
c’est aussi encourir la défaveur d'amis intimes du vénérable
défunt qui lui souhaiteraient de dormir en paix son dernier
sommeil, dans le silence qu'il aima toujours, et dont il vou-
lut s’envelopper à Jamais.
D'autre part, Messieurs, ai-je le droit de répondre à vos
aimables prévenances par une infraction publique aux usages
de votre Compagnie ? Puis-je sans inconvenance me déro-
ber absolument aux sollicitations et frustrer sans pitié les
espérances d'amis, non moins fidèles que les premiers, mais
comprenant d’autre façon les devoirs de l'amitié et le culte
d’une grande et chère mémoire °?
Vous excuserez ma perplexité devant ce problème difficile
à résoudre au gré de tout le monde. J'ai longtemps cherché
le moyen de concilier des exigences en apparence inconci-
liables. Me flatter de l'avoir découvert serait téméraire, Tou-
telois il m'a semblé que la meilleure sauvegarde contre les
reproches, d'où qu'ils viennent, je la trouverais dans
— 108 —
l’accomplissement pur et simple du devoir académique.
M. Envent fournira donc le sujet de ce discours. Mais, je
me hâte de le dire, je ne veux voir en mon vénéré prédéces-
seur que ce qu'il a été pour vous-mèêmes, Messieurs, « l’es-
prit supérieur et véritablement distingué, également instruit
dans les lettres sacrées et les lettres profanes », (1) et par-
dessus tout l’orateur chrétien.
Il est de mode aujourd'hui de chercher à toules choses.
au talent et à la vertu comme à la matière et à la vie. une
explication scientifique. On prétend décrire la genèse de
l'esprit humain, comme l’on fait celle des plantes, en deman-
dant la raison d’être de choses si différentes À des causes
absolument identiques, au sol natal, à l'influence du milieu,
à je ne sais quel inconscient travail d'élaboration lente et
d’'habile sélection. En vérité, le syslème est admirable
d'unité ; il n'est pas sans quelque fondement réel ; il serait
peut-être universellement accepté, n'était sa trop grande
ambition de ne rien laisser inexpliqué. Au moins devrait:il
renoncer à donner le pourquoi de l'esprit.
Si M. Envent a été l'homme d’esprit que vous avez connu,
on ne voit pas comment le sol nalal a pu préparer en lui,
même par une influence très lointaine, le sens et le goût du
beau. Le modeste village de Courcelles-lez-Lens n'offre point
un aspect enchanteur. Aux alentours point de sites char-
mants qui, ravissant la vue, éveillent l'imagination et la
transportent au pays des gracieuses rêveries ; point de col-
lines doucement inclinées ; point de ruisseau murmurant
entre des rives verdovantes ou fleuries ; point de frais ombra-
(1) Eloge de M. l'abbé Envent par M. H. de Mallortie. Hémoires
de l’Académie d'Arras, p. 64, 1895.
— 109 =
ges. D'un côté s'étend un vaste marais ; de l'autre c’est la
plaine monotone et nue, triste el sombre durant l'hiver, pou-
dreuse et brûlante sous les feux du soleil d'été.
En ce milieu naissait, le 14 novembre 1814, le futur archi-
prêtre de la cathédrale d'Arras. Son enfance s’écoula tout
entière au sein de sa famille, sous l'œil vigilant d’une mère
lendre et forte, parmi les exemples salutaires de simples et
austères vertus.
Cependant, sous un régime réparateur, la France renais-
sait à la vie intellectuelle et littéraire presque étouffée jadis
par le despotisme impérial et dans la mélée des batailles. A
Paris s'ouvrent des salons où fréquente une jeunesse riche
de talents et d'espérances, éprise d’idéal, passionnée pour les
grandes causes, avide surtout des lauriers pacifiques mérités
par la poésie, l’art ou l'éloquence. M. de Chateaubriand est
le coryphée de ce chœur nouveau où l’on distingue au pre-
mier rang les poèles Lamartine et Victor Hugo, et les mem-
bres de l’illustre triumvirat, Guizot, Cousin, Villemain.
« Tout annonce un grand siécle, une des époques caracté-
risliques de l'humanité. Le fleuve a franchi sa cataracte, le
flot s’apaise, le bruit s'éloigne, l’esprit humain roule dans
un lit plus large ; il coule libre et fort » (1).
N'est-ce point là, me direz-vous, le milieu propice qui
prépara la vocation littéraire du jeune Clovis Envent ?
Non, Messieurs. La vie intellectuelle si intense à Paris et
dans les grandes écoles n'a pas encore pénétré dans les
masses populaires. Là se rencontrent des soucis plus pres-
sants que le soin de l'idéal : il s'agit de pourvoir au lende-
main en relevant par le travail pénible et dur les ruines du
passé. Des lettres on n'en a cure ; on se contente de l'ins-
truction élémentaire et sommaire distribuée à l’école du
village par un magister souvent improvisé.
Toutefois dans les familles chrétiennes subsiste une tra-
(1) M. de Lamartine à l'Académie française.
— 110 —
dition pieusement conservée : on y est heureux de consacrer
au service de Dieu et de l'Eglise l'adolescent qui révèle le
goût des choses saintes et des aptitudes pour l'étude. Le curé
de la paroisse est l’auxiliaire naturel de la vocation nais-
sante ; il en favorise l'éclosion. D'ordinaire, pour en assurer
le plein épanouissement, il achemine vers le séminaire le
jeune homme dont il a commencé ou parfois mème achevé
l'éducation littéraire.
Ainsi fut envoyé au séminaire d'Arras le jeune Clovis
Envent. 11 y était à peine venu qu'il faillit en sortir soudain.
La mort impitovable avait frappé un grand coup aufover du
jeune séminariste : elle avaitenlevé le pére de la famille (1827).
De là surgit une situation difficile. Les Envent n'étaient pas
riches ; le travail, une petite culture étaient leurs seules res-
sources. Qui prendrait la place du père défunt ? qui subvien-
drait aux frais d'éducation de l’orphelin ? Le cœur de l'étu-
diant se brisa à la pensée des sacrifices qu'il allait imposer à
ses trois sœurs et à sa mère, s’il poursuivait la carrière ou-
verte devant lui. Sa piété filiale lui inspira une résolution
héroïque ; il proposa à sa mère de renoncer aux études com-
mencées et de prendre pour lui l'hérilage de labeurs et de
soucis légué par son père. La Providence veillait ; l'offre du
généreux enfant fut écartée ; des bienfaiteurs, délicatement
secourables, vinrent en aide à la famille en deuil et per-
mirent au futur prètre de répondre à l'appel de Dieu.
[1 continue donc ses études. Il les achève au Grand-Sé-
minaire d'Arras, après que la révolution de Juillet a mis
l'anarchie, suivant le mot de Sainte-Beuve, aussi bien dans
le monde intellectuel que dans le monde politique (1}. C'est
l’époque où fleurit «la littérature industrielle », L'armée litté-
raire de la viville monarchie s’est débandée : la politique a
fait tourner toutes les têtes ; 1] n'est pas un homme de lettres
(1) Voir Histoire de la Monarchie de Juillet par Thureau-Dangin,
t, 1er, chap. x.
— 111 —
qui ne se croie l'étoffe et ne se sente l'ambition d’un homme
d'Etat. Le désenchantement et le scepticisme ont envahi les
esprits ; ils les frappent de stérilité. La révolution Ca comme
brisé le mouvement littéraire, rompu la série d'études et
d'idées qui étaient en plein développement » (1). Son pro-
duit naturel, c’est le roman perfide et malsain de George
Sand et de Balzac, « véritable insulte à la rectitude de la
vie » (2), tentalive de créer la poésie du mal.
Une littérature de cette sorte ne pouvait avoir ses entrées
libres dans la pieuse solitude des séminaires. Le temps s'y
passait à des occupations plus graves et plus salulaires que
des lectures pernicieuses ou frivoles. Je n'oserais cependant
pas aflirmer qu'à celte époque la méthode d'enseignement
füt parfaite dans les séminaires français. Peut-être la mé-
moire y élait-elle cultivée à l'excès, au détriment de facultés
plus importantes et plus personnelles. On estimait commu-
nément que l'unique moyen d'acquérir la science sacrée
élait d'apprendre par cœur les manuels.
Quoi qu'il en soit des méthodes alors employées, l'esprit
et le goût trouvaient quand mème leur profit aux études
théologiques. L'esprit gagne toujours à se nourrir de la doc-
trine évangélique ; elle est pour lui une lumière et une force.
Or, écrit Rollin, € quand l'esprit est sain et vigoureux, tout
le reste suit ses impressions, car c'est lui qui est le maitre,
qui commande et qui donne le mouvement à tout (3) ». Le
goût,ce discernement vif et délicat des beautés et des défauts,
s'illumine des clartés de l'esprit, il s’épure et s’affermit. Et
si, dans un même homme, à ces deux facultés maitresses,
l'esprit et le goût, viennent s'ajouter l'amour et la culture des
lettres, alors se présente à nous non point « l'homme litté-
raire, dangereux et vain (4) », mais l’homme de lettres, tel
(1) Sainte-Beuve.
(2) Chateaubriand. Mémoires.
(3) Traité des études. — Discours préliminaire.
(4) P. Gratry, Souvenirs de mu jeunesse.
— 112 —
qu'il doit être toujours, plus humain et plus homme à mesure
qu'il a plus développé en lui le propre de notre espèce, la
raison qui juge du vrai et du beau et se plail à les contem-
pler.
M. l'abbé Envent eut cette heureuse fortune, ses études
théologiques terminées, de pouvoir se reprendre à la culture
des leltres. Trop jeune encore pour être promu au sacerdoce,
il se consacra durant deux années à l’enseignement secon-
daire. 11 professa au collège de La Tombe. Là s'acheva sa
formalion sacerdotale parmi les joies austères du travail et
dans la société de confrères distingués avec lesquels il con-
tracta une de ces amitiés, comme furent toutes les siennes,
constante et pour la vie (1).
Il
L'abbé Envent n'avait pas encore vingl-qualre ans quand
il fut ordonné prètre (juin 1838). 11 fut presqu'aussitôt envoyé
à Matringhem. Il resta peu, l’espace de six mois, dans cette
paroisse, assez longtemps cependant pour emporter de là les
regrets el le souvenir affectueux de ses paroissiens.
En 1839, 1l est transféré à St-Nicolas-lez-Arras. Alors
commence pour lui ce temps dont il vous parlait, Messieurs,
avec une sensible émotion, en prenant possession du fauteuil,
le 23 août 1872, « temps des recherches spéciales, des études
approfondies, des travaux au sein d’une solitude chérie ».
Il me semble voir ce jeune prètre dans son pauvre pres-
bylère. Une fois les œuvres de son ministère accomplies, 1l
vit dans la société de ses livres qu'il feuillètte d’une main
assidue. Voici la Bible, le livre inspiré ; il se l'assimile, pour
ainsi dire ; il s’abreuve, en le lisant, de poésie et d’éloquence.
(1) C'est à La Tombe que M. Euvent connut les abbés Brabant et
Déprez, le premier devenu plus tard fondateur de la Ste-Union de
Douai, le second mort cardinal archevèque de Toulouse.
— 113 —
Voici les Pères de l'Eglise, en particulier saint Augustin et
saint Bernard ; il leur demande le secret d'adapter aux audi-
toires les plus divers la profonde doctrine et les hauts ensei-
gnements de l’Ecriture, l'art d’instruire et d'émouvoir tout
ensemble. À côté des ouvrages sacrés en voici d’autres, ceux
que Julien l’Apostat voulait interdire aux chrétiens de con-
naître et d'expliquer, disant avec une ironie amère : « C'est
assez pour les disciples du Galiléen de savoir Mathieu et ses
compagnons ». Le curé de St-Nicolas suit les traditions de
l'Eglise, les exemples laissés par les plus illustres Docteurs.
Loin de mépriser l'antiquité profane, il s'efforce de lui déro-
ber son secret pour l'expression du beau, de pénétrer Île
mystère de son art de bien dire, avec l'intention de faire
servir ses découvertes au plus grand bien des âmes et à la
plus grande gloire de l'Eglise. Il ne s’en cache pas ; il le dira
hautement plus tard devant votre Compagnie : « Indépen-
damment des moyens d’un ordre supérieur qui feront toujours
sa principale force, le prètre, pour les conquêtes qu'il ambi-
tionne, s'avance armé de la parole, et la parole que serait-
elle, aujourd’hui surtout, sans les Lettres ? » (1) Volontiers
il eùt fait sienne la déclaration de saint Grégoire de
Nazianze : « Les belles-lettres sont un legs du Verbe de
Dieu ; elles appartiennent à tous les hommes raisonnables.
Pour moi, je n'ai rien de plus cher après les biens du ciel et
les espérances de l’éternité » (2).
Ainsi ont pensé, Messieurs, les meilleurs et les plus grands
esprits de nos siècles chrétiens, depuis saint Paul, l’austère
prédicateur de Jésus crucifié, appelant au service de son
apostolat la sagesse païenne et le langage des poëles grecs
Ménandre et Aratus, jusqu’au Pontife lettré et protecteur
des lettres qui préside glorieusement, en cette fin de siècle,
aux destinées de l'Eglise, l’immortel Léon XI11. Ainsi pen-
(1) Discours de réception.
(2) Orat. IV. Edit. Migne, t. 1, $$ 132 et 135.
— 114 —
saient jadis en notre France les Bossuet et les Fénelon;
pour être de grands écrivains et de grands orateurs, ils n'en
furent pas moins de grands évèques. Ainsi pensent encore
de nos jours tous ceux qui, connaissant l’histoire du passé,
ont à cœur de rester fidèles aux traditions françaises, iden-
tiques, en ce point comme en tant d’autres, aux traditions
de l'Eglise.
M. Envent doit être placé parmi ces derniers. Il en con-
serva les doctrines jusqu’au bout.
A ses premières études d’autres vinrent bientôt s'ajouter.
La proximité de notre ville, des relations non moins utiles
qu’honorables permirent au curé de St-Nicolas d'étendre le
domaine de ses investigations et de son action.
C'était l’heure où s’inauguraient les luttes fameuses pour
la liberté d'enseignement promise par la Charte mais accor-
dée seulement à demi. Dix ans s'étaient écoulés depuis les
journées de Juillet. Le mouvement religieux un instant sus-
pendu par la révolution avait pris une plus grande célérité
en brisant les chaines qui jusque-là paraissaient unir d'une
indissoluble union le trône et l'autel. On revenait aux prin-
cipes constants d’orthodoxie politique, longtemps méconnus
dans le passé, de nos jours encore trop souvent oubliés.
Grégoire XVI les avait lui-même rappelés à M. de Monta-
lembert. « L'Eglise, avait dit le Pontife, est amie de tous les
gouvernements, quelle qu’en soit la forme, pourvu quils
n’oppriment pas sa liberté. » Cette liberté, elle était loin de
la posséder entière au pays de France; mais d'année en
année, elle l’arrachait, comme par lambeaux, des mains
avares du pouvoir. Ces concessions profitaient à la pacifica-
tion religieuse ; elles tendaient à établir entre la religion et
la politique l'entente et l'harmonie.
« Un confit s'éleva tout à coup, conflit grave qui devait,
pendant plusieurs années, mettre aux prises les catholiques
et le gouvernement de Juillet. La liberté d'enseignement en
— 115 —
fut l’occasion » (1). Un projet de loi rédigé par M. Villemain
(1841) contestait jusqu’au principe de la liberté promise par
la Charte, plaçait l’enseignement libre sous la rigoureuse
tutelle de l’Université, soumettait les petits séminaires au
droit commun fort peu libéral de la loi nouvelle. Vous savez
la suite, Messieurs, les protestations des évêques et des ca-
tholiques, les discussions passionnées au parlement et dans
la presse, la guerre ardente engagée entre les adversaires et
les amis de l’Université, soutenue de part et d’autre avec
une égale vigueur.
Spectateur attentif du combat, M. Envent n’y prit aucune
part. 11 n'était point l'homme des luttes oratoires ; au bruit
des discours il préférait l'action silencieuse, prudente, assu-
rément fructueuse. 11 menait campagne aussi en faveur de
la liberté religieuse, mais dans sa paroisse, par les actes
plus que par les paroles. [l obtenait successivement l'éloi-
gnement d’un maitre d'école, libre-penseur de village, la
substitution de deux écoles à une seule où les enfants des
deux sexes se trouvaient mèlés au grand détriment des’
bonnes mœurs, puis, pour l’école des filles, une maitresse
de choix, dont il connaissait le savoir, le dévouement, la
très haute vertu. En 1849, sa campagne se terminait par un
complet triomphe, remporté grâce au concours de ses bien-
faiteurs d'autrefois et de ses amis d'aujourd'hui, devenus les
complices de sa charité.
Il n’en suivait pas moins les péripéties de la grande lutte
engagée dans le pays. S’intéressant aux combattants, à leurs
idées et à leurs ouvrages, il se trouva de la sorte initié au
mouvement intellectuel de l’époque. I recueillit du commerce
avec les hommes de ce temps un fonds très riche de connais-
sances très variées, des vues sur tous les problèmes qui
tourmentent la société contemporaine, des souvenirs char-
mants que dans la suite il évoquait avec à-propos de sa mé-
(1) Thureau-Dangin, — Histoire de la Monarchie de Juillet, t v,
p. 464.
— 116 —
moire toujours fidèle pour en illustrer ses spirituelles cause-
ries. Il se préparait ainsi, ou plutôt la Providence le pré-
parait à occuper dignement dans le clergé d’Arras le poste
qu'elle lui destinait.
III
€ Un jour le jeune prêtre reçut de son évèque une lettre
qui lui disait à peu près en ces termes :
« M. le Curé, on me dit le plus grand bien de vos sermons,
et je serais bien aise de vous entendre. Je vous prie donc de
venir prècher dans ma cathédrale, dans quinze jours (1) ».
Cette lettre, dont le ton et l’allure décélent le grand sei-
gneur autant que le prince de l'Eglise, révèle une situation.
Tout entier à son ministère, M. Envent n'avait pas cherché
à se produire. Il n’éprouvait aucunement le besoin de parai-
tre ; sa petite église, sa petite paroisse suffisaient à sa mo-
destie. Se donnant sans réserve à ses ouailles, il leur dispen-
sait sa parole sans avarice. Or il se trouva que cette parole
était celle d’un véritable orateur. Nourrie de la substance
des Ecritures et des Pères, sobrement colorée, chaude pour-
tant parce qu’elle traduisait de fermes convictions et une
émotion sincère, elle avait bientôt captivé l’auditoire qui se
pressait dans la petite église de St-Nicolas hors des murs.
Chaque année nouvelle lui apporta surcroit d'éloquence et
de succès. Les confrères de M. Envent le firent prècher en
leurs églises. Sa réputation franchit les remparts da la ville
d'Arras ; le modeste curé parut un jour dans la chaire de
St-Jean-Baptiste. Il y parla comme il savait le faire, avec
son esprit, son cœur, toute son âme. Les auditeurs furent
ravis de la doctrine et du langage de l’orateur, qui, jusque
dans ses élans les plus spontanés, conservait la correction
(1) Eloge de M. l'abbé Envent par M. H, de Mallortie.
— 117 —
et la pureté des formes littéraires. Le lendemain, l’un
d'eux (1}, homme distingué par le rang et l'esprit, faisant
visite à l’évèque d'Arras, l'entretint par aventure du sermon
de la veille, du prédicateur qu’il ne connaissait pas mais
dont il loua fort le remarquable talent, s'étonnant qu'une
lumière si éclatante fût cachée sous le boisseau, au lieu de
briller sur le chandelier.
A la suite de cet entretien, le cardinal de la Tour-d’Auver-
gne écrivit la lettre rapportée plus haut.
« Le curé de St-Nicolas obéit, prêécha avec succès dans la
cathédrale, et le lendemain il recevait quelques bouteilles de
vin qu'’accompagnait ce petit mot très gracieux :
« M. le curé, je vous ai entendu hier avec le plus grand
plaisir, et je vous fais mes bien sincères félicitations. Mais
votre poitrine ne me paraît pas bien solide ; ménagez-vous ;
je vous envoie quelques bouteilles d’un vin généreux, en
vous invitant à en prendre un ou deux verres chaque jour.
« Recevez, Monsieur le curé, la bénédiction de votre
Evèque, en N. S. J. C. » (2).
Le Cardinal entendait bien ne pas se borner à ce trop bref
remerciement. Un peu plus tard, il nommait M. Envent
chanoine honoraire, et par une attention délicate, il le faisait
installer en sa dignité, en mème temps que son propre neveu,
le futur archevèque de Bourges.
Il tenait en réserve pour le curé de St-Nicolas d’autres
honneurs ; la mort l’empècha de réaliser ses desseins.
Ils furent repris par son successeur au siège épiscopal
d'Arras. Mgr Parisis, venant de Langres en son nouveau
diocèse, arrivait précédé de sa grande renommée. Son rôle
brillant et courageux au cours des luttes si vives pour la
conquête des libertés catholiques avait révélé sa forte doc-
_trine, sa nerveuse éloquence, son éclatant mérite. On savait
(1) M. le baron de Hauteclocque.
(2) Eloge de M. l'abbé Envent par M. H. de Mallortie.
— 118 —
son zèle ardent à procurer le bien et l'honneur de l'Eglise,
principalement par la formation du clergé, qu'il voulait re-
commandable de toute manière, par la piété, le savoir, la
discipline, la pureté des mœurs. De là le soin extrême qu'il
apportait à composer le personnel enseignant et dirigeant au
Grand-Séminaire. Certes à Arras, la jeunesse cléricale était
confiée à d'excellents maîtres. Evoquer les noms de MM. Du-
bois, Liévin, Lequette, n’est-ce pas du même coup nommer
la vertu, la science modeste, la bonté, et cette simplicité dis-
tinguée dont, grâce à Dieu, notre clergé a gardé plus que le
souvenir ?
C’est une des gloires de M. l’abbé Envent d’avoir été ap-
pelé par des prêtres d’un si rare mérite à partager leurs tra-
vaux. {Js le proposèrent au choix du nouvel évêque pour
occuper la chaire d’Ecriture Sainte devenue vacante. Leur
demande fut agréée. Le curé de St-Nicolas dut s’arracher à
sa chère paroisse, renoncer aux douceurs du chez soi, de ce
chez soi, que la société de sa mère vieillissante mais d'autant
plus aimée, lui rendait préférable à tout sauf au devoir, et re-
prendre, à trente-huit ans, la vie claustrale du séminaire. I]
connut sans doute l’amertume du sacrifice, mais il avait
l’âme trop sacerdotale pour n’en point savourer les joies in-
times et profondes ; l'esprit trop éclairé par la foi pour ne
point apercevoir la haute dignité de ses nouvelles fonctions.
Désormais il n’aurait plus seulement à former et à diriger
les âmes de simples chrétiens, ministère déjà sublime, mais
il aurait à préparer aux âmes des conducteurs, à l'Eglise
des ministres, à Dieu des prêtres dignes de leur nom et de
leur mission, c'est-à-dire d’autres Christs.
Pendant quatorze ans, M. Envent travailla avec fruit à
cette grande œuvre, amassant tous les jours de nouveaux
trésors par la continuité d’un labeur patient et solitaire.
Il n'amassait pas pour lui seul, Messieurs. Un jour vint
(1866) où s’ouvrirent ses précieux trésors, et pendant plus
d’un quart de siècle, sans s’épuiser jamais, ils furent distri-
— 119 —
bués à mains pleines aux paroissiens de la cathédrale. Avec
quel dévouement M. l’Archiprètre s’est dépensé, se surme-
nant au service des âmes, vous ne l’ignorez pas, Mesdames,
on vous l’a conté naguère en un langage si délicat et si
élevé qu'il faut renoncer à mieux dire. Je citerai donc.
« Prêtre, bon prètre avant tout, partout, par-dessus tout,
» l'amour des âmes était le trait distinctif et spécial de son
» zèle. Qu'il s’agit de l’âme de ses frères dans le sacerdoce
» à maintenir par la retraite mensuelle au niveau de leur
» céleste ministère, de l'âme usée et désabusée du vieux
» philosophe à illuminer des lumières de la Foi, de l’âme
» engourdie et mondaine à réveiller au seuil de l’Eternité,
» de l’âme de l’écolier, de l’adolescent à initier aux charmes
» de l'étude et de la littérature, de l’âme de l’ouvrier à arra-
» cher aux décevantes doctrines de la Sociologie moderne,
» toujours on le trouvait armé pour la lutte, prêt à l’entre-
» prendre, à la soutenir, à la poursuivre, quel qu’en fût le
» théâtre, des murs du séminaire à l’enceinte de l’Académie,
» de la salle d'étude à l'atelier, de la demeure somptueuse,
» de la résidence officielle des grands au sombre réduit de
» la misère et de la souffrance {1} ».
Votre Compagnie, Messieurs, « se devait à elle-même
d'inscrire parmi ses membres (2) » ce prêtre distingué, si
justement entouré de la considération universelle. En le re-
cevant dans son sein, elle voulut spécialement honorer
l’homme de la parole publique, l’un des maîtres de la chaire
arlésienne. Par l'organe de son président, le très regretté
M. Edmond Lecesne, elle lui adressait, au jour de sa récep-
tion ce délicat éloge : « Ne cherchez pas au loin la cause de
(1) Madame la comtesse de Hauteclocque. — Œuvre des yauvres
malades, compte-rendu général, — Courrier du Pas-de-Calais,
23 mars 1895.
(2) Réponse au discours de réception de M. l'abbé Envent par
M. Ed. Lecesne.
— 120 —
nos suffrages: elle est tout entièreen vous-même, elleest dans
ces succès oratoires qui ont eu un véritable retentissement
et auxquels l’Académie ne pouvait demeurer indifférente n.
Poursuivant cet éloge, l'honorable président le justifiait en
ces termes : &« Toujours je me suis senti édifié de vos dis-
cours où la force des arguments était relevée par l’art de
bien dire ».
Si le récipiendaire avait eu, ce jour là, le droit de donner
la réplique, sa modestie eût certainement écarté la louange
pour la reporter à Dieu, seul auteur de tout bien ; maisil
eût par là mème livré le secret de son éloquence. Il eût révéle
que le prédicateur n’est point un orateur ordinaire. Il ya
_ deux parts à faire en son mérite : celle de Dieu et celle de
l’homme. Dieu fournit la matière de la prédication : ce sont
les vérités de la foi, l'Evangile, Jésus-Christ, le Credo et le
Décalogue, le dogme et la morale, en un mot, la religion.
Or, écrit Fénelon, « surtout une matière comme celle de la
religion fournit de hautes pensées, et excite de grands sen-
timents : voilà ce qui fait la vraie éloquence » (1). Dieu
donne encore les facultés naturelles de l’orateur, l'esprit,
l'imagination, la mémoire, une âme vibrant sous le coup de
l'émotion. Cependant si large que soit la part de Dieu, ses
dons demeurent stériles sans le concours de l’homme.
Au prédicateur il appartient d'étudier et de méditer sa
religion, les Ecritures, la doctrine des Pères et des théolo-
giens, de se pénétrer des maximes des saints et de leurs
exemples.
Une fois en possession de la doctrine, il lui faut l’exprimer
en une langue intelligible, pénétrante, avec un ton humain.
L’archiprètre de la Cathédrale n’entendait pas autrement
la prédication ; comme il l’exigeait des autres, il la pratiquait
lui-même d’après ces principes. Se souvenant du mot de
Bossuet : « L’utilité des enfants de Dieu est la loi suprème
(1) IIT° Dialogue sur l’éloquence.
— 121 —
de la chaire », avant tout il instruisait. Dans son intelligence
nourrie de l’Ecriture et des Pères, il prenait une doctrine
pratique, toujours neuve, appropriée aux besoins de l’audi-
toire. Dans son cœur, tout plein de la charité de Jésus-Christ,
il trouvait l'accent « qui touche pour convertir, qui émeut
pour transformer, qui attendrit pour sanctifier » (1).
Sur ses lèvres il mettait ce que d’Aguesseau appelle « la
popularité de l’expression », proportionnant son langage aux
intelligences les moins ouvertes comme aux plus larges,
s’efforçant de rendre sa pensée sensible et saisissable à tous.
Enfin, pour répéter un mot finement dit, dans la prédication
comme en tout le reste, M. Envent était lui. |
L'homme est très imitateur, Messieurs ; Aristote le pro-
clamait, il y a bien longtemps. Dans tous les siècles et pour
tout genre de littérature on a copié les habiles. M. Envent,
assez riche de son propre fonds, n'a pas été le servile imita-
teur de personne. Gardons-nous de le mettre à la suite de
Fléchier ou de Massillon ; il les goûtait peu.
Son vrai maître, c’est Bossuet. Il lui a empruntéses prin-
cipes et sa méthode. Comme lui, il a en horreur les beaux
esprits de la chaire, déclamateurs pompeux ou rhétoriciens
élégants, « ces prédicateurs infidèles qui avilissent leur di-
gnité jusqu’à faire servir au désir de plaire le ministère
d'instruire (2). » « Un sermon, à ses yeux, doit être un té-
moignage pour Jésus-Christ ; qu’on y voie une âme qui dé-
pose de ce qu’a opéré Dieu en elle et pour elle. Cela n'’ex-
clut ni la science ni l’art : cela en règle l'emploi. Tout ce qui
purifiera la charité dans sa substance ou dansson expression,
sera légitime : le reste n’est que vaine curiosité, concupis-
cence, orgueil du mot humain qui se met devant Dieu (3). »
Enfin, s’il faut résumer en un mot de Bossuet les théories
de M. Envent sur la prédication : «il estimait que les pré-
(1) P. Félix. La Cloche, p. 51.
(2) Oraison funebre du P. Bourgoing.
(3) G. Lanson. — Bossuet, p. 101.
tres doivent monter en chaire dans le même esprit qu’ils
vont à l’autel. »
La dernière fois qu’il y monta lui-même, la chaire lui fut
doublement un autel. A louer un vieil ami (1) parti avant lui
dans l'éternité, il dépensa les derniers efforts d'une voix
depuis longtemps affaiblie et les restes d’une vie en voie de
s'éteindre. La mort vint bientôt le visiter à son tour. Il l’ac-
cueillit avec la sérénité du juste et avec l'espérance du bon
et fidèle serviteur.
. (€ Hélas ! Messieurs, disait plus tard le président de votre
Compagnie, M. l'abbé Envent était le dernier fleuron de cette
admirable couronne de vieillards, frères en sacerdoce et en
vertu, et qui s’est effeuillée comme sous un âpre vent d'hi-
ver » (2).
Et c’est à moi, homme nouveaude toute façon, que par vos
suffrages est échu l'héritage de ce vétéran du sacer-
doce et de l’Académie. En vérité, je me sens écrasé sous
l'honneur et la charge. Une seule chose me soutient et m'’en-
courage, c’est le souvenir de la paternelle bienveillance dont
mon vénéré prédécesseur a bien voulu me donner, en sa vie,
plus d'un témoignage.
Une maison également chère à tous deux et chère aussi,
je pense, à tous les amis des vieilles gloires artésiennes, la
maison de Ste-Agnès fut l’occasion de notre première ren-
contre. Je ne sais quoi dès lors inclina le cœur du vieillard
vers le jeune homme qui lui vouait en retour un affectueux
respect. Je ne dirai plus qu’un mot, Messieurs. Permettez-
moi de placer mon entrée à l’Académie sousles mèmes aus-
pices qui favorisèrent mes débuts à la Chaire, et, sous
l'égide d’une glorieuse mémoire, de prendre rang parmi vous.
(1) M. le chanoine Maganiez, curé-doven de Rivière.
(2j Eloge de M. l'abbé Envent par M. H de Mallortie.
ADON
LAID IL ILE LILI II ELLE LILI
NT 99? PP PPT PPT PP PP PPPPPP PPT
RÉPONSE
au
DISCOURS DE RÉCEPTION
de M. L'Asse DUFLOT
par M. l’Abbé ROHART
Vice-Chancelier.
————>0<— ———
Monsieur,
NF as el j'envie votre candide ingénuité ; conservez-la
<<) longtemps, elle est le plus bel ornement de ceux qui dé-
butent dans la vie acedémique, comme dans la vie du monde.
Mais pour moi, qui ai déjà doublé le cap des étonnements et
des surprises, je partage bien plus votre perplexité. Je croyais
avoir des droits au silence et au repos ; c'était, parail-il, une
illusion, après bien d'autres. On a essayé de m'en convaincre;
j'ai risqué quelques objections ; mais j'ai dû me déclarer
vaincu. C’est pour nous deux un désastre, surtout après Îles
espérances qui nous avaient élé données d’un discours ma-
gistral, dans lequel les souvenirs d'une vieille et fidéle ami-
tié se seraient mêlés aux accents d’une éloquence, dont reten-
tit encore la tribune de nos assemblées délibérantes et du
barreau d'Arras. Mais la santé de M. Paris nous est trop
chère, pour que nous puissions exprimer autre chose qu'un
regret.
hi
Je vous introduirai donc dans notre Compagnie, et j'en
suis fier. Sans doute vous n'êtes point Don Carlos ; je suis
encore moins Ruy Gomez, et cependant, ce n'est pas sans
une réelle émotion que je vous mène dans la galerie des por-
lraits, me découvrant en face de chacun de nos ancètres,
jusqu'à ce que je m'arrête à l’un des dermiers et vous redise,
avec le poète : |
«...… Voici ton noble aïeul.
.…. Ce vieillard, cette tête sacrée,
C’est ton père. »
Et volontiers, devant celui dont vous occupez désormais
le fauteuil, devant ce digne ecclésiastique, dont vous venez
de nous raconter la vie, je m’incline avec vous. Car tout en
aimant le siécle où nous vivons, tout en croyant que, malgré
ses défauts, il vaut peut-être ceux qui l'ont précédé, je pro-
fesse un véritable culte envers cette époque disparue, qui fut
pour nous, membres du clergé, celle des Proyart, des Ter-
ninck, des Moffait, des Envent, avec leurs traditions d’hon-
peur, de charité et de grandeur sacerdotale. Ces traditions,
Monsieur, vous avez encore pu les recueillir de vos devan-
ciers, et, à en juger par le présent, vous les transmettrez
intactes aux nombreuses générations de clercs confiées à
votre sollicitude.
Calmez donc vos scrupules ; vous n'avez pas eu besoin
d'indulgence, et pour aller vers vous l’Académie n’a eu qu'à
se souvenir et à espérer.
Elle s’est souvenue que là-bas, non loin des frais om-
brages qui abritent les Allées, il y avait une maison, paisible
et modeste asile des sciences, de la philosophie, cette auguste
servante de la théologie, et mème de la poésie lyrique, si
— 125 —
nous en croyons les échos récents de la place du Wetz-
d’Amain. Elle frappa donc discrètement à la porte du Sémi-
naire St-Thomas. Mais Polymnie, la muse de l’ode, est si
amie de la solitude et des bois, qu’on lui répondit plus dis-
crètement encore. Enfin qu'importe ? Nous obtenions votre
assentiment, et vos titres devenaient notre patrimoine. Quelle |
heureuse fortune pour nous ! Car nous sommes moins mo-
destes que vous, et les lauriers académiques, depuis l’école
primaire et le presbytère de Loos jusqu’à la Faculté catho-
lique des Lettres de Lille ne nous laissent pas indifférents.
D'ailleurs trois lustres d’enseignement littéraire et phi-
losophique, des essais historiques et biographiques, une
thèse de doctorat ès-lettres toute prête à paraitre, c’est plus
qu'il n’en faut pour vous mériter moins notre bienveil-
lance que notre haute estime avec nos sincères félicitations.
Et qu'on ne m’accuse pas d’une flatterie ou d’une admiration
mutuelle, dont je ne suis guère coutumiér.
J'en appelle à un charmant volume de Fragments, qui
porte en exergue ces simples mots Ne pereant, et je vous
félicite d’être conservateur à ce point. Car, grâce à cette
délicate attention, le lecteur comme le collectionneur aura de
suite sous les yeux tout un ensemble de compositions d'âge,
d'inspiration, de longueurs variées, mais de valeur toujours
égale. C’est « Charlemagne, protecteur des Lettres, » et
peut-être, — qui sait ? — votre premier introducteur à
l’Académie. C'est une étude historique sur le couvent de
Ste-Agnès à Arras, un couvent qui vous est cher et qui vous
ménage, après les labeurs et la monotonie de l’étude, les
délicieuses consolations de l’apostolat et de la charité. C’est
toute une série de notices formant un véritable album, où,
par votre plume, la fleur du souvenir, de l'amitié, du respect
ou de l'admiration encadre des figures aimables et aimées
et leur dresse un monument aussi durable que le bronze,
élevé il y a huit jours (on vient de nous le rappeler), à notre
Vincent de Paul et acclamé par tout Arras. Ah { c'est que,
— 126 —
sous toutes leurs formes, sous la soutane du séminariste ou
la mitre de l’évêque, sous le froc du moine ou la cornette
de la religieuse, le don de soi et l’abnégation fascinent votre
cœur de prètre et votre talent d’historien.
Défiant de l'avenir, peu édifié par le présent, vous aimez
à vous réfugier dans le passé pour nous en rappeler les
leçons et les exemples. C’est ainsi, qu'après plusieurs auteurs
incomplets ou moins compétents, vous nous avez refait l'his-
toire de Jeanne Biscot, fondatrice et première supérieure de
la maison de Ste-Agnès d'Arras.
Cette âme d'élite, au suave mysticisme, aux aspirations
ardentes, aux doctrines élevées, devait naturellement vous
plaire bien plus qu’au curé de St-Etienne, saintement jaloux
de l'intégrité et de l'importance de sa paroisse. Il ne pré-
voyait sans doute pas que si, comme vous le dites, l’homme
demeure jusque dans le prêtre, il disparait parfois dans l’au-
mônier qui, à votre inslar, sait inspirer à sa communauté
un amour égal et de ses œuvres propres et des œuvres pa-
roissiales. Jeanne Biscot était donc bien faite pour attirer
votre attention. Vous l’avez suivie dans l'évolution et toutes
les vicissitudes de son généreux dévouement ; vous nous
l'avez montrée dans la mansarde des plus lugubresinfortunes,
au chevet des malades, près du grabat des cholériques ou
du berceau des orphelines, fondant enfin cet asile, dont, sous
l'œil bienveillant des autorités municipales d'alors comme
d'aujourd'hui, l’unique patrimoine est une affection plus que
maternelle pour celles que leur lègue une mère expirante.
Et puis, dans ce cadre où s’agitait la fondatrice de Ste-
Agnès, on sent que vous vous mouvez à l'aise. Les différents
régimes qui se succèdent dans notre ville d'Arras à l'aurore
du XVIIs siècle vous sont connus dans le détail. Vous nous
— 127 —
ouvrez de larges perspectives sur la vie publique et sur les
mœurs privées des Pays-Bas à cette époque ; l'archiduc
Albert, Isabelle, Philippe Il auraient pu avec avantage
vous appeler dans leur conseil et profiter de votre franchise.
A leur défaut c’est nous qui en jouissons, en attendant
que bientôt le docteur ès lettres, historien de François
Richardot, nous ramène encore plus loin et fasse revivre,
selon voire expression, en la grande figure de cet évèque
d'Arras du XVIe siècle, l’un des plus merveilleux orateurs
de son temps, » et, permettez-moi d'ajouter, l’un des per-
sonnages les plus susceptibles d'attirer, par sa carrière
mouvementée, détracteurs et admirateurs. Vous êtes de ces
derniers, et vous ne serez point le seul. Vous ne sauriez
faire un crime au jeune docteur de vingt-deux ans de la
difficulté des temps qu’il traverse, de la scabreuse aridité de
l’enseignement qu'on lui impose, de la dispense des vœux
monastiques qu’il sollicite et obtient du pape, de son heureuse
influence auprès de Renée de France, de ses déboires et de
sa malencontreuse détention à Rubiera. Il faudrait avoir
hérité de la jalousie et de l'étroite rigidité des anciens doc-
teurs de Sorbonne, pour voir dans le « grand ami de Calvin »,
comme on l'a appelé en son temps, autre chose qu’un homme
aimable, lettré, candide, pacifique, indulgent, en un mot un
académicien accompli. D'ailleurs l’évêque d'Arras, fondateur
et professeur de l’Université de Douai, suffirait pour venger
de toute accusation calomnieuse l’ermite de St-Augustin et
l'aumônier de la duchesse Renée. Je n'ai donc besoin d'aucun
secours prophétique, pour prédire au travail sur François
Richardot un vrai succès littéraire, et à son auteur de nou-
veaux lauriers. Vous figurerez ainsi, à l'une des premières
places, parmi les historiens des gloires religieuses de notre
— 128 —
diocèse ; c’est encore sous ces auspices que vous prendrez
rang dans notre Compagnie.
Bien que dans une sphère plus restreinte, M. Envent, que
vous remplacez, était, lui aussi, l'honneur de notre clergé; je
ne saurais donc vous faire un reproche d'avoir consacrée xclu-
sivement votre discours à son éloge. Sans doute, nous aurions
eu plaisir de vous entendre développer quelque thèse histo-
rique ou littéraire ; je vous aurais suivi de loin dans des
régions peut-être bien inconnues pour moi ; vous auriez
souri de mon étonnement, de la naïve simplicité de mes ques-
tions ; mais en tout cas, vous auriez sûrement compté, pour
finir, un disciple de plus. Mais vous avez compris que vous
vous deviez tout entier à M. Envent, et vous venez de nous
en tracer un portrait auquel je ne saurais rien ajouter.
J'aurais pourtant aimé, moi aussi, à esquisser la vie de ce
prêtre selon le cœur de Dieu, de ce professeur érudit, de ce
curé modèle, de cet homme disert, de cet ami constant, dont
tout le monde a connu l'esprit, et dont le cœur se révelait
surtout à ceux qui avaient la bonne fortune de l’approcher
de plus près. Nous voyons encore, par le souvenir, ce vieillard
à la taille élancée et légèrement penchée en avant, aux traits
d'une ascétique distinction, les cheveux flottant dans un
libre désordre, s’acheminer, le chapeau sous le bras, par les
rues de sa paroisse, passer comme une ombre du presbytère
à la cathédrale et de là à la sacristie, poursuivi par des
clients et des clientes, dont la fidélité ne lui fit jamais défaut.
C'est qu'il avait l'amour du pauvre, le souci de l'infortune, de
celle surtout qui cache sa cruelle indigence sous les lambeaux
d’une grandeur passée, la sollicitude de tous ceux qui souf-
frent dans leur corps et dans leur âme. Je voudrais pouvoir
ici donner la parole à tous ceux qui furent les Lémoins ou les
= re A
ae 7 ne
— 129 —
associés de son zèle. Ils vous le montreraient se dirigeant à
tàtons, par un escalier lortueux, vers quelque réduit infect,
vers quelque grenier ouvert à tous les vents, s'installant au
chevet d'un malade, s'enquérant de ses souffrances, et lui
déversant, avec l'or de la charité, les consolalions d’une pa-
ternelle sympathie. Oui vraiment, il n'était pas moins à sa
place dans les mansardes que dans les salons ; car à côté
de cet esprit fin, primesautier, parfois mordant, aux traits
duquel ses intimes eux-mêmes n'échappaient point tou-
jours, il y avait un cœur tendre, accessible à l'émotion,
capable de délicates prévenances, de paroles affectueuses,
d'encouragements réconfortants. N'est-ce pas un horizon
nouveau quis'ouvre, pour le jugement à porter sur cet homme,
en qui on n’a vu trop souvent et trop superficiellement que les
dons de l'intelligence ? D'ailleurs, pourrait-on lui faire un
reproche d'avoir eu de l'esprit et d’avoir su s'en servir?
Après tout, cette qualité rare, pierre de touche des talents
personnels, nous est octroyée par Dieu pour que nous en
usions sobrement ; el ceux-là seuls, qui en sont privés, en
méconnaissent les charmes et en bläment l'exércice chez
les autres. os
Vous étiez donc apte, Monsieur, à apprécier M. Envent
sous ce point de vue, et si vous ne l'avez pas plus longue-
ment développé, c'est que vous vouliez nous présenter en
votre prédécesseur moins l’homme spirituel et caustique, le
causeur aimable, et l’observateur perspicace, que l’érudit et
l'orateur.
Son éloquence dans la chaire vous a surtout frappé, et
c'est justice ; vous étiez fait pour la comprendre, la goûter,
au besoin la suppléer. Jamais, à mon grand regret, je n'ai
assislé à quelqu'un de ces sermons solennels, de ces orai-
: 9
— 130 —
sons funèbres, de ces panégyriques, qui vous amènent à le
ranger dans l’école des Bossuet ; mais plusieurs fois j'ai eu
la bonne fortune d'entendre l’une ou l’autre de ces instruc-
tions familières ou de ces homélies dominicales, dont, vers
la fin de sa vie, il devenait de plus en plus prodigue, et
j'avoue que rien ne me ravissait comme la pureté de la forme,
la finesse et l'originalité des pensées, la sobriété de l’expres-
sion, relevée par le cachet caractéristique de l’intonation et
du geste, formant un si frappant contraste avec la prédica-
tion tapageuse, mouvementée, trop réaliste de nos jours.
C'était bien la parole évangélique dans toute sa simplicité,
sa noblesse et sa force. Sur ses lèvres sacerdotales, il y avait
la vérité, la vérité tout entière, que nulle compromission,
nulle complaisance, je dirai presque nulle considération de
temps ni de personnes, n'aurait su diminuer ou même
retenir.
Je ne crois pas, Monsieur, quoi que vous en disiez, que
dans les crises de notre époque il soit resté simplement
« spectateur attentif du combat, n’y prenant aucune part,
n'étant pas l’homme des luttes oratoires. » Je n'ai guëre
connu le curé de St-Nicolas hors les murs, mais j'ai entendu
l’archiprètre de la Cathédrale, et, pour ne parler que de l’en-
seignement primaire, — je ne dirai pas le seul, mais plutôt
celui qui le touchait de plus près, — il me paraît singulie-
rement apôtre en actes et en paroles.
Il menait ouvertement campagne en faveur de ses écoles,
réclamant hautement la liberté inscrite en tête de notre Cons-
litution, en usant largement pour le plus grand bien moral
et religieux des enfants qui lui étaient confiés. Car l'enfance,
et l'enfance pauvre, délaissée, abandonnée à elle-même, était
la portion choisie et aimée de son troupeau. Les écoles de
— 43 —
la rue des Louez-Dieu et de la rue Ste-Croix, avec leur petit
monde remuant et bruyant, la maison de la Charité, avec
son Œuvre de Marie pour les jeunes ouvrières, le Cercle de
la rue des Fours et le Patronage de la rue du Coquelipas,
avec leurs réunions d'hommes el de jeunes gens, tels sont
les principaux centres de ses préoccupations et de son minis-
tère, où, soyez-en sûr, une parole ardente et nullement en-
chaînée accompagnait une action non moins vivante.
C'était merveille de voir ce vieillard recevoir des années
un renouveau de force et d'activité. C'était merveille surtout
de contempler cet homme, plus fait, ce semble, pour le tra-
vail du cabinet et l’apostolat de l’enseignement, consacrer
ainsi sans réserves à un ministère d'ordre matériel un temps
que l’ancien professeur du grand séminaire aurait si volon-
tiers donné à l'étude de l’Ecriture Sainte et des Pères. Aussi
aimait-il à se rappeler cette brillante période de sa vie, quand,
prenant place dans cette phalange de prètres que vous avez
si noblement salués, il faisait pour les autres et pour lui une
ample moisson de connaissances théologiques et scriptu-
raires.
Elles seront jusqu'au dernier jour son plus précieux trésor,
comme elles avaient dû être, dès 1830, durant son passage
au Grand Séminaire, ses plus chères délices. Car, tout en
reconnaissant la supériorité de l’organisation actuelle des
études dans nos séminaires, — et j'aurais mauvaise grâce
à ne point le proclamer devant vous, qui, après en avoir
bénéficié, en faites si largement bénéficier les autres, — j'ai
pour ce vieux 1830 non plus de reconnaissance, mais moins
de sévérité que vous. Les volumineux traités, les savantes
autographies, les argumentations serrées de la scolastique,
n'étaient pas encore à la portée des jeunes clercs ; mais leurs
manuels, strictement théologiques, valaient peut-être bien,
même appris par cœur, un fatras de demi-connaissances so-
ciales et économico-religieuses, si prisées de nos jours. On
s'occupait déjà de théologie, d'Ecriture Sainte, de patro-
. —æ— 132 —
logie, d'histoire ecclésiastique ; on n'était pas mème si
étranger aux luttes et aux évolutions littéraires du temps,
que vous êles amené à le penser dans votre ascétisme de
directeur de séminaire.
Sans doute, j'aime à le croire, George Sand, mème dans
sa dernière manière, c'est-à-dire « lassée des passions et
déçue par les utopies (1) » n’était pas le livre d'heures des
séminaristes ; la Comédie humaine de Balzac ne figurait pas
au catalogue de leur bibliothèque. Et cependant, pouvaient-
ils rester indifférents en face du grand mouvement de la
littérature, impatiente de secouer les préjugés d’une tradition
impersonnelle pour s’abreuver tour à tour, et malheureuse-
ment sans les mélanger, aux deux grandes sources du génie
humain, l'idéal et le réel. Avec vous, Monsieur, je déplore
dans le romantisme et le naturalisme leurs exagéralions;
mais, sans en condamner les principes, je n’en bläme que
les fausses applications ; et, il me semble qu’au collège de
la Tombe, le jeune professeur, qui, plus tard, ici-mème,
devait parler des lettres en termes si exquis, souriait à la
renaissance de notre littérature, alors surtout qu'avec Cha-
teaubriand, Lamartine, voire même Victor Hugo, elle em-
pruntait à la religion un si solide appui.
Cette alliance, hélas ! a pu être rompue. Elle ne le sera
jamais dans notre Compagnie ; car chez nous, si les hommes
passent, le souvenir de leur talent et de leurs vertus demeure.
Vous avez désormais votre part dans ce dépôt ; et nous
savons, Monsieur, à quelles mains nous l’avons confié.
(1) Georges Pellissier, Le mouvement littéraire au XIXe sicck.
p. 244,
Se
LAURÉATS DES CONCOURS
DE 1896
4
HISTOIRE
cs
Médaille d'Or:
M. Jp: REMBERT
Curé de Neuvilie-Vitasse :
Les Pauvretés au pays de Lalleu et en Artois.
ec
Mention honorable :
M. - FIEVET
Curé de Maisnil-lez-Ruitz :
Notice sur l’église de Bihucourt.
— 134 —
POÉSIE
Médaille d'Or :
M ALBERT Hanroine, D'ARRAS
so, rue Polonceau, Paris :
Le Duc féelon.
Médaille de Vermeil :
M. L'Asse À: Puriez
Professeur de rhétorique au Petit Séminaire d'Arras.
Jeanne d'Arc.
Médaille de Vermeil:
M. Fomono P'iLaT
à Brebiéres :
Flora.
Médaille d'Argent :
M. Marcer fouGEonN
Répétiteur au collège de Saint-Pol :
Prima Verba.
Mention honorable :
M. Fucëne FRILHOT
50, rue des Trois-Visages, Arras :
Le Roi du Gel.
me ee cmmsff
SUJETS MIS AU CONCOURS
POUR 1897
HISTOIRE ET ARCHEOLOGIE.
Histoire d’une Ville, d’une Localité importante ou d’une
Abbave du département du Pas-de-Calais.
Monographie d’une Eglise cathédrale ou paroissiale, d’une
Maison conventuelle, d’une Maison hospitalière, d’une Insti-
tution civile ou religieuse de la Ville ou de la Cité d'Arras.
Notice détaillée, précise et circonstanciée, aux points de
vue topographique, archéologique, historique et stratégique,
sur le démantèlement d'Arras.
LITTÉRATURE.
Une pièce ou un ensemble de poésie de deux cents vers
au moins. Le sujet est laissé au choix des concurrents.
Une étude littéraire sur quelque personnage célèbre de
l’Artois, tel que : historien, orateur, philosophe, poëte.
—— 2h —
BEAUX-ARTS.
Histoire de l’art ou de l’une de ses parties dans l’Artois.
Biographies d’artistes artésiens.
mm Ÿ Q——_—__———
— 136 —
SCIENCES.
Une question de science pure ou appliquée.
Statistique industrielle du Pas-de-Calais, avec carte à
l'appui.
Etudes anthropologiques sur les races que l’on rencontre
dans le Pas-de-Calais.
En dehors du Concours, l'Académie recevra tous les ouvra-
ges inédits (Lettres, Sciences et Arts) qui lui seront adressés,
pourvu qu'ils intéressent le département du Pas-de-Calais.
Des médailles, dont la valeur pourra atteindre 300 fr.,
seront décernées aux lauréats de chaque Concours.
CONDITIONS GÉNÉRALES
Les ouvrages envoyés à ces Concours devront être adressés
(francs de port) au Secrétaire-général de l’Académie, et lui
parvenir avant le {er juin 1897. Ils porteront, en tèle, une
épigraphe ou devise qui sera reproduite sur un billet cacheté,
contenant le nom et l'adresse de l’auteur, et l'attestation que
le travail n’a pas été présenté à un autre Concours. Ces bil-
lets ne seront ouverts que s'ils appartiennent à des ouvrages
méritant un prix, une mention honorable ou un encourage-
ment ; les autres seront brülés.
Les concurrents ne doivent se faire connaître ni directe-
ment, ni indirectement,
Les ouvrages inédits sont seuls admis.
Les Membres de l’Académie, résidants et honoraires, ne
peuvent concourir.
L'Académie ne rendra aucun des ouvrages qui lui auront
été adressés.
Fait et arrèté, en séance, le 3 juillet 18%.
Le Secrétaire-Général, Le Président,
Baron CAVROIS. DERAMECOURT.
Lo
SU DU DER LEP QE mn
ACADÉMIE D'ARRAS
—— 50 € +—
REGLEMENT INTÉRIEUR
2 © Qi —————
4o Des séances de la Société.
ARTICLE 1. — L'Académie se réunira une fois par
semaine en séance ordinaire.
ART. 2. — On ne pourra toutefois tenir cette séance et
délibérer, qu’autant qu’il y aura huit membres presents,
y compris au moins un membre du bureau.
ART. 3. — Le Secrétaire inscrira, en téte du pro-
ces-verbal de chaque séance, les noms des membres
presents.
ART. 4. — Dans le cours de la séance, le Secretaire
fera en outre passer aux membres présents un registre
sur lequel chacun d'eux apposera sa signature. Chaque
feuille de ce registre est arrètée, à la fin de la séance,
par le Secretaire. Ces inscriptions au registre, qui ont
toujours lieu, méme quand l'assemblée n'est pas en
nombre, équivalent aux anciens jetons de présence et
viennent en déduction de la cotisation.
ART.5. — Toute délibération et toute lecture annon-
cées seront précédées d'une convocation spéciale, avec
ordre du jour.
ART. 6. — Personne ne prend la parole que lorsqu'il y
— 138 —
est autorisé par le Président. Aucun membre ne sera
interrompu dans ses propositions, observations ou lec-
tures. Il ne pourrait l'être que par le Président.
ART. 7. — Le Président et le bureau sont chargés de
l'exécution de toutes les délibérations prises par la
Societé.
ART. 8. — Il y aura, tous les ans, une Séance publique.
Le jour de cette séance sera fixé par la Société dans
première réunion ordinaire du mois de juin. La séance
solennelle sera consacrée au compte-rendu des travaux
de la Societe pendant l’année, à la proclamation et à la
distribution des prix, à la lecture des ouvrages couron-
nés et mentionnés honorablement, à celle des discours
de réception, s’il y a lieu, ainsi que des mémoires, dis-
sertations, pièces de littérature et de poésie qui auront
été jugés dignes de cette distinction. On y fera aussi
connaitre les sujets qui auront été proposés et arrètes
dans la premiére séance ordinaire du mois de juin pour
le Concours de l’année suivante, ainsi que la valeur des
médailles affectées à chaque prix.
Rien ne pourra ètre lu ni prononcé dans cette assern-
blée solennelle, sans avoir été soumis à l’examen de
la Société, en séance ordinaire. et accepté par elle. Si le
Président juge convenable de prendre la parole à l’ou-
verture de l'assemblée, son discours sera excepté de
cette disposition.
ART. 9. — La Société ne permet, dans ses séances,
aucune discussion sur les affaires politiques. Elle ne
souffrira jamais la lecture d’aucun écrit, où le respect
dû à la religion, aux mœurs, au Gouvernement, serait
directement ou indirectement blessé. Le Président est
chargé de rappeler sur-le-champ à l’ordre tout membre
qui s’oublierait au point d’enfreindre la presente dispo-
sition.
— 139 —
20 Des travaux de la Société.
%
ART. 10. — Tout sociétaire résidant est invité à
fournir, tous les ans au moins, un travail sur un sujet
de son choix. Il est particulièrement recommandé de
s'attacher aux sujets qui se rapportent à la ville
d'Arras, à l’ancienne province d’Artois ou aux pays
voisins.
ART. 41. — La Société, par les soins de son bureau,
publiera, chaque année, un volume sous le titre de :
« Mémoires de l’Académie d'Arras ». Les membres rési-
dants recevront chacun deux exemplaires de ce vo-
lume. Les membres honoraires qui en feront la demande
en recevront un exemplaire. Les membres correspon-
dants pourront en recevoir un exemplaire à titre d’é-
change, lorsqu'ils feront hommage à la Société d’une
publication personnelle d’une certaine importance.
ART. 12. — Ces Mémoires de l’Académie contiendront
les discours prononcss en séance publique, les rapports
sur les travaux de l’année et sur les diverses parties du
concours annuel, les pièces couronnées, en tout ou en
partie, les travaux des membres de la Société dont la
publication aura été décidée, et tous autres documents
dont la Sociètée aurait en outre approuvé l'insertion.
ART. 13. — Outre ce volume annuel de ses Mémoires,
l'Académie publiera, à des époques indéterminées, une
série de documents inedits. La distribution de ces vo-
lumes sera faite selon la régle formulée dans l’article 11
ci-dessus.
ART. 14. — Ces volumes de Mémoires et documents
pourront être mis en vente chez les libraires, au prix
fixe par la Societé. Le produit de cette vente servira,
comme ses autres ressources, aux besoins de la Société.
110
ART. 15.— Le Secrétaire Général est chargé de rendre
compte des travaux de la Societé, dans la séance publique
annuelle.
ART. 16. — Il est autorisé à s'abonner pour l’Académie
aux ouvrages périodiques ayant pour objet les sciences,
les lettres et les arts, dont la liste aura été préalablement
arrêtée par la Société, sur la proposition qui lui en sera
faite par le bureau, dans la première séance du mois de
décembre.
ART. 17. — Les exemplaires de ces ouvrages resteront
déposes, pendant un mois, dans le local des séances de
l’Académie, et seront ensuite réunis à la Bibliothèque,
afin que tous les membres puissent les lire, et les con-
sulter au besoin. Le Bibliothécaire est d’ailleurs autorisé
à confier aux membres résidants, sur leur récépissé,
savoir : pour le délai d'un mois, les livres proprement
dits, et pour huit jours les brochures et ouvrages pério-
diques que la Société reçoit, ou auxquels elleest abonnée.
ART. 18. — Tous les ouvrages susdits, ainsi que tous
ceux qui sont envoyés à titre d'hommage ou d'échange à
la Société, sont marqués du timbre de l'Académie par
les soins du Secrétaire, inscrits sur un registre spécial,
et remis au Bibliothécaire.
ART. 19. — Pour faciliter les recherches et le travail
dans la Bibliothèque de la Société, la Salle des Réunions
et la Bibliothèque seront ouvertes le jour de la séance
hebdomadaire, depuis midi jusqu’à l’heure de cette
séance. Toutes les fois qu'un membre le désirera, il
pourra, en outre, avoir l'accès de la Bibliothèque et y
travailler.
ART. 20. — L'Academie ouvre, chaque année,un con-
cours dont elle fixe le programme et les conditions dans
la première séance du mois de juin. Tous les paquets
qui auront éte adressés, francs de port, au Secrétaire-ge-
néral, pour ce concours, seront remis sur le bureau aus-
— 141 —
sitôt après leur réception et seront ouverts en séance
ordinaire, et les pièces timbrees et affectées d’un numéro
d'ordre. Les plis cachetés recevront aussi le timbre etun
numéro correspondant et ne seront ouverts qu’en séance
publique, dans le cas où ils renferment les noms des au-
teurs couronnes où ayant obtenu une mention. Quant
aux autres, ils seront brûlés, sans être ouverts, dans la
première assemblée qui suivra la séance publique. Les
membres résidants ou honoraires ne pourront jamais
être admis à ce concours.
ART. 21. — A titre d'encouragement pour les arts, on
pourra exposer, dans la salle de la seance publique, les
tableaux, dessins et autres œuvres artistiques, qui au-
raient été juges dignes de cet honneur.
ART. 22.— Les œuvres envoyées pour les divers con-
cours, des lettres, des sciences ou des arts, seront exa-
minées par des commissions nommées à cette fin dans
la premiére seance du mois de juin. Des rapports seront
presentes par chacune de ces commissions à l’Académie,
qui décidera en dernier ressort, et ces rapports seront
lus dans la séance publique.
ART. 23. — L'Académie, voulant justifier son titre
de Société instituée pour l’encouragement et la propaga-
tion des sciences, des lettres et des arts, consacrera,
toutes les fois que la demande lui en sera faite, une
séance ou une partie de séance, à entendre l’exposé
d’une découverte quelconque ou d’une invention, de la
part de son auteur.
Elle recevra aussi toutes les communications qui lui
seront transmises ou faites directement, et qui auront
trait aux études dont elle s'occupe d’une manière spe-
ciale. Les auteurs s’adresseront au Président, et celui-ci,
après s’étre concerté avec le bureau, les invitera à se
présenter en séance.
— 142 —
3° Des élections.
ART. 24. — L'élection d’un membre quelconque de
l'Académie, honoraire, résidant ou correspondant, ne
peut avoir lieu, si le candidat n’a été présenté par trois
académiciens au moins, un mois auparavant. Le nom du
candidat ne pouvant ètre mentionne au proces-verbal, il
sera inscrit et affiche près du bureau sur une feuille
volante avec les noms des membres qui l’ont présenté.
ART. 25. — Aprés le mois revolu, l'élection d'un
membre honoraire ou correspondant pourra être faite
immediatement.
ART. 26. — Quand il v aura lieu de procéder à l'élection
d'un membre résidant,uneconvocation sera faite d'abord,
pour fixer le jour auquel pourra commencer le mois de
présentation des candidats, et une autre convocation
pour indiquer le jour de l'élection.
ART. 21. — Si une ou plusieurs présentations ont lieu
ce jour-là même et qu'il n’en survienne pas de nouvelle
pendant le mois, ce delai expire, aucune autre presenta-
tion de candidats ne sera plus admise.
ART. 28. — Si au contraire une ou plusieurs présenta-
tions se font, toujours dans l'intervalle de ce mois, le
mois détinitif pour l'élection courra du jour de la der-
niére de ces présentations, de manière à ce qu'il ne
puisse pas S'ecouler plus de deux mois entre le premier
jour de l'ouverture du mois de presentation et le jour du
vote, et de manière aussi à ce que les trois scrutins dont
ilest fait mention à l'article 17 des statuts. aient lieu
dans l'intervalle d'un mois au plus à partir du premier
vote.
ART. 29. — Si plusieurs fauteuils sont vacants à la fois,
les présentations de candidats seront spécialisées, avant
le vote, par le Secrétaire, pour chaque fauteuil, par
— 143 —
ordre d'ancienneté de la vacance. et l’on procèdera suc-
cessivement aux diverses nominations.
ART. 30. — Aucun membre résidant ne sera admis à
siéger, qu'après avoir déposé son discours de reception
entre les mains du Président.
Si, dans le délai d'un an, écoulé depuis le vote qui l’a
élu, le membre résidant n’a pas fait ce dépôt, son élec-
tion sera considérée comme nulle, et l'Académie procé-
dera dans les délais ordinaires à son remplacement.
4 Dispositions générales.
ART. 31.— Pour subvenir aux dépenses de la Société,
chaque membre résidant paiera, à titre de cotisation,
une somme annuelle de 40 francs. Le chancelier est auto-
risé à faire percevoir cette somme, par semestre, au
domicile des Sociétaires,endefalquant toutefois les droits
de présence constatés sur le registre mentionné à l'ar-
ticle 4.
Cette somme est due, pour les nouveaux membres, à
partir du premier jour du trimestre dans lequel ilsauront
_ été nomnies.
ART. 32. — Les membres résidants verseront une
somme de 20 francs comme droit d'entrée, apres le dé-
pôt de leur discours de réception.
ART. 33. — Les vacances de la Sociète commenceront
avec le mois d'août et dureront jusqu'au premier ven-
dredi d'octobre.
ART. 34. — Aucun membre ne répondra aux écrits
qui pourraient ètre faits contre la Société, à moins qu'il
n'en ait obtenu la permission, et dans ce cas la réponse
ne pourra être publiée sans l’aveu de l’Académie.
ART. 35. — À la mort d’un meinbre titulaire ou hono-
raire, une deputation de six membres, désignes par le
— 144 —
bureau, sera chargée d'assister aux funérailles. L'un
des deéputes pourra prononcer l'éloge du defunt au nom
de l’Academie.
ART. 36. — Les statuts genéraux et le réglement inte-
rieur, ainsi que la liste des membres honoraires, rest-
dants et correspondants, seront affichés dans la salle des
séances de la Societé : il en sera remis un exemplaire à
chaque membre honoraire et résidant.
Fait et votée dans les séances des 24 mai et 13 decem-
bre 1895.
Le Président,
L’ABBé À. DERAMECOURT.
Vicaire genéral.
Le Secretaire General,
B CAVROIS DE SATERNAULT.
IV
LECTURES
FAITES DANS LES SÉANCES HEBDOMADAIRES
10
Digitized by Google
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LÉÉSÉSSESESESSESESESS
LA CITÉ D ARRAS
PAR
M. le baron CAVROIS
Secrélaire-Géneral.
2
.’ Lou
2 Psineser notre étude sur la Cité d'Arras au point où
Æ)\ nous l'avons laissée (1), nous allons franchir l'impasse
des Brigittines pour atteindre la porte Baudimont.
Tout ce terrain situé à gauche de la rue, correspondant
aux numéros actuels 65 à 79, élait occupé très-anciennement
par une maison religieuse qu'on appelait Couvent de Baudi-
mont ou de N.-D. en Cité. Elle est mentionnée par une
charte du XI11+ siècle, reproduite dans un titre de l’année
1319, cité par M. Bontoux, avocat, dans une Requête au
Roi pour les officiers de Bail'iages de la province d'Artois (2),
où nous lisons celte phrase aussi laconique que précieuse
pour notre sujet : « Li maisons Notre-Dame en Chité, fondée
de bourgois de Chité, sont VII femes, et n'ont riens fors
l'ostel. » C'était donc en réalité une communauté de Bé-
guines : ces sortes de religieuses, qu’on ne rencontre que
dans les Pays-Bas catholiques, menaient une existence
(1) Voir Mémoires de l'Académie d'Arras, 2° série, t. xxv, p. 121.
(2, Archives départementales, série A, Trésor des chartes d'Artois.
Collection de Mémoires provetant de la bibliothèque de M, Godin
archiviste du Pas-de-Calais,
tenant le milieu entre le genre laïque et le monastique ;
elles ne faisaient point de vœux et vivaient de travaux ma-
nuels, car elles ne jouissaient d’aucuns revenus, n'ayant que
leur maison pour toute propriété. En France, cet ordre a
été supprimé par Louis XI. La chapelle du couvent de Bau-
dimont, dédiée à Sainte Agnès, élail construite à l'angle
mème de l'impasse des Brigittines et dépendait de l'abbave
de Saint-Vaast ; elle subsista longtemps, à titre de bénéfice,
après la destruction du monastère, car elle figure non-seu-
lement sur le plan d'Arras publié en 1590, mais nous la
retrouvons encore sur celui de Desailly en 1704. « La dépu-
tation du chapitre de la cathédrale qui allait à Saint-Vindi-
cien, y chantait en passant le Sa/re Regina (1). » On cessa
d'y célébrer la messe depuis le traité d’Utrecht, en 1713, et
on finit par la démolir au milieu du XVIITe siècle. Une
série de maisons particulières remplaça alors le couvent dis-
paru.
Arrètons-nous maintenant devant la porte Baudimont, la
seule qui ait échappé jusqu'ici à la destruction systématique
dont tous nos monuments de fortifications ont été frappés :
elle ne doit malheureusement pas ce privilège à son antiquité,
puisqu'elle a été reconstruite en 1863.
Son origine est fort ancienne, car elle a toujours porté le
nom de Bauduin de Flandre, PorrTaA BaALDuINI MonrTis, Bau-
DUINMONT, comme l’appelait le trouvère Baude Fastoul, con-
temporain de l’évèque Lambert, au XI1° siècle (2).
Ainsi que le montre le plan de 1590, la porte primitive
était flanquée de quatre tours rondes, deux à l’extérieur de
(1) Dictionnaire du P. Ignace.
(2) Ce poête dit en effet :
Jehan Turpia, biau dous compére,
Congié demane con à mon père,
À vous, et au Vesque Lambert :
Ami m'avés esté et frère.
(Les Trouvères artésiens, par A. Dinaux).
l'enceinte fortifiée et deux à l'intérieur. On l’appelait la
Viesve porte, par opposition à la porte Neuve, qui désignait
celle de la Cité. Elle fut remplacée par celle qui fut démolie
en 1863 et qui était, comme on l’a pittoresquement décrite,
« sombre, ogivique, longue et tortueuse, mais pleine de
caractère. » (1).
Si, revenant sur nos pas, nous interrogeons l’autre côté
de la rue Baudimont, nous y retrouvons d'abord les vestiges
d’une grande communauté religieuse qui se trouvait en face
des Brigiltines et du séminaire épiscopal, c’est l'ancien mo-
nastère des Ursulines. Nous avons découvert aux archives
départementales les Lettres Patentes, signées de Louis XIV
en personne, où se trouvent les détails circonstanciés dans
lesquels s’est faite cette fondation : nous croyons donc mieux
faire en donnant la parole à ce document ofliciel, plutôt que
d’y substituer une analyse qui lui enleverait son originalité.
Lettres de la chancellerie.
« Louis, par la grâce de Dieu, Roy de Franceet de Navarre,
à tous présens et à venir, salut. Noz bien amées seurs Reli-
gieuses de saincte Ursulle establies en notre ville d'Abe-
ville nous ont fait remonstrer que les habittans de la ville et
cilé d'Arras considérans qu'ils n'ont aucune communautez
dans la d. ville propres à l'instruction de la jeunesse pour les
former à l’exercice de la piété et que par la nécessité indis-
pensable de donner quelque éducation à leurs enfans, ils
ont esté contraincts jusques à présent de mettre leurs jeunes
filles en diverses villes de la province en pension dans les
monastères des exposantes pour les eslever, que cela a causé
aux dits habitans de grandes despenses, outre les inquié-
tudes des parens desd. jeunes filles esloignées de leurs fa-
milles principallement dans un temps de guerre qui leur oste
la facilité de les voir avec liberté, et mesme de Îles retirer
(1) Le Gentil: Vieil Arras. p. 118.
desd. monastères quand ils le souhaïttent à cause de la diffi-
culté et du péril qui se rencontre souvent par les chemins.
Pourquoy depuis six mois ou environ lesdicts habittans ont
fait invitter lesd. exposantes d’establir en lad. Cité d'Arras
une communauté de religieuses de leur ordre par la raison
que leur premier et principal institut est de travailler à l’ins-
truction des jeunes filles tant pour les pauvres dans le dehors
comme externes que pour celles qui estans de familles sou-
haïttent de demeurer dans le monastère en pension. Et pour
advancer l’exécution de ce pieux desseing lesd. habitans ont
fait proposer aux exposantes par Anne Tintlenier héritière
d'autre Anne Tintenier, vesve de Nicolas Coille vivant bour-
gvois de lad. ville d'Arras, de leur donner une maison et
soixante razières de terre scilueez an lieu appellé Hénin-
Liétard que lad. vesve Coille avoit cy devant léguée par son
testament et ordonnance de dernière volonté du quinze
aoust mil six cens cinquante six pour fonder un hospital
de femmes malades au lieu de cette fondation laquelle est
demeurée sans effet, et ne peut pas mesme s’exécuter dans
un village exposé aux désordres de la guerre. À cette fin lad.
Tintenier et lesd. habittans d'Arras s’estans pourveus par
devers le sieur Evesque de lad. ville, ils l’auroient chacun
en leur esgard, requis de leur accordercette permission d'es-
tablir lad. communauté de Filles de saincte Ursulle en lad.
ville. Ce qu’il auroit trouvé sy juste et raisonnable que par
son ordonnance intervenue sur lesd. requestes des habittans
et de lad. Tintenier le dixivsme aoust XVI° soixante seize
cy attachée avec le testament de la d. vesve Coille et la liste
des filles envovées en pension hors de lad. ville, ledit sieur
Evesque a consenti aud. establissement. Ce que lesd. expo-
santes nous ont très-humblement faict supplier vouloir
agréer permettre et authoriser et leur accorder noz lettres
sur ce nécessaires.
» À ces causes, voulans favoriser les bonnes intentions
desd. exposantes, desd. habittans et de lad. Tintenier, con-
tribuer à un si louable desseing et participer aux prières et
oraisons qui se feront en lad. maison, de l'advis de notre
Conseil et de notre grâce spécialle pleine puissance et autho-
ritté royalle Nous avons permis et accordé, permettons et
accordons ausd. exposantes par ces présentes signées de
notre main d’establir une communauté de Filles de Saincte
Ursulle en la dicte ville d'Arras, conformément à la réquisi-
tion desd. habittans et de lad. Tintenier et au consentement
du sieur Evesque de lad. ville et cité d'Arras pour y vivre
selon l’ordre de leur Institut et juridiction des ordinaires.
Et à cette fin acquérir tous héritages que lesdictes expo-
santes jugeront nécessaires pour y bastir et faire édiffier
église et autres bâtiments claustraux et accoutumez pour la
seuretté des religieuses et observation de la discipline régu-
lière dud. ordre. Et pour contribuer davantage aud. esta-
blissement avons uny et incorporé à la maison que lesd.
exposantes pourront acquérir en notre dicte ville d’Arras
celle que lad. déffuncte Tintenier a léguée avec lesd. soixante
razières de terre scituées aud. lieu d'Hénin-Liétard par son
testament et ordonnance de dernière volonté du quinze no-
vembre XVI‘ cinquante six, desquelles maison et terres
nous avons permis et permettons ausd. exposantes de jouir
faire et disposer conjoinctement avec les autres biens qu’elles
acquereront en lad. ville, à la charge outre leurs prières or-
dinaires de dire à la fin de leurs grandes messes le verset
Domine saloum fac regem et oraisons accoustumées pour
nostre prospérité et santé et de nos successeurs Roys, con-
servation et augmentation de cet estat, et une grande messe
le jour de St Louis par chacun an pour le repos de nos pré-
décesseurs Roys, sans néantmoins qu’elles puissent pré-
tendre aucun admortissement sinon de la maison église et
enclos que nous avons amorty et amortissons par ces pré-
sentes comme à Dieu dédiez, sy donnons en mandement à
nos amez el féaux conseillers les gens tenans notre Cour de
Parlement à Paris, Conseil provincial d'Artois et autres noz
— 152 —
justiciers et officiers qu’il appartiendra que ces présentes ilz
fassent registrer et de leur contenu jouir et user lesd. expo-
santes et celles qui leur succèderont pleinement et paisible-
ment. Cessant faisant cesser tous troubles et empeschemens
contraires. Car tel est notre bon plaisir. Et aflin que ce soit
chose ferme et stable et constante pour touiours nous avons
à ces d. présentes faict mettre notre scel sauf en autre chose
notre droit et l’autruy en touttes. Donné au Camp devant
Cambray au mois de mars de l’an de grâce mil six cens
soixante dix sept et de notre regne le trente quatre (1).
Par le Roy,
LE TELLIER.
A l'appui de la Requête qu’elles avaient adressée au roi,
les religieuses ursulines avaient fourni une liste des jeunes
filles d'Arras que leurs parents avaient dû envoyer en pension
au dehors, ne trouvant pas ici de maisons d’éducation pour
les recevoir convenablement : cette liste est heureusement
jointe aux Lettres-Patentes. Nous nous sommes demandé
s’il ne serait pas intéressant de la reproduire, car elle nous
donne une idée de la Société d'Arras, telle qu’elle existait
dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Nous la reproduisons
dans sa forme textuelle, selon notre système qui consiste à
fournir toujours les pièces authentiques, afin de permettre
au lecteur de les utiliser comme il le préférera.
10 aoust 1676.
« Liste d’une partie des filles d'Arras quy ont esté à pension
aux Ursulines d’Amiens ou aillieurs.
Milles Pinchant, 3 niepces de Mme de Souastre, à Amiens.
La fille de M. d'Ignaucourt, damoiselle de La Vaux, à
Amiens.
(1) Archives départementales. — Fonds des Ursulines d'Arras.
— 153 —
La fille de M. du Crocquet, Mme Salant, à Amiens.
Mlle Beautfort et sa fille, à Amiens.
Les filles de M. d'Hautescostes, 2 demy sœurs, touttes
deux religieuses, à Amiens.
Mlle Galbart de Béthune a esté en pension à St-Omer.
Trois filles à Mile Galbart de Béthune ont esté à St-Omer.
La fille de M. de la Porte, à Amiens.
La fille de la Porte, à présent Mile Frémicourt, à Amiens.
La fille de M. de Laire, à présent Mlle Lallart, à Amiens.
La fille de M. Allart, à Amiens.
Une fille de M. de Laire a esté à pension et religieuse à
St- Pol.
La fille de M. Caudron, marchant sur le putit marché, à
Amiens.
La fille de M. Bruvant, morte à Amiens.
La fille de M. de Molin, à l'abbaye d’Annaves.
Deux filles à M. Duchesne, l'une à l’abbaye d’Annayes,
l’autre à Amiens.
La fille de M. Noël, sur le grand marché, à Lille.
La fille de M. Bauduin, à Amiens.
La fille de M. Lagace, à Amiens.
Mile Regnault, à Amiens
La fille de M. Portcbois a esté à Monstreul.
La fille de M. Vion, à Amiens.
Deux filles de M. Petit, à Monstrœuil.
Deux filles à M. Berthe, l’une est demeuré religieuse à
Amiens.
La fille de Mile Depoix, morte religieuse à Amiens.
La fille de M. Delattre, à Amiens.
La fille de M. de Valicourt, morte à Amiens.
Une autre fille de M. de Valicourt, à l'abbave d’Estrun.
La fille de M. Foucquiez, à Amiens.
La fille de M. Boucquel, à Amiens.
Autre fille de M. Boucquel, morte à Amiens.
— 154 —
La fille de M. Dodricourt, proche de Béthune. Mlle de
Berle, à Amiens.
La fille de M. le Conte, morte à Amiens.
Mlle de Selincourt, proche de Béthune, à Amiens.
La fille de M. Doresmieux, à Amiens.
Deux filles à M. Lequien, taneur, à Amiens.
La fille de M. Gruson de Béthune, religieuse, à Amiens.
Deux filles de M. Chivot, à Amiens.
La fille de M. Morant à présent Mile de Beaurains, à
Amiens.
Deux filles à M. Mathon, à Amiens.
Deux filles à M. Rouvroy, à Amiens.
Deux filles à M. Carlier, à Amiens.
La fille de M. Benoist, femme à M. Leleu, à Amiens.
La fille de M. Jean de Flers, aux Ursulines à Lille.
La fille de M. Hatte, à présent religieuse à la Paix à
Arras, à Amiens.
Sa sœur appellée à présent Mile Wiltart, à Bapaulme.
La fille de M. Prevost, à Amiens.
La fille de M. de Bovry, natif de Nevelin (Ennevelin)
proche de Lille, à Amiens.
La fille de M. de Brecourt, à Amiens.
La fille de M. Damiens de Béthune, à Amiens.
La fille de M. Postel, à présent religieuse à Lille, à Lille.
La fille de M. Monchau, à Abbeville.
La fille de M. Mullet, de Montenescourt, à Lille.
La fille de M. Gaillart, à Amiens.
La fille de M. Routart a esté à Cambray.
Deux filles à M. Duquesnoy, l’une « esté à Lille et l'autre
à Amiens.
La fille de M. Jacques Mire, à Amiens.
Deux filles à M. Buteux, touttes deux religieuses à Amiens.
La fille de M. de Lelès, à Amiens.
La fille de M. Lespillet, de Béthune, à Amiens.
La fille de M. de Beaumé de Lille, à Amiens.
— 155 —
Une autre damoiselle Postel, à Amiens.
La fille de M. Allart, taneur, à Amiens.
La fille de M. Leroux, à Amiens.
La fille de M. Paget, morte à Amiens.
La fille de M. Castel de Lille, à présent religieuse, à
Amiens.
La fille de M. Lefebvre de Lille, à Amiens.
La fille du M. Tesson, de Lille, à Amiens.
Marguerite Grossemy, à Lille.
La fille de M. de Grand Courdel, à Amiens.
Deux filles de Ste-Barbe, Arras, à Amiens.
Mile Desmaretz vesve a Amiens.
Mile Bataille, à Amiens.
La fille de M. Thérv, à Amiens.
La fille de M. Mullet, à Amiens.
La tille de Mme de le Barque, morte à St-Omer.
La fille Mme du Gorgeuil, à St-Omer.
La fille M. Dupuich, à Amiens.
La fille de M. Sauvaige de Béthune, à Amiens.
La fille de M. Legier, à Amiens.
La fille de M. Enlart de Béthune, à Amiens.
Deux filles à M. de Camp de Béthune, à Amiens.
Deux filles à M. Gruson de Béthune, à Amiens.
Deux filles de M. Isnart de Béthune, à Amiens.
La fille de M. de St-Michel de Béthune, à St-Omer.
La sœur de M. de St-Michel, à St-Omer.
Mlle de Douay, à Abbeville.
La fille de damoiselle Bize, morte à Abbeville.
Marie Françoise Tacquet, à Amiens.
La fille de M. Courcol de Béthune, à Amiens.
Et beaucoup d'autres.
— 156 —
Liste de quelques demoiselles d'Arras à pension à présent
aux Ursulines d'Amiens ou aillieurs.
La fille de Mme de Souastre, à Amiens.
La fille de Mme d’Allouanne, à Bourbourg.
La fille de Mme de Berle, à Abbeville.
La fille de Mine d’Avette, à Amiens.
La fille de Mme de Monchaux, à Abbeville.
La fille Mme Balestrier, à Amiens.
La fille de Madame Jossy, de Béthune, à Amiens.
Deux filles de M. Demol, à Amiens.
La fille de M. Carré, à Amiens.
La fille de la damoiselle d'Hermin, à Amiens.
La fille de la damoiselle de le Becque, à Amiens.
La fille de M. Beaurin, à Amiens.
La fille de M. Courtier, à Amiens.
La fille de M. Bocquet, à Amiens.
La fille de M. Morant, à Amiens.
La fille de Mile de Hautecostivs, à Amiens.
La fille de M. Anselin, à Amiens.
La fille de Mile Damiens, à Amiens.
Marie Anne Allart, à Lille.
La fille de Mile Chevalier, à Malines.
Isabelle de Ligny, à Lille.
Deux filles à M. Louys Delattre, à Lille.
La fille de M. Blaire, au Constantin, à Lille.
La fille de M. Philippe, à Amiens.
La fille de Mile Dupetit Praiel, à Amiens.
La fille de M. Delaire, à Odenarde.
La fille de M. Caudron, à Lille » (1).
Munies de toutes les autorisations nécessaires, les Ursu-
lines se fixérent dans la rue Baudimont, où, dit le P. Ignace,
(1) Archives départementales, Fonds des Ürsulines d'Arras.
— 157 —
le 12 septembre 1678 « quatre religieuses vinrent d’Abbe-
ville, établirent cette communauté ; elles se nommoient les
Méres de la Ste-Trinité, de St-Pierre, de Ste-Ursule et Ai-
mée de Jésus. Gui de Seve de Rochechouart, qui les avoit
demandées, les reçut avec bonté, et leur facilita l’achapt des
maisons qui composent aujourdhuy leur monastère » (1).
Le P. Ignace a bien raison de dire que ce monastère était
composé de plusieurs maisons, car les Ursulines commen-
cérent par aménager tout simplement les diverses construc-
tions qu’elles achetèrent, sans les démolir, en les adaptant
aux nouveaux usages auxquels elles étaient destinées, leurs
ressourceslimitées ne leur permettant pas de faire table rase de
tout. Elles eurent bien l'intention de bâtir plus tard un vaste
couvent sur un plan uniforme, mais il en fut de leurs projets
comme de ceux du séminaire qui se trouvait en face: la
Révolution empècha leur réalisation. On peut assurément le
regretter, mème au simple point de vue de l’embellissement
de la ville, car la rue Baudimont aurait présenté un aspect
grandiose avec ses établissements développant, à gauche et
à droite, d'immenses façades architecturales.
Par suite de leurs acquisitions successives, les Ursulines
étaient arrivées, à la fin du siècle dernier, à posséder toutes
les maisons correspondant aux numéros actuels 38 à 56,
c'est-à dire depuis et y compris l’ancien hôtel de Mme de
Rocourt jusqu’à la ferme de la ÆZerse d’or, tenue par Lampin.
C'est sur le rempart qu'il faut examiner cetle propriété pour
se rendre bien compte de son étendue et de son unité, la
muraille qui la clôture de ce côté ayant été construite d’un
seul jet. On y retrouve encore les traces de sa religieuse
destination. Une petite chapelle en plein cintre existe tou-
jours sous le chemin de ronde, au fond du jardin du n° 50,
avec deux chapiteaux en pierre sculptée de chaque côté de
l'entrée. Dans la muraille du n° 56, on distingue encore très
(1) P. Ignace, Mémoires, t, 2 p. 110. — Suppl. aux Mém., p. 479,
— 158 —
bien une niche ogivale, aujourd’hui murée et surmontée
d'une croix en briques.
Les divers immeubles englobés par le couvent des Ursu-
lines comprenaient, en commençant du côté de la porte Bau-
dimont : d’abord une maison provenant de M. de Sourmon,
puis une autre venant de la veuve Nicolas Brunet, ensuite
le Refuge de l’abbaye d’'Hénin. C’est toujours le manuscrit
de St-Vaast qui nous révèle ces intéressants détails. Quand
on parlait jusqu'ici du Refuge d'Hénin-Liétard, on ne con-
naissait que le vaste hôtel de la gendarmerie actuelle où il
était installé au siècle dernier, mais on ignorait qu'il avait
élé primitivement établi dans la rue Baudimont.
Plus grandes encore furent les vicissitudes de l'hôtel de
Gomiecourt qui appartenait au Gouverneur-général de la
province d'Artois et était également situé rue de Baudimont,
lorsqu'un incendie le détruisit en 1695 : il fut transféré rue
des Trois-Faucilles, au coin de la rue de la Marche, etacquis
ensuite par la ville d'Arras pour devenir l'hôtel du Gouver--
pement. Une partie de l'immeuble abandonné dans la rue
Baudimont devint la propriété des Ursulines et compléta
leur installation.
Elles construisirent une chapelle dont le P. Ignace nous
dit quelques mots toujours bons à citer :
« Leur cimetière est au bout du jardin, contigu le rempart,
et il est fermé de murailles. Pierre Isnard, natif de Toulouse,
parent de celui qui a fait bâtir le corps des cazernes, l’an
1681, sur le Crinchon, à droite, entre la Ville et la Cité, curé
de St-Maurice, puis de St Jean-en Ronville, enfin chanoine
et vice-official d'Arras, repose dans cette chapelle au bas de
la grille, dans le sanctuaire du côté de l’évangile, sous un
marbre bleu. C'était un bienfaiteur de ce monastère ; il décéda
le 2 octobre 1692 » (1).
L'autre partie de l’hôtel de Gomiecourt passa au sieur de
(1) P. Ignace. Supplement aux Mémoires, p. 418.
— 159 —
Lict qui ne nous est pas autrement connu, puis au sieur de
Pérouse, prévôt de Cité et receveur des biens de l’évèque
Gui de Sève (1).
Le P. Ignace, parlant de l’église des Clarisses d'Arras,
ajoute ce détail : « La maison de Gomiecourt avoit dans cette
église, en la chapelle de Ste Anne, leur sépulture. Plusieurs
seigneurs et dames de ce nom y sont enterrés. Ce qui a
duré jusques au tems qu'ils vendirent leur hôtel qui étoit en
Cité dans la rue de Baudimont » (2).
Comme nous nous attachons à la topographie plus encore
qu’à l’histoire de notre Cité, ne voulant d'ailleurs publier
que des documents inédits, nous ne suivrons pas le couvent
des Ursulines dans ses intéressantes annales qui ont été
complètement étudiées par M. l'abbé Parenty et nous y
renverrons le lecteur désireux de les connaître en détail (3).
Bornons-nous à rappeler que la Révolution n'épargna pas
plus cette communauté que les autres : le 7 novembre 1792,
le Directoire du district adjugea, pour la somme de 27,200
livres, aux citoyens François Desgardins-Lhomme et Fran-
çois- Xavier Souilliart, à chacun par moitié la maison con-
ventuelle des ci-devant religieuses Ursulines d'Arras, rue de
Baudimont, y faisant face, tenant d’un côté à une maison
occupée par le citoyen Barbier, d’autre côté à celles des
citoyens Roumy et Stoupy, et par derrière au rempart » (4).
La communauté fut dispersée et ne se reforma qu’en 1808
dans l’hôtel des Comtes de Béthune, rue du Saumon, d'où
elle se transporta, en 1817, dans l’ancien couvent des
Carmes, rue St-Jean-en-Ronville, où elle érigea le beau
monastère que nous y admirons aujourd’hui.
(1) Archives départementales. Plan du Pouvoir des Maüs, 1733,
H. n° 1287.
(2) P. Ignace. Dictionnaire du diocèse d’Arras.
(3) L'abbé Parenty : Histoire de Sle-Angèle, p. 281 à 326.
(4) Archives départementales. Ventes de bi3ns nationaux, n° 220.
He AOD ES
Dans le courant de ce siècle, en 1839, les anciennes cons-
tructions des Ursulines furent comprises dans le vaste éta-
blissement métallurgique que M. Hallette fonda rue Baudi-
mont et sur lequel nous aurons à revenir bientôt. Mention-
nons seulement au passage que ce grand industriel y donna
pour précepteur à ses fils le célébre Louis Blanc : le futur
représentant du peuple passa deux années à Arras, accu-
pant ses loisirs en s'essayant au journalismedansle /’rogrès
du Pas-de-('alais, el même à la poësie. Les deux premiers
ouvrages de Louis Blanc furent précisément deux poèmes :
l'Hôtel des Invalides et Mirabeau, que couronna l'Académie
d'Arras (1).
En continuant de descendre la rue Baudimont, les trois
maisons contiguës depuis l'angle de la rue Maitre-Adam
étaient des refuges d'abbave.
La première, au coin des deux rues, était le refuge d’Ar-
rouaise (ordre de St-Augustiu), ouvert en 1922, et la seconde,
le refuge de Cercamps (ordre de Citeaux}). Selon les plans de
Mgr de Conzié, que nous avons exposés dans la première
partie de cette étude, des Lettres-Patentes du mois de juin
1773 (2), autoriserent l’Evèque d’Arras à agrandir son sémi-
naire diocésain en y annexant le couvent de la Providence
ou Bon-Pasteur, qui y'était contigu, puis à transférer celui-ci
de l’autre côté de la rue, dans les refuges réunis d'Arrouaise
et de Cercamps qui durent chercher un autre emplace-
ment. C’est en vertu du même acte que le refuge d’Arrouaïise
fut alors établi rue des Promenades, dans les terrains où
devait s'élever plus lard la fabrique de sucre de M. Crespel.
Quant au couvent de la Providence, il ne jouit que pen-
(1) Dictionnaire des Parlementaires français, édité par Bourloton,
1889.
(2) Archives départementales, serie B, 35, Com. du Conseil d'artois,
— 161 —
dant vingt ans de sa nouvelle situation ; en 1798, il ne fut
pas mis en vente, mais on le déclara bien national, et il ser-
vit de prison pendant les malheureux jours de la Révolution
à Arras.
Immédiatement à côté du refuge de Cercamps se trouvait
le refuge d'Avesnes, qui n'était autre que l’ancien hôtel de
Mingoval. Il appartint successivement à Robert de Mingo-
val, insigne bienfaiteur de l'hôpital des Chariottes, puis à
Pierre Ansart, en 1693, et enfin, en 1773, à Messire Jules-
César Raulin, qui le vendit aux Dames d’Avesnes, en exécu-
lion des Lettres royales dont nous allons donner la teneur.
« Louis, par la grâce de Dieu... Nos chères et bien
amées l’abbesse, la prieure et les religieuses de l’abbaye
royale noble d'Avesnes nous ont bien humblement fait expo-
ser qu’elles possèdent en la ville d'Arras, rue du Cornet [{),
une maison appellée Refuge laquelle est destinée à leur servir
de retraite en tems de guerre et de logement lorsqu'elles sont
obligées de se rendre en cette ville dont leur abbaye n'est
éloignée que d'environ une demie lieue : que le tumulte d’une
place voisine où se tiennent les marchés publics rend peu
convenable à des personnes de leur état cette maison qui par
sa situalion se voit à la bienséance de gens de commerce et
qu'elles désireraient par cette raison la mettre hors de leurs
mains : qu'elles pourroient acquérir à la maison une autre
maison appellée de Mingoral, scituée dans la Cité d'Arras,
rue de Baudimont, quartier peu fréquenté dans lequel elles
jouiroient de la tranquillité qui leur est nécessaire ; que ce
projet a recu l'approbation de leur Evesque et qu'elles espé-
roient que les mêmes motifs nous porteroient également à
leur permettre de l’exécuter ; à quoy ayant égard et voulant
donner une marque de notre protection à un établissement
réservé à la noblesse ; à ces causes et autres... Permettons
aux exposantes de vendre et aliéner, en observant les forma-
(1) Actuellement rue Doncre, malterie de M. Louis Bloudel,
1t
— 162 —
lités requises, la maison nommée Refuge qu’elles possèdent
rue du Cornet, les autorisant pareillement à acquérir des
deniers provenans de cette vente la maison appellée Mingocal
size rue de Baudimont.
Donné à Versailles, au mois de novembre l’an de gräce
1773 » (1).
Confisqué comme bien national, ce Refuge a été mis trois
fois en vente avant de trouver acquéreur et finalement adjugé
pour 24,100 livres, par acte du 18 février 1791 qui en donne
cette description : « Une belle et grande maison solidement
bâtie, avec porte-cochère, cour, cave et jardin, nommée le
Refuge d’Avesnes, actuellement à usage de trois demeures,
occupée par MM. de Beugny, Saladin et Deschamps, faisant
face à la rue de Baudimont, tenant d’un côté à une maison
appartenant au sieur Wartelle, occupée par le sieur Goude-
mant, d'autre au couvent des filles du Bon-Pasteur, et par
derrière à la rue de Guisthelle » (2).
Sous la Restauration, les anciens Refuges d’Arrouaise, de
Cercamps et d’Avesnes devinrent les ateliers de M. Hallette,
qui ont fait place à leur tour aux bâtiments du Petit Sémi-
naire d'Arras, élevés en 1857 sur les plans de notre archi-
tecte Grigny (3). Un incendie mémorable détruisit, en 1802,
la construction centrale, établie entre les deux cours, mais
ce désastre fut promptement réparé.
Après les trois Refuges dont nous venons de parler, on
rencontrait dans la rue Baudimont, en descendant à gauche,
la maison dite de la Chèvre, puis l'hôtel de Seroins, appar-
tenant jadis au comte de Canosse, et enfin l’Æôtel-Dieu.
L'Hôtel-Dieu faisait face à la grande porte du Cloitre :
(1) Archives départementales. — 3° Registre aux Com. du Conseil
d'Artois, 2e série, fol. 131 r°.
(2) Archives départementales. — Ventes de biens nationaux, 1:91.
(3) Annuaire du Pas-de-Calais pour 1858, p. 380, et pour 1863,
p. 389.
— 163 —
c'était l'asile réservéaux malades de la Cité, comme l'hôpital
St-Jean l'était pour ceux de la ville. L'auteur de l'Annuaire
du Pas-de-Calais pour l’année 1808 (qui est une rareté
bibliographique), résume en quelques lignes intéressantes
toute l’histoire de cette maison.
« L’'Hôtel-Dieu, dit-il, a été institué et doté par le Chapitre
d'Arras, au commencement du IXe siècie, conformément
aux Statuts du Conseil d’Aix-la-Chapelle de 816 (1). Il fut
confié à deux frères et quatre sœurs. Le 3 février 1478 (2),
des sœurs grises, venues de La Bassée, prirent possession
de cette maison, au nombre de 13, lequel nombre s'éleva
progressivement jusqu’à 38, où il étoit en 1789. Le nombre
des malades n'excédait jamais 20 ; leur traitement était à
la charge du Chapitre. — Les religieuses rendaient d’autres
services très essentiels en gardant les malades en ville ; elles
leur prodiguaient et leurs peines et leurs veilles. Jamais
soins ne furent donnés avec une plus grande égalité d’hu-
meur, avec de plus minutieuses attentions. Jamais de plus
douces et de plus consolantes paroles n'ont entouré les lits
de douleurs. La perte de ces bonnes filles est irréparable et
vivement sentie. Ces deux hospices ont été réunis dans la
Révolution et fixés dans le local du premier, dit de Saint-
Jean » (3).
Le plus ancien parchemin que possèdent nos Archives
départementales, relativement à l’Hôtel-Dieu, remonte à
l’année 1230, el est encore muni de son sceau de cire verte.
C'est une lettre de Robert, doyen du Chapitre, confirmant
(1, L'auteur se sert d'une expression impropre pour désigner Île
Concile d'Aix-la-Chapelle, qui eut lieu en effet en 816 sous le ponti-
ficat d'Elienne 1V. « Concilium in quo edila est forma inslilutionis
Canonicorum per sapilu 405 et Sanctimonalium per capita 28. (Phi-
lippe Labbe : Omnium Conciliorum historia synopsis : 1661.)
(2) Les titres de 1478 existent encore aux Archives départementales,
— Fonds de l'Hôtel-Dieu.
(3) Annuaire du Pus-de-Calais, pour l'an 1808, p. 549,
— 164 —
les conditions d’une donation faite jadis à celte maison par
Bauduin Crespin et sa femme : on sait que la famille Crespin
était célèbre en Cité par ses munificences et ses libéralités.
On ne lira pas sans intérét l'extrait suivant de ce respectable
document.
« Robertus Decanus majoris Attrebatensis ecclesie salu-
tem in Domino sempiternam. Sciant tam postert quam mo-
derni quod cum Balduinus Crespin et Griwera uxor ejus,
quondam cices attrebatenses, dum viverent, medietatem pos-
sessionis quam habebant in domo quädam sta in Taillereia
attrebatensi Domui Det sedenti ad pedem atru ecclesie me-
morale in perpetuam elemosinam assignassent, post suum
et Marie filie sue decessum, in usus pauperum dicte domus
eliam alios convertendam » (1).
Nous inclinons à penser que celte maison située dans la
Taillerie (2) était en Cité, car la Cité devait avoir comme la
ville, sa corporation de drapiers.
Une fois fondé, l’Hôtel-Dieu prit, de siècle en siècle, divers
accroissements que la lecture des titres primitifs nous a per-
mis de reconstituer. Voici d’abord une rente établie, en 1394,
par Tassart Terré et Marie Faucquette, sa femme, surtt Une
court estans entre et depuis l’estaule des chevaulx de l'hos-
tel et maison du Cardinal appartenant ausdits conjoints re-
cognoissans par derrière en allant vers led. hostel-Dieu en
laquelle court et des membres d’icelle sont deuxestaules l’une
derrière la maison Jehan Patin et tenant à le Fleur de Ivs
appartenant à Gilles Herlin et l’autre estable faict cloture
contre led. hostel-Dieu et about led. estable ensamble lad.
court a le salle dud. hostel-Dieu » (3).
En 1435, l’Hôtel-Dieu acheta une maison avec cour,
granges, jardin et divers édifices « séant en ladicte Cité en
(1) Archives départementales. Fonds de l'Hôtel-Dieu.
(2) Glossaire de Ducange : Taillerie : métier de tailleur, sa boutique.
(3) Archives départementales. Fonds du chapitre.
— 165 —
le rue qu'on dist Galleurue tenant d’un costé au piet des
teraux des murs et forteresse d’icelle Cité, et de l’autre costé
aux maisons et héritages des hoirs ou ayans cause de feu
Baudin de Calonne aboutans pardevant a grant flegart de la
dicte rue de Galeurue et par derrière à l’attre St-Nicaise et
au gardin des arbalestriers d’icelle Cité. »
Il est ajouté en note que celte maison fut perdue « faute de
rentes non payées » (1).
Une autre acquisition, faite en 1536, fit comprendre dans
le périmètre de l’Hôtel-Dieu une ruelle qui existait sur le
côté de cet établissement et aboutissait à la rue Baudimont ;
l'acte est ainsi libellé :
« Lettres par lesquelles le Chapitre d'Arras a acheté de
Philippe Dartois une ruelle et partie de jardin pour joindre
à l’hospital de l’Hostel-Dieu, moiennant quoy la maison du
Cardinal (appartenant audit Philippe Dartois) est déchargée
de plusieurs rentes fonsières qu’elle devoit audit hospital. »
» … Une partie du gardin de sa maison dicte du Cardinal,
assavoir une ruelle de trente ung piedz de long et six piedz
de large du long dudict gardin, tenant à la grand salle dudict
Hostel-Dieu où l’on loge les povres, en laquelle y a une
trouuée d’ung puich, la dicte ruelle de la largeur et sieuvant
une petitte court fermée de mur de bricques appartenant
paravant ce audict Hostel-Dieu, avecq une aultre partie
faisant le boult dudict gardin du Cardinal, selon la largeur
d’icelluy tenant audict Hostel-Dieu et venant à ligne jusques
à la grange dont possesse à présent Alexandre Binot,
barbier » (2).
Le dix-septième siècle nous apporte à son tour deux nou-
veaux documents.
. Par son testament en date du 8 novembre 1659, M. P. le
(1) Archives départementales. — Fonds du Chapitre.
(2) Archives départementales. — Fonds de l'Hôtel-Dieu.
= 166 —=
Bailly fait un legs à l’hôtel-Dieu dans des termes dont il
nous semble intéressant de copier le préambule :
« Je soussigné, prètre, docteur es-droits, archidiacre
d’'Austrevent et chanoine jubilaire de l’église Cathédrale
d'Arras, et vicaire-général avec autres du siége épiscopal
vacant (1), désirant satisfaire et m'acquiter de l'offre pieux
que j'ay fait à Dieu nostre Sauveur et Rédempteur et à la
très glorieuse Vierge Marie sa Mère, patrone de ladite
Eglise de fonder en l’hospital de l’hostel-Dieu en Ja Cité
deux couches pour la rémission de mes péchés, et en reco-
gnoissance et remerchiment des graces et bénéfices que j'av
receu toute ma vie, et entre autres, pour avoir tousiours
vescu et subsisté DE BONIS CRUGIFIXI ; pour ces causes, j’ay
donné, cédé et transporté... au prouffit dudit hospital trois
cens florins de rentes héritiëéres..…. » (2).
Puis, en 1699, le Chapitre achète aux sieurs Louis Clic-
quet et consorts, un quartier qu’on appela l'Hôpital des fem-
mes et qui est ainsi décrit dans l’acte de vente:
« Tout un quartier de derrière d’une maison ce présente-
ment occupée par lesdits Clicquet, séant en cette ditte Cité,
rue de Baudimont, tenante d’un costé audit hospital, d’autre
costé à la maison du sieur de Saint-Léger, de boult et par
devant à icelle maison el par derrière audit hostel-Dieu de
cette dite Citté, plus ont ceddé la cour joingnante ledit quar-
tieër à prendre inclusivement jusqu’au latis de la dite
court » (3).
La Révolution fit de l’ensemble de tous ces bâliments une
vaste prison.
L'hôtel-Dieu comprenait deux chapelles. La plus ancienne,
celle de St-Gilles, remontait au XIe siecle et était en façade
(1) Etienne Moreau, nommé Eveque d'Arras en 1656, ne fut sacre
qu'en 1668 (Notce de la province d'Artois, par Bultel, p. 76).
(28 Archives départementales, Fonds de l'Hôtel-Dieu.
(3) 1bidem.
— 167 —
sur la rue Baudimont où elle exista jusqu’en 1831 : un des-
sin reproduit dans les Mémoires de l'Académie d'Arras (1)
en donne une idée suffisante pour en faire regretter la dis-
parition. Elle était en style roman et contemporaine de la
Cathédrale, à laquelle elle ne devait guère survivre. De 1803
à 1808, cette chapelle servit d'église pour la paroisse Saint-
Nicolas-en-Cité, qui fut, à cette dernière date, transférée
dans la chapelle des Clarisses.
La seconde chapelle de l’Hôtel-Dieu, dédiée à Ste-Barbe,
existe encore aujourd’hui ; située au centre de l'hôpital qui
fut reconstruit en 1594, elle a été bâtie deux ans plus tard et
complétée par un cloitre intérieur dont on peut admirer les
belles proportions et les peintures murales, débarrassées
récemment du badigeon qui les recouvrait.
Après diverses vicissitudes dans le courant de ce siècle,
cet établissement est devenu la maison-mère des sœurs de la
Providence que Mgr Parisis y appela en 1853.
De l’Hôtel-Dieu au bas de la rue Baudimont, les maisons
portaient les enseignes suivantes: en 1366, Les Bouteilles
d'1rgent, et l'Echiquier ; puis en 1538, la Fleur de Lys, la
Clef d'argent, la Harpe, et au coin la maison nommée
St- Antoine.
Rue Maiïtre-Adam.
Cette rue formait la ligne séparative du pouvoir de l'Evè-
que et de celui des Maüs, lequel s’étendait de ce point jus-
qu’à la porte de Baudimont et (2) appartenait à l’abbaye
royale de St-Vaast. Elle a emprunté son nom, non pas au
(1) Année 1831: par une inadvertance du lithographe, la planche
a été renversée et tirée à l'envers.
(2) Un titre de 1281 établit une « rente ke Cornus Faveriaus doit
pour se maison ki siet en le rue des Maüs »,— Archives départemen-
tales, Fonds du Chapitre.
— 168 —
trouvère Adam de la Halle qui vient de donner son vocable
à l'une des nouvelles rues d'Arras, mais à son contemporain
Adan de Vimy, conseiller de Robert 1er, comte d'Artois.
Une charte de 1239 nous appprend en effet que maitre Adam
de Vimy acquit le fief du nouveau Baudimont qui touchait
à cette rue (1).
C’est probablement un membre de sa famille qui y fonda
vers le milieu du XI1Ie-siècle, un hospice quine nous est connu
que par cette mention du Trésor des chartes : « Li maisons
que Elyas donna en le rue Maistre-Adam, qui est ore justi-
che et singnerie Monsieur le Prevost, sont xu femes, si n’ont
riens fors l’ostel » (2). Puisque cette fondation était en dehors
de la justice du Prevost, représentant le pouvoir du Chapitre
ou de l’Evèque, elle était donc bien située sur le pouvoir des
Maüs, au fond de la rue Maitre-Adam à gauche, en se tour-
nant vers le rempart. D'après le plan de Beffara, en 1766,
celte maison semble être redevenue une propriété privée. La
rue Maître-Adam ne comprenait d’ailleurs que deux ou trois
maisons. attendu que les deux autres habitations construites
aux angles de la rue Baudimont avaient leur façade sur cette
derniere.
Le niveau de cette rue marquait une forte déclivité vers
la porte à laquelle elle conduisait et dont l'établissement
remontait au XIIIe siècle ; c'est ce qu’on pouvait encore cons-
later dans ces dernières années, avant sa démolition, car on
distinguait trés bien le point d'attache des piles de l'ancien
pont jeté sur le fossé des fortifications. La porte Maitre-
Adam avait une forme ogivale du côté de la ville, et débou-
chaïit sous une tour du côté extérieur : M. Terninck, dans
ses Promenades urchéologqgiques, pense que la chaussée Bru-
nehaut venait y aboutir.
(1) Inventaire de Godefroy, t. 1°*, p. 107.
(2) Archives départementales. Série A, Trésor des chartes d'A rtois.
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Rue des Bouchers-de-Cite.
Comme son nom l'indique, celte rue était le siège de la
corporation des bouchers de la Cité, mais à l’origine elle
s'appelait différemment. On la nomma longtemps la rue de
Quistost ou de Gutstelle : nous n'avons pas trouvé d’explica-
tion salisfaisante pour le premier de ces deux noms, en sorte
que nous nous permettrons d'en proposer une nouvelle qui
ne nous parait pas dénuée de fondement. Etant donné
l'orthogranhe de ces mots, que nous avons reproduite comme
nous l'avons trouvée, et la consonance évidente des deux
noms — Quistost, Guistelle — nous ne serions pas étonné
d'y voir un seul et même mot, car il suffit de prononcer le G
en l’accentuant pour qu’il devienne l'équivalent de la lettre
initiale de Quistost.
Nous vovons, le 11 juin 1393, Robert Lartizien prendre
à rente pour le compte du Chapitre « une pièce de terre séans
en le dicte chité sur le rue de Quitost, derrière le porte de le
Maison-Dieu, aboutant d’un bout au tènement Pierre le Cat
et de l’autre bout au tènement Jehan le Bel » (1).
La famille de Ghistelles, qui habitait vraisemblablement
la rue à laquelle elle a donné son nom, quoique originaire
de Flandre, appartient aussi à l’histoire d'Arras. C'est la
fille du gouverneur de ce nom qui fut guérie miraculeuse-
ment, en 1226, en prenant de l’eau du St-Cierge et qui fonda
la confrérie des L’elits- A rdents (2).
Le P. [Ignace nous apprend que « la maison de Ghistelles
avoit anciennement sa sépulture en une chapelle sous l'or-
gue de la Cathédrale d'Arras, à droite de l’autel où l’on ex-
pose la Manne à la vénération du peuple ; l’on y voit encore
(1) Archives départementales. — Fonds du Chapitre.
(2 Voir notre Cartulaire de N -D. des Ardents, p. 36.
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un tombeau en marbre et des figures à genoux sur une cor-
niche de la muraille » (1).
Au n° 10 de la rue des Bouchers-de-Cité se trouve l'hos-
pice Ste-Barbe, fondé par Barbe Mallart en vertu de son
testament du 2 septembre 1630. Voici la partie principale
de cette pièce inédite qui fait connaître exactement dans
quelles conditions cette maison a été établie :
« Zn nomine Domini, amen. Je Barbe Mallart femme de
Me Thomas de Vauchelles, avocat au Conseil d'Artois, rési-
dent en la Cité d'Arras... fait mon testament et disposition
pour dernière volonté... Voulant mon corps estre inhumé
au cimelière de Saint-Nicaise en laditte Cité près mes père
et mère, et que le service solennel soit dit et célébré, le corps
présent, si faire se peut, sinon au plutost après en l'église de
St-Nicolas où je suis paroissienne..... Je veux et entend que
soit fait une fondation pieuse à perpétuité pour cinq pauvres
vieilles femmes veuves à chacune desquelles sera pourvue
d’une chambre ou maïisonnette pour les colloquer et demeu-
rer, et de quinze mencauds de bled par an qui revient à
chacune d'icelles trois mencauds, voulant que si aucuns de
mes pauvres parents où ceux de mon mary se présentoient
pour y estre colloquez seront préférez à tous autres, bien en-
tendu que pour la première fois je veux que Jean Dufresne
nosire serviteur jouisse de l’une des dites chambres,
ensemble du revenu dudit bled sa vie durante., seullement à
condition d'y résider et non autrement, lequel pourra choisir
l’une des dittes maisonneltes où chambre, en faveur des
bons et fidèles services qu’il m'a fait, passé plusieurs années,
laquelle donnation sortira effet or primes après le décès de
mondit mary el de moy, les mises de laquelle fondation, tant
pour l'achat des dittes maisonneltes et chambres qu'’autre-
ment avec le susdit annuel de messes, donnation et légats
cy dessus seront à la charge et despens desdits Charles,
(1) Supplement aux Mém. fo 503.
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Nicolas, Marie-Antoinette et Anne de Douay fréres et sœurs
enfants desdits Charles et demoiselle Claire de Beauvoir,
comme aussv lous et quelconques les frais et débours qu'il
conviendra exposer pour mes obsecques, et funérailles et
banquet du jour de mondit service, le tout convenablement
el selon qu'à mon état appartient. Et pardessus ce seront
tenus entretenir les dittes maisonnettes et chambres des
dittes cinq pauvres femmes veuves à leurs dépens ne soit
qu'icelles maisonnelles et chambres ou partie d’icelles vien-
nent à tomber en ruines, auquel cas icelles seront réparées
du revenu desdits quinze mencauds de bled, lesquels seront
vendus pour les diltes réparations, après le paiement des-
quelles les ditles femmes veuves rentreront en la jouissance
dudit bled 8 portion comme dit est, dénommant pour mettre
la ditte fondation à exécution après le décès de mondit mary
et du moy M° Bonaventure Lucas, prestre pasteur dudit
St-Nicolas, Monsieur le Prévost de la Cité avec un maneglier
des plus ancien régnant de la ditte église de St-Nicolas, et
en cas de mort dudit pasteur, je dénomme son successeur
de la dilte cure, et ainsy successivement, comme aussy les
successeurs dudit sieur Prévost, en cas du prédécédé audit
de Vauchelles mon marv et moy testatrice auxquels sieurs
pasteurs prévols et maneglier je prie dénommer admettre
el accepter les dittes cinq pauvres femmes veuves les plus
nécessileuses qu'il leur semblera et après le décès d'elles ou
aucunes d’icelles, en dénommer et establir autres en leur
place et pourquoy je donne à l’église dudit St-Nicolas la
somme de trois florins de rente par an a toujours afin de
tenir la main que laditte fondation fut tant mieux observée,
ce mien testament fait du consentement dudit de Vau-
chelles mon mary et de luy suffisamment et agréablement
autorisée et sans contrainte si comme je déclare mais de ma
pure et franche volonté.
En tesmoin de quoy av signé ce présent testament de mon
seing manuel, comme aussy a fait mon dit mary, ce second
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jour de septembre seize cent et trente. Signé : Barbe Mallart
el de Vauchelles avec paraphe » (1).
Les biens qui assuraient le service de cette fondation ont
été réunis à ceux des Hospices d'Arras qui en ont encore
aujourd’hui la jouissance. Ils consistent en 3 hectares 86 ares
23 centiares (environ neuf mesures) de terres situées dans
les communes de Noyelles-sous-Bellonne et Sailly-en-Ostre-
vent ; le taux de leur revenu a varié singulièrement selon les
époques ; elles étaient louées 150 livres en 1779, plus
40 livres de rente sur les Etats d’Artois. Le fermage était de
309 fr. en 1810 ; 430 fr. en 1819 ; 485 fr. en 1898 ; 742 fr. vins
compris, en 1866 ; 358 fr. avant 1891, et 337 fr. aujourd'hui,
plus une rente de 57 francs, ce qui permet de donner à cha-
cune des cinq pensionnaires de cet hospice une somme de
soixante francs par an, indépendamment de la chambre qui
leur est gratuilement accordée.
La maison de Ste-Barbe a été reconstruite en 1831 : elle
ne comprend que deux chambres au rez-de-chaussée, trois
au premier étage, et une cour qui la sépare de la rue avec
laquelle elle communique par un portique assez élégant.
Rue du Vent-de Bise.
Elle est ainsi nommée en raison de sa situation au nord
de la ville.
A son extrémité se trouvait la porte Triperesse ou de la
Triperie, près des restes de laquelle, dit le P. Ignace, on
voyait encore une vieille tour en 1725 (2). Son nom lui vient
évidemment de ce que les tripiers de la Cité étaient installés
dans son voisinage, à côté des bouchers, disposilion simi-
laire à celle qui existait pour la ville dans les rues confinant
(1) Archives de l'hôpital St-Jean d'Arras.
(2) Dictionnaire, 1v, Verbo Ronville.
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à la place actuelle de la Vacquerie. C’est là que se tenait le
marché dit au Pied-Fourchu, non pas comme le prétendent
les auteurs des Rues d'Arras « parce que la surveillance y
élait moins grande », mais tout simplement par allusion à la
forme du pied des animaux qui s’y vendaient, de même que
les droits qu'on y percevait pour leur entrée dans la Cité
s’appelaient la ferme du pied fourche (1).
Tout à côté, se trouve le mont de l’Union, ainsi dénommé
parce qu il joint la Cité à la ville, sur le sommet duquel on
pouvait facilement hisser des pièces d'artillerie pour la
défense de la place.
À quelques pas de là s'élevait une brasserie près du fossé
Burien dont les eaux étaient probablement plus limpides
qu'aujourd'hui ; un titre d'arrentement perpétuel, en date du
16 septembre 1522, contient en effet ces renseignements que
je copie au passage :
« Comparut en sa personne Jehan du Puich, brasseur,
demeurant hors la porte de l: Triperie faulxbours de Cité ;:
Et recongnut comme... il ayl prins de vénérables et discretz
SSrs Mess" prévosl doien et Chapitre de l’église Notre-Dame
d'Arras comme ayant le regisme gouvernement et adminis-
tration de la maison, hospital et Hostel-Dieu en Cité à tiltre
d'arentement perpétuel ung manoir et heritaige non amazé
appartenant audit Hostel-Dieu nommée le Blancque Leve-
riere (2) scituées hors de ladite porte de le Triperie au devant
des fossez de la ville d'Arras, tenant de trois costez au flé-
gard et d’aultre à le maison et héritaige nommé le Blancq
Cellier » (3).
La rue du Vent de Bise faisait face aux remparts de la
ville, sur l'emplacement desquels s’est élevée la moderne rue
(1) Dictionnaire de Furetière.
(2) La blanche levrette.
(3) Archives départementales. Fonds de l'Hôtel-Dieu.— Arrente-
ment de 1522, auquel en est joint un semblable de 1502,
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de Turenne. C’est là que Louis XI s'était bâti, sur les fossés
decant Arras, un hôtel à son usage personnel, qui n'eut
d'ailleurs qu’une existence éphémère (1).
De l’autre côté, au coin de la rue des Bouchers, et sur le
pouvoir de la Cuisinette, se trouvait le pavillon militaire du
Petit- Louvre ; cette caserne fut érigée au commencement du
XVIIIe siecle sur l’emplacement d’un cabaret qui portait
cette enseigne et d’un autre nommé le Mouton-noti. C'est
là que sont actuellement les bureaux de la manutention.
Les maisons qui suivent s'appelaient : l’Ecu de France
et de Bourgogne, la Couronne d’or, l’'Ange d'or, le Canon
d'or, la Notre-Dame et le Lothoir (2) mot dont notre coll-gue
M. Loriquet a ingénieusement découvert l'étymologie, Aus-
torius, Autour, oiseau de proie qui servait d’enseigne.
Saluons en passant la porte de Cité. surmontée du célebre
calvaire d'Arras, mais nous ne nous y arrèlerons qu’un
instant, tout ayant été dit sur ce sujet (3). Bâtie au XIVesiècle
pour mettre la Cité en communication avec la ville, elle fut
reconstruite au X VITE et démolie en 1790, ainsi que les rem-
parts adjacents qui se continuaient le long de la rue actuelle
du Vingt-Neuf Juillet ; nous n'avons donc rien à dire de cette
dernière rue, puisqu'elle n'existait pas dans l’ancienne Cité.
(1) Mémoires de l'Académie d'Arras, 2° série, t, xxv, p. 83.
(2, Archives départementales. Plan du XVilesiècle, n°1459, carton f.
(3) Nous avons résumé son historique dans notre notice sur la
délimitation des anciennes paroisses d'Arras (St-Nicolas-en-l'Atre).
ne
Louis-Noël
PAR
M. L. VILTART
Membre résidant.
RS
HR y aurait un livre, et un beau livre, à faire sur M. Louis-
æ Noël que l’Académie a l'honneur de compter parmi ses
Membres honoraires ; pour moi, je voudrais, à l'aide des
quelques renseignements que je possède, mais qui ne sont
pas tous sans imprévu ni saveur, esquisser la physionomie
et jalonner la carrière du statuaire dont la dernière œuvre
était, hier, érigée sur une des places publiques d'Arras (1).
HUBERT LOUIS-NOEL naquit à Ruminghem, près
Saint-Omer, en 1839. Faute de documents, passons sur ces
premières années qui, en général du reste, n’ont d'intérêt
que pour l'enfant qui les a vécues. Je sais cependant, de
source que je crois certaine, qu’il fut d’abord élève des écoles
académiques de sa ville natale, dirigées à cette époque par
les Frères de la Doctrine chrétienne ; qu’il fut un élève
(1) La statue du P. Halluin, inaugurée le 19 juillet 1896, sur la
place du Wetz-d'Amain,
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remarqué et encouragé, et poussé dans la voie artistique
non seulement par ses maitres, mais aussi par un certain
nombre d'amateurs, par M. Omer Pley, notamment, un
homme de grand goût, un peintre estimable et un musicien
de talent, aujourd’hui un vénérable vieillard de 88 ans, qui
a toujours pour M. Louis-Noël la plus affectueuse èt la plus
flatteuse estime.
J'ignore en quelle année le jeune Audomarois entra à
l'Ecole des Beaux-Arts, dans l'atelier de Jouffroy ; un vieux
journal jauni me permet néanmoins d’aflirmer qu'il y eut
aussi des succès. C’est toute une histoire que j'emprunte à
un écrivain qui a signé JACQUES SEM :
« Cogniet, l'auteur de T'intoret peignant sa jille morte,
aimait les sculpteurs. 1} avait compris tout ce que l'art de
Germain Pilon réserve de déboires, de tortures, de profonde
misère à ceux qui, aujourd'hui, se sentent atlirés vers la
sculpture.
» Le peintre vit de son chevalet ; le statuaire meurt de sa
glaise.
» Cogniet ne l’ignorait pas. Aussi, de tous les professeurs
de l'Ecole, est-il le seul qui ait encouragé les élèves sculp-
teurs d’une façon toute paternelle, à l’occasion des concours
d'esquisses. On sait que l’esquisse peinte qui obtient la pre-
mière médaille est acquise à l'Ecole. Il n’en est pas de mème
de l’esquisse modelée. Comme il en coùterait quelques sous
pour en obtenir un moulage, et comme la sculpture n'inté-
resse pas, le lauréat du concours est prié d'emporter son
œuvre. Cogniet se sentit humilié de cette inégale fortune
entre les peintres el les sculpteurs, et aussi souvent qu'il fit
partie du jury, on l’a vu demander aux lauréats de lui aban-
donner leur esquisse qu'il conservait avec soin dans son
atelier.
» Alors les sculpteurs se sentaient fiers, honorés et soute-
nus qu'ils étaient par cet homme de bien, dont ils n'avaient
pas reçu les leçons. L'otelier du peintre est peuplé de leurs
— 177 —
ouvrages. C’est là que les historiens des statuaires de notre
génération devront chercher le point de départ, l’œuvre de
jeunesse, la couronne initiale de leurs modèles. C'est Ià
qu'ils trouveront un Saint Jean-Baptiste, de Barrias , une
-1gar, de Louis-Noez ; une Victoire, de Jouandot, et trente
autres rondes-bosses de bon style. »
Le renseignement est précieux ; il est suivi d’une tou-
chante anecdote que l’on lira avec non moins de plaisir ; elle
se rapporte à un autre artiste audomarois, à un grand artiste
qui a eu, dans plusieurs de ses dessins, des éclairs de génie.
« L'un des élèves préférés de Cogniet, fut Chifflart, prix
de Rome en 1851. Ces temps sont loin. Pendant de longues
années, Chifflart, qui est un homme de talent, vécut dans
l'intimité du maitre. Un jour, il cessa de le voir. Dix ans
s’écoulèrent. Un élève de Cogniet rencontre Chifflart dans
la rue.
— Et M. Cogniet, que devient-il ?
— Il ya dix ans que je ne l'ai pas vu.
— Ah! c'est mal. Va voir le maître. C’est un homme de
cœur.
» Chifflart promet et tient parole. Cogniet n’était pas chez
Jui. En rentrant il trouve la carte de son élève, prend la
plume, s'excuse aussitt du contre-temps qui l’a privé d’une
visite attendue.
» Deux jours plus tard, nouvelle rencontre de Chifflart et
de son camarade, au coin de la rue Cadet et du faubourg
Montmartre.
— 11 m'a écrit, dit aussitôt l'élève de Cogniet, et sa lettre
est bien belle. Entrons ici, tu vas la lire.
» La porte d’un marchand de vins est franchie ; on s’as-
sied, et Chifflart tend la lettre du maitre à son ami. Ceci se
passait en 1874. Cogniet avait quatre-vingts ans. Sa lettre
est d’un cœur de vingt ans.
» Il rappelait à son élève les jours évanouis de l'atelier, le
prix de Rome, les premiers succès du Salon, mais surtout
12
— 178 —
un portrait que Chifflart avait fait de la mère de Cogniet sur
son lit de mort. « Je le garde ce tableau, votre chef-d'œuvre,
» écrivait le maitre ; il est toujours devant mes veux, et le
» nom de son auteur est inséparable pour moi du nom de ma
» mère adorée. »
» Les deux amis ne pouvaient lire sans émotion cette page
écrite d’une main que l’âge avait rendue tremblante.
— Tu asraison, Chifflart, dit son camarade en lui ren-
dant l’autographe, oui, cette lettre est bien belle. Cogniet
n'a pas moins de cœur que de génie. »
En appuyant sur ces derniers mots, je pourrais dire que
je ne me suis pas éloigné de mon modéèle et ce serait une
transition ; mais je ne veux pas effaroucher sa modestie et
je poursuis l’histoire de M. Louis-Noël qui est, désormais,
celle de son ébauchoir.
Il y a trente-trois ans que l’auteur du P. Halluin fut reçu,
pour la première fois, au Salon. C'était en 1863.
Depuis vingt-trois ans, il a oblenu avec Rebecca, statue
en marbre dont un modèle en plâtre est au Musée d'Arras,
une médaille de deuxième classe, la plus haute récompense
qui soit décernée depuis longtemps, la première médaille et
la médaille d'honneur étant passées presqu’à l'état de mythe.
Il est vrai que, depuis, la croix de la Légion d'honneur...
Mais n'anticipons pas.
L'œuvre de M. Louis-Noël comprend des portraits et des
statues ou monuments ; comme celle de tout sculpteur, elle
se divise en deux parts, la petite et la grande, celle qui
compte dans le bagage de l’artiste et celle qui compte peu.
Sauf exceptions, bien entendu, comme à toute règle. Ainsi
on ne saurait, dans la plus rapide étude sur notre compa-
triote, passer sous silence le buste de M. de Mallortie, celui
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de M. Paris, celui d’Alphonse de Neuville, celui d'Edouard
Plouvier (1), celui de Mgr Meignan, dans lesquels ont été
fixés, avec une extrème sûreté de main, des traits qui sont
et seront toujours chers. Il faut citer encore le buste de
Mgr Dennel (2), celui du bon La Fontaine (3), celui enfin
du peintre Decamps (4).
La partie la plus importante et devant laquelle l'avenir
s'arrêtera suflirait à la gloire de plusieurs statuaires.
Est-il besoin de rappeler ces compositions toujours gran-
dioses et bien équilibrées, que le Musée d'Arras possède
presque toutes, soil en original, soit en reproduction? Nous
n'avons pas, il faut le regretter, la Muse d'André Chénier,
dont l'exécution en marbre fit sensation en 1872. Jehan
d’Aire, l’un des bourgeois de Calais, est à Aire ; la statue de
Suger, à Saint-Omer; saint Hugh, évêque de Lincoln, en
Angleterre ; Jacques Callot se dresse sur une des places de
Nancy.
Franchissons quelques années et nous voici en présence
d'un des chefs-d’œuvre de Louis-Noël, en face de son David
d'Angers.
« Le sculpteur de Donchamps et du général Foy, est
représenté debout, vêtu à la moderne et drapé, la tête nue,
tenant dans sa main l’esquisse de la figure principale du
fronton du Panthéon, la Patrie distribuant des couronnes.
De l’autre main, David tient un maillet qu'il pose sur un
aulel antique placé à sa droite. La face antérieure de l'autel
porte un seul mot: Patrie. Simple et grave dans sa pose,
tel est le David de M. Louis-Noël. La tète et les mains ont
été l’objet d’une étude spéciale de la part du statuaire. Lége-
rement inclinée en avant, la tête pense. Une vague mélan-
(1\ Musée d'Arras.
(2) Cathédrale d'Arras.
(3) Musée d'Arras, modéle en plâtre bronzé du buste en bronze
inauguré en 1894, à Fontenay, par les Rosati.
(4) Musée d'Arras.
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colie est répandue sur le visage du maitre. On dirait les
mains modelées par David d'Angers lui-même. »
Ainsi écrivait, en 1880, un critique de grand talent,
M. Henry Jouin, et ce bel éloge si juste, un poëte l'avait
déjà adressé à M. Louis-Noël dans ce quatrain plein de
souffle :
{
Sur ce fier piédestal je l'admire et je l'aime,
Ce bronze ressemblant, si vivant et si beau.
On dirait que David est sorti du tombeau
Pour emprunter ta main et se sculpter lui-même.
I] y avait cependant entre la statue définitive et la ma-
quette une différence capitale. En effet, ce que M. Louis-
Noël avait conçu et exécuté, ce n’était pas un David d’An-
gers revêtu d’une redingote de propriétaire et abaissé au
niveau de la mode qui passe, c'était un David d'Angers
drapé à l’antique, beau de l’éternelle beauté humaine et se
dressant dans la gloire des apothéoses.
Il est regrettable, le statuaire lui-même le regrette encore,
que la municipalité angevine n'ait pas cru devoir faire exé-
cuter dans toute sa forme et teneur l'œuvre couronnée par
elle en 1878. Ce qui rachète un peu sa faute, c’est qu’à sa
demande l’auteur de David d'Angers fut décoré au pied de
sa statue (1880).
De 1878 à nos jours, notre éminent compatriote a exécuté
un certain nombre de statues et de monuments religieux.
La première en date est la statue de Notre-Dame des Ar-
dents. Puis viennent le monument du cardinal Régnier,
archevèque de Cambrai (1); celui de Mgr Lequette (2), évè-
que d'Arras; celui du cardinal Guibert (3) et enfin saint
Thomas d'Aquin, remarquable statue en bronze qui n'est
(1) Cathéirale de Cambrai.
(2) Eglise Notre-Dame des Ardents.
(3) Basilique du Sacré-Cœur de Paris.
— 181 —
pas seulement à Corbara, en Corse, au Séminaire des Mis-
sions dominicaines, comme l'indique le catalogue du Salon
de 1886, mais aussi dans les appartements privés du Vatican.
Pour la restitution de la grande figure du Docteur universel
et de l’Ange de l’école, le P. Jouin, un éloquent dominicain
et un bon Français, ancien aumônier de l’armée du Nord,
aida le sculpteur de ses conseils (1).
M. Louis-Noël a assisté au siège de Paris ; il était à Bu-
zenval avec le bataillon d'Henri Regnault. Après le champ
de bataille, son ardent et profond patriotisme s’est encore
affirmé, une première fois, dans la Défense de Paris, une
symbolique figure très décorative, puis dans la statue de
Faidherbe, si unanimement admirée.
J'ai gardé pour la bonne bouche, si j'ose m'exprimer
ainsi, la plus haute création de M. Louis-Noël, une beauté
parfaite que le temps ne ridera pas, l’idéale baigneuse qui a
(1) On lira avec intérêt, sans aucun doute, quelques renseigne-
ments biographiques sur le P. Jouin qui, par le ministère qu'il rem-
plit à l'armée du Nord, se rattache à l'histoire de notre pays. Nous
les empruntons à M. Aime Giron (Figaro du 23 avril 1889)
« Il'était né à Angers, en 1835, et vetit la robe dominicaine en
1861. Du Noviciat de Saint-Maximin 1ls sortirent deux, le P. Jouin
et le P. Mercier, qui devaient désormais — étroitement unis — che-
miner cœur à cœur et bras à bras, du monastère au champ de ba-
taille, du champ de bataille à la chaire et de la chaire au lit d'agonie
où ils durent se séparer.
» Religieux à Lille, religieux à Paris, le P. Jouin étudiait, pré-
chait, priait, quand éclata la guerre de 1830, et les deux amis pur-
tirent, en qualité d'aumôniers militaires, pour l'armée du Nord,
sous le général Faidherbe. Le matin de chaque bataille, le P. Jouin
était le premier à cheval. Sur le signe d'un soldat ou d'un officier, il
en descendait. Debout, les deux hommes échangeaient tout bas quel-
ques paroles, Puis le Péêre bénissait, embrassait son enfant et —
comme suprême conseil et suprême espoir — lui criait ceci : « À Dieu
va ! » et le soldat ou l'officier allait mourir.
» Après la bataille, le P. Jouin courait aux blessés, aux mourants,
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ravi Paris et Madrid. Elle devrait être au musée du Luxem-
bourg ; elle est à Arras. Nous y renvoyons nos lecteurs. Le
marbre est plus chaste que les mots, bien que les veux d’un
enfant puissent se poser sur ce chef-d'œuvre sans se salir.
En résumé, M. Louis-Noël... Mais n'est-ce pas le moment
de placer le mot de la fin ?
Dans un diner de noces auquel assistait le statuaire,
portés les toasts à la ravissante mariée et au jeune époux,
un convive leva son verre et dit :
— « À Louis-Noël, un grand artiste.
— » Et un grand cœur! » ajouta une dame de Saint-Omer
qui l'avait vu naïtre et grandir, et savait de quels soins il
entourait la vieillesse de sa mère.
aux morts, collant son oreille, coulant sa main sur toutes les poi-
trines et, des larmes plein les yeux, donnant à ces vaillants encore
chauds la dernière absolution. Il assista ainsi aux combats de Pont-
Noyelles, de Bapaume, de Saint-Quentin, intrépide et infatigable
jusqu'au jour où la variole noire le coucha, par là, tout seul, dans
un réduit humide et glacial. Mais l'ami accourut — le P. Mercier,
grièvement blessé lui-même — qui le soigna et le sauva.
» La guerre était finie dans les douleurs et dans les humiliations.
Les deux religieux modestement reprirent leur robe blanche et rega-
gnérent leur humble cellule où la croix de la Légion d'honneur vint
les surprendre au pied de leur croix de bois.
» En regret et en souvenir des malheureux soldats de l’armée du
Nord tombés si glorieusement, on leur éleva un monument. Le
P. Jouin fut chargé du discours d'inauguration. Ah ! il savait bien,
lui, comme ils s'étaient battus et comme ils avaient aimé la France
— tous, les morts et les vivants ! il parla des revanches pacifiques
et glorieuses et fit un tel tableau des souffrances de la Patrie que
toutes les larmes jaillirent et que toutes les mains applaudirent »
ES
Envois de M. Louis-Noël au Salon des Champs-Elysées.
1876.
1877.
1878.
1879.
———— HE — —
M. J. de Folart, maire de St-Omer, buste marbre.
G. Garnier, peintre, buste terre-cuite.
Mile 4. C.. buste terre-cuite.
À gar désaltérant Ismaël, groupe plâtre.
M. Angelo, buste plâtre.
L. Grandet, buste plâtre.
Félix Berthélemy, de l’Académie impériale de musi-
que, buste terre-cuite.
L'abbé Derguesse, médaillon plâtre.
Portrait de Mme L. B., médaillon argent.
Enfant, buste plâtre.
La Muse d'André Chénier, groupe plâtre.
Jacques Callot, statue plâtre. Modèle du monument
à Nancy.
La Muse d'André Chénier, marbre.
Rébecca, statue plâtre.
Jehan d’Aire, l'un des bourgeois de Calais, buste
plâtre.
Suger, statue plâtre ; pour un monument érigé à
Dunkerque par la Société des Antiquaires de la
Morinie.
A. de Neuville, buste bronze.
Rébecca, statue marbre.
Saint Hugh, évèque de Lincoln, statue plâtre. Modèle
moitié de l’exécution d’une statue destinée à la
Chartreuse de Parkminster (Grande-Bretagne).
Notre-Dame des Ardents, statuette argent. Réduction
d’une statue exécutée en pierre pour l’église du
même nom.
Portrait de M. B., médaillon bronze.
Docteur Potain, buste bronze.
Edouard Plouvier, buste marbre offert à la ville
d'Arras par l’Union artistique du Pas-de-Calais.
M. Paris, ancien sénateur, buste terre-cuite.
1880.
1881.
1882.
1833.
1885.
1886.
1887.
1888.
1889.
1890.
1891.
1892.
1893.
1394.
1895.
1896.
— 184 —
David d'Angers, statue bronze, hauteur 3" ; pour la
ville d'Angers.
La ville de Chambéry, statue plâtre. Modèle de statue
pour l'hôtel de ville de Paris.
Portrait de M. Jean Gigoux, buste terre-cuilte.
Portrait de M1 Marie Q., buste marbre.
Portrait de M. G. Q., buste marbre.
Mgr Meignan, archevèque de Tours, buste marbre.
Le docteur Evrard, buste marbre; pour la ville de
Saint-Omer.
Le cardinal Régnier, archevèque de Cambrai, statue
marbre ; pour la cathédrale de Cambrai.
Saint Thomas d'Aquin, statue bronze; pour le Sémi-
naire des Missions dominicaines, à (Corbara
(Corse).
Feu Mgr Lequette, évêque d'Arras, statue marbre ;
pour l’église Notre-Dame des Ardents, à Arras.
Portrait de M. B. C., buste marbre.
Baigneuse, statue plâtre.
Feu l'abbé Durier, buste plâtre.
Portrait de M. Duquesnoy-Gilbert, buste marbre.
Portrait du frère Fidèle, buste plâtre.
Moine en prière, plâtre. Modèle du bas-relief en
bronze décorant la sépulture du R. P. Jouin, au
- cimetière du Montparnasse.
Baigneuse, statue marbre.
M. H. D., buste marbre.
Le général Faidherbe à Bapaume, 3 janvier 1871 (1).
Modèéle en plâtre bronzé de la statue en bronze
inaugurée à Bapaume le 27 septembre 1891.
Portrait de ma mére, médaillon marbre (2).
La Musique française, statue pierre ; pour la mairie
du IX° arrondissement.
Henri Dupuis, donateur du musée Dupuis, à St-Omer.
Mgr Dennel, écèque d'Arras, buste marbre.
Le père Halluin, statue bronze.
(1) Se trouve au Musée d'Arras.
(2) Cimetière de Blendecques.
eee mere
3 Ÿ Ÿ \ Ÿ x fe? 0
e e Xe Xe. 3 »De
LE VERITABLE
HOTEL DE SECHELLES
CHEF-LIEU DE LA SEIGNEURIE DE RONVILLE
par M. A. GUESNON
Membre honoraire.
D es plus anciens documents que l’on possède sur la topo-
“224 graphie d'Arras nous montrent la Ville et la Cité, ainsi
que leur banlieue respective, fractionnées en circonscrip-
tions judiciaires, administratives ou fiscales, de nature et
d’étendue diverses.
Chätellenies et mairies féodales, sergenteries héréditaires
ou personnelles, seigneuries et simples fiefs, on les confon-
dait dans le langage courant sous la dénomination générale
de « pouvoirs » — potesias, justicia, districtus.
Nous trouvons en Cité la châtellenie, la mairie de Galeu-
rue, la tenure du « Maistre escole », Baudimont vieux ou le
pouvoir des Maus, Baudimont neuf ou le pouvoir Maitre
Adam de Vimy, Bourriane ou le pouvoir de la Cuisinette.
La Ville était partagée entre le châtelain du comte et
l'abbaye.
Celle-ci avait dans son lot les sergenteries de l'Estrée, de
— 186 —
la Craonerie et du Grand Jardin, les fiefs des Nocquets et
de Grauwechon (1}, du Bloc ou de l'Etoile (2), du Pré, de
(1) Grauechon (1260) — Grauwechon (XIIIe-XVe 3.) — Grochon
(XVe-XVIIIe s)., transfiguré en Gros-Chêne (Arch. comm. Reg. aux
rentes et locat. 1367), puis en Gros-Frêne (Ibid. Compte de l’argen-
tier 1565-66. Rentes for. 16°), l'origine de ce nom de la rue actuelle
des Agaches reste toujours énigmatique.
En attendant une solution, les indications suivantes peuvent mettre
sur la voie ou signaler une fausse piste :
« Ad Sambram sicut fluit aqua de Gorgechon (Arch. du Nord,
Cart. de Vaucelles fo 28, 1165).
« Nullam decimam apud Bernevillam vel apud Gorgechun reci-
piet » (Cart. de St-Vaast, Codex, x1ie s., n° 59, 1181).
« Le rieu de Grouchon et Maurieu » à Amiens(A. Thierry, Tiers-
état, 11, p. 250-251).
Acquisition de l'abbaye de Vicogne « au camp Trauwechon ».
(Bibl. nat. Moreau. Ch. 1266).
« Bail des « erbages et pastures du Maréchon », portion du Frais-
Marais près de Raches (Arch. de Douai, DD, 88, 1404).
Comp. les noms Pierechon, Collechon, Huchon, etc.
Le dialecte du nord a « grauwet », crochet, d'où peut-être
«< grauwechon » petit crochet — « Sen milleur andier, sen milleur
* keminiel, sen milleur grauwet. » (Roisin, Cout. de Lille, p. 157) —
Yceux rosiaus saquent à grauez de fer (Arch. du Nord, Recelte de
Béthune, Tousst, 1379).
Les « grauwés » servaient d'enseigne : « It. super domum as
Grauwés in vico dou Riez. » — Ibid. Collég. de Ste-Croix, Compte
de 1350) — Une rue d'Arras portait ce nom: « Maison Jeh. le Car-
pentier faisant toucquet de le rue des Grauwés en Haizerue. (Arch.
comm. Embr. 1400, fo 115 vo) — Cf. « In viculo del Crochet — Vicu-
lus Crochez de parrochia Sancte Crucis » — (Guiman,Cartul., p. 227).
Le même dialecte a « groches » (pour « grosses », « groisses »)
scories de fer des marochalleries : « Que aucuns ne jete groises,
cendrées, escumes de fèvre, tieullaux, croin, tierces, en le rue du
T'onnelet. » (Arch. comm. de Lille, Reg. aux bans, 1406. » — « La
place de la barre St-Brice trop encombrée de fiens et de groisses. » —
(Vandenbroeck, Reg. des Consaux. Tournai, 1861,t 1, p.24, 1422).
L'acte original d'une donation de 1279 mentionne précisément en
— 187 —
V’Aubel ; de plus elle possédait dans la « grande comté » les
Grauwechon, près de l'hôpital St-Jacques qui en faisait « letoucquet »,
la forge de Mugistri Willelmi Marcsculli citée dans le Congé de
Baude Fastoul :
Maistre Willaum: le Marescal
Ki bien set ferer un ceval.
(Barbazan et Méon, Fabl., 1, p. 134, v. 692).
Malheureusement, l'orthographe ruine cette analogie purement
phonétique et la solution vraie reste toujours à trouver.
Le nom actuel de la rue lui vient d'un cabaret portant pour ensei-
gne en 1439 Le Ny d'Agaches (Nid de pies) (Embr. 11 oct.) : c’est
l'article 1543 du plan de Beffara, aujourd'hui la maison ne 6. Elle
porta aussi le nom de rue du Croissant, enseigne de la deuxième
maison sur l'autre rang, coin de la rue St-Aubert.
(2) Enseigne du siège de la justice de Bouin, et chef-lieu du pou-
voir, l'une et l'autre appartenant aux Maillv, seigneurs du Rossignol,
dès avant 1356 (Embr., A. Vignon), à Jean, dit Puyen de Maillv, en
1382, et à ses descendants seigneurs de Humbercourt. — Voir l’em-
placement au plan de Desaillv (1704), rue de Méaulens, près de la
porte, n°% 84-85, avec le four banal sur l'autre rang, nos 89-90.
D. Le Pez a transcrit le dénombrement suivant, servi à St-Vaast
au XIVe siècle: « Messire Paven de Mailly, homme liges de l'Eglise
St-Vaast d'Arras. Son fief est : premiers, le maison de le justice de
Bouin et se tour, qui siet d'à lès le porte de Méaulens, et le pouoir
de Bouin, si avant qu'il s'estent, appendant à la justice, c’est assa-
voir : puis l'ospital seigneur Jehan Achariot à l'arestière de le mai-
son Soale du Bure, tenant à le maison de le Clef, en allant tout aval
desci à le ruelle du Pré, et le moitié de le ruelle du Pré desci au
pont qui est devant le maison Willaume des Angelles, qui fu; et
arrière, puis la ruelle du Pré, suivant tout le ruvot du fons de le
cauchie dessous le porte de Méaulens, desci devant le Torte-cambe,
à l'encontre du pouoir des eschevins de dehors le porte de Méaulens,
et, tournant par devant la Vigne d'Or et par devant l’Etendart, toute
le terre desci as arbres Burriane ; item, le ruelle du Tonnelct ; item,
le rue du Bloc ; item, le rue de l'Ierre, tout parmi le place des Fou- -
lons, desci à la moitié du four de l'Ierre ; item, la rue des Soufiletz
et toutes les ruelles quy aboutent à la rue St-Morisse ; item, la moi-
tié de le ruelle dame Colle Moufflette, au lez devant la maison, desci
— 188 —
pouvoirs isolés de l’Echiquier et du Faucon, et dans la
« petite comté », ceux des Marteaux et de la rue du Coli-
moge (1) ou du Mouton-d'Or, sans parler de ses fours et de
ses moulins intra-muros.
Le « baston du chastelain couroit» sur tout le reste, à
l'exception des seigneuries de Chaulnes et de Ronville. J’ai
parlé de la première à propos de l’Estrée (2) ; c'est de la se-
conde qu'il s’agit dans cette notice.
Le sujet n'est pas absolument neuf. Outre que les Rues
au pont St-Vaast, en venant trestoute le rue de Sauti, en prenant
desci as murs de l'Ostellerie St-Vaast, tout partout là où on peut
faire claim à pié sec en venant tout desci en le rue de Noef-Eglise
et desci as Placettes, et desci à la maison Regnault de Hennin; et
toutes les autres choses et tous les droits, closement et entièrement,
tout en le fourme et en le manière que Tasse de Bouin, qui fu se
mère, les tenoit ou temps qu'elle vivoit ». — Bibl. d'Arras, Ms. 376.
Possédé en 1398 par Pierre de Mailly, il était, en 1405, aux mains
de Regnault de Mailly. et de Mme de LouseignoL En 1411, Colart
de Mailly releva le fief comme bail de sa femme, héritière de Regnauit
de Mailly, son frère (30 déc.).
(1) « Mémore que le xxi* jour de septembre mil Ille et cinq,
Gilles du Bus présenta à Mess. Jaq. Cardon, Jeh. de Beaumés, Pierre
de Herzelle, Martin de Lobelet et aultres, Viuchen de le Rive pour
excersser office de sergent en le ruelle du Cok Limoge, comme
soloit avoir Willaumes de Lambres par avant qu'il heut vendu audit
Gille le maison du Mouton d'Or. lequel sergent fist serement comme
le serement le contient. — Et pour ce qu'il fu parlé que ledit Willau-
mes avoit usé de forage au Cok Limoge. il fu dit audit Gill: qu'il ne
devoit point [avoir] ne aroit forage en le dite rue » — Arch. comm.
Reg. mém. 1v, fo 82, ve.
Coq de Limoges, coq émaillé. « Ung nommé Toison d'Or apporta
ung faisan roti, que on nomme aultrement colimoge, moult jolliment
jolli ». Vœu du faisan à Lille, 1453. — Mém. de J. du Clercq, t. 1,
p. 197. (Ed. Reiffenberg).
(2) Mém. de l’Acad. t, xxvi (1895). Tirage à part : Les Origines
d'Arrus- Ville, 1., p. 43.
D en mr un 7e
— 189 —
d'Arras (1) et le Vieil Arras (2) l'avaient déjà traité som-
mairement, M. Ad. de Cardevacque vient de lui consacrer un
mémoire développé sous le titre: L'Hôtel de Séchelles et son
ancienne tourelle à Arras (3).
Ce Mémoire procède d’un dossier spécial formé au siècle
dernier par le greffier de la Ville à l'occasion d’un procès ;
il est conservé à part dans nos Archives communales sous
la cote : Pouvoir de Séchelles.
À la reproduction des pièces qui le composent l'auteur du
mémoire ajoute, d’une part, les transmissions de propriété
fournies par un état des Rentes foraines en 1382 (4) et par
la série des cueilloirs de St-Vaast, de l’autre les transactions
modernes relatives à l’hôtel de M. le député Tailliandier,
objet spécial de la publication.
La première chose qui frappe dans cette reconstitution
historique de la seigneurie de Séchelles, c'est que le nom
mème qu'elle porte y reste inexpliqué. Il ne paraitra donc
pas superflu de reprendre les choses d’un peu plus haut afin
d'en retrouver, s’il se peut, le sens et l’origine.
D'après Guiman, la rue de Ronville, oicus Rotunde ouille (5),
formait de son temps, un districtus (6), autrement dit un
(1) T. 11, p. 381.
(2) P. 46% et 729.
(3) Mémoires de la Commission départ. des Monum, hist. du Pas-
de-Calais, t, 1, Livr. 1v, pp. 339-368.
(4) Publié dans les Mém. de l'Acadèmie, t. xxxvirt sous un titre
trop vague, et avec lacune du sixième tour de la paroisse St-Mau-
rice, p. 415.
(5) Traduction purement phonétique d'un nom vulgaire sans
aucune intention ni portée idéologique, comme on en voit tant
d'exemples. A ce point de vue, le Radonivillu des titres de l'église
Notre-Dame, offre une interprétation satisfaisante.
(6) « Furnus Walberti (debet) thesaurario xu1 d. et 1111 capones. —
Hi duo solidi dantur pro libertate furni, quia scilicet in illo districtu
nullus præter eum debet esse furnus. » — Guiman, Cart., p.217.
— 190 —
pouvoir, avec son four banal, appelé furnus Walberti : or,
ce Walbertus ou Wabertus ne serait autre que le maire de
Ronville en 1170, major de Rotunda oilla ({).
La rente due à l’abbaye pour la franchise du four, jointe
aux autres droits fonciers qu’elle conservait dans ce pouvoir,
semble indiquer qu’à l’origine il devait être tenu de St-Vaast.
Comment donc se fait-il qu'on le trouve ensuite dans la
mouvance de la seigneurie de Saultv, et par conséquent tenu
en arrière-fief du comte d'Artois, à cause de son château
d'Avesnes ?
Il en est du fief de Ronville comme du pouvoir de Chaul-
nes, leur origine est inconnue et la mouvance reste une
énigme. On ne peut donc que poser la question.
Les premiers seigneurs de Saulty que l'on connaisse sont
les Cauderon : Bauduin Cauderon qui dota la léproserie de
Méaulens en 1167 (alias 1177), et ses descendants, les Man-
nessier, prénom resté dans la famille jusqu’au milieu du
XIVe siècle.
Entrée alors dans la maison des Beaussart, connétables
héréditaires de Flandres, la seigneurie passa, vers 13%,
dans celle des Meleun par le mariage de Béatrice de Beaus-
sart avec Jean de Meleun, sire d'Anthoing et d'Epinovy,
comte de Gand, etc.
Nos renseignements sur les anciens propriétaires de
l'arrière-fivf d'Arras remontent beaucoup moins haut. On ne
lui en connait aucun avant Pierre, seigneur de Séchelles,
chevalier picard, nommé gouverneur d'Arras par Île roi
lorsqu'il prit l’Artois dans sa main, de 1347 à 1349 (2}. C'est
(1) « Obitus Emme uxoris Waberti majoris de Rotunda villa » —
Bibl. d'Arras, Ms 341), 28 mai.
(2} Rymer, Fœderu, t. in, 11° partie, p. 137-178, — J.-M. Richard,
Inv. sommaire du P.-de-C.,t 1, p. 57; 1er sept. 1348. — Deinay,
Sceaux d'Artois, n° 1816.
Le procès-verbal de l' « Ostension » des biens de St-Vaast dressé
— 191 —
de ce personnage que le pouvoir de Ronville a reçu le nom
qu’il a toujours porté depuis : premier point laissé dans
l'ombre, et qu’il importait d’éclaircir.
Les pièces plus ou moins tronquées du dossier communal
ne nous édifient pas non plus très explicitement sur les
limites de la circonscription, ni sur l'étendue de ses droits et
redevances féodales. On en trouve le détail complet dans un
dénombrement inédit de 1572 (1).
Compris, d'un côté, entre les rues de St-Jean-Ronville, de
Héronval et le rempart, ce pouvoir s'étendait, de l’autre, sur
une partie du faubourg, englobant la rue St-Vincent jus-
qu'aux « barrettes » (2), la rue de la Croix et la rue Bosquet;
et, rentrant en ville, il comprenait l'autre rang de la rue
St-Jean, avec le côté gauche de la rue des Portes-Cochères
jusqu’à la ruelle de St-Germain (aujourd'hui rue St-Hubert
et réciproquement, par suite d’une transposition des plaques
municipales) (3), ou, plus exactement, jusqu'au puits « de-
vant la porte de M° Charles Cardevacque » (4).
en 1294, mentionne « la tenure de Secelles à Daienville ». — Curt,
de Guiman, Ms. des Arch. départ., pièce 317, fe 263 re.
Sur la seigneurie de Séchelles en Picardie, voir le P, Ansclme,
t. vis. — Maison de Poix.
(1) Voir le texte à la fin de cette notice.
(2) De ce côté d'Arras, les approches de la place étaient fermées
la nuit par des barrières.
(3) La transposition remonte au plan de Beffara ; mais son réper-
toire rectifie l'erreur du calligraphe.
(4) Me Charles, avocat, le véritable auteur de la haute fortune de
cette honorable famille issue de notre bourgeoisie industrielle, venait
d'acheter la maison qui fait le fond de la place des Etats, jadis place
l'Avoué, puis place Miauwe, qu'on appela ensuite place Cardevacque,
mais seulement après cette acquisition.
Le Catalogue de l'Exposition rétrospective 1896) enregistre donc,
sous le n° 248, un anachronisme d'euviron cent ans, au sujet d'un
soi-disant portrait du bisaïeul de Me Charles « recevant ses tenan-
ciers duns sa maison de la place de Cardevacque. »
Les ascendants directs de Me Charles, Huart, Guillaume et Ma-
— 199 —
Outre la sergentise et sa part de casuel dans certains
frais de justice et exploits de la châtellenie et de l’échevi-
nage, la seigneurie de Séchelles possédait des rentes foncié-
res montant à cinquante-neuf livres et quarante-neuf cha-
pons, plus vingt livres et cent-vingt-neuf chapons, extra-
muros : ce dernier item fut réduit de bonne heure à néant
par l'extension de la zône militaire.
À ces revenus s’ajoutaient encore les droits de bargaïgne,
d'étalage, d'entrée et d’issue sur les divers héritages tenus
en arrentement de la seigneurie.
Pierre de Séchelles y prétendait aussi le droit d'épave, ou
« l’estraier » : ainsi nous l'apprend certain conflit soulevé
thieu, son aïeul, étaient, de père en fils, établis pelletiers rue St-
Aubert. Charles, son père, était chaussetier sur la Petite-Place, tout
près de laquelle son oncle, Robert Cardevacque, tenait l'hôtellerie
de St-Julien en la Taillerie (n° 6).
Guillaume, « tronc commun des deux branches de Cardevacque »
— (et « fils inlégitisme de Huart ») — eut d'abord son domicile
place Jde la Madeleine. Expulsé d'Arras par Louis XI en 1479, il
alla habiter Amiens. Evidemment, Breughel (le Vieux) n'a pu le
portraiturer ni ici ni là, puisque le peintre ne vint au monde qu'au
siècle suivant. La toile jette d'ailleurs les hauts cris contre cette
attribution et cette date.
De plus, en admettant l'existence préhistorique des armoiries de
la famille, le blason de Guillaume devrait porter la bande de bâtar-
dise, et non les armes pleines. Aussi est-il vraisemblable qu'elles
furent ajoutées à ce tableau de genre, au siècle dernier, par son
propriétaire de la branche aïnée d'Arras, désireux d'affirmer par là,
sinon de confirmer, son droit aux armoiries commuues que lui con-
testait la branche cadette d'Havrincourt, seule anoblie.
Voir sur cette querelle l'intéressant « Mémoire pour Messire Jean-
Antoine-François-Balthazar de Curdevacque, prêtre, chanoine de
l'Eglise d'Arras, défendeur, contre Messire Anne-Gabriel-Pierre de
Cardevacque, marquis d'Havrincourt, gouverneur de la ville et châ-
teau d'Hesdin, mestre de camp au Régiment royal étranger cavalerie,
demandeur, 1771. »
— 193 “—
entre lui et l'échevinage « sur che que un bastons avoit esté
pris et levés comme estraiers par Baudin de Goy, sergant
Mgr Pierre de Secheles, ou lieu la ou li bastons Mgr Pierre
de Secheles keurt, lequel baston li dis Baudin mist en le
main des eschevins, pour cognoistre et ordener au droit de
celui à qui il appartenra ; et sur che li dis messire Pierres
se fust trais pardevers nosseigneurs les gouverneurs, et leur
heust donné à entendre que li warde dudit baston apparte-
noit à lui, à cause de le justice qu’il a ou lieu là où il fu
trouvés » (1).
On remarquera que dans cette citation les « bastons » se
suivent et ne se ressemblent guère, malgré leur communauté
d'origine. Le bâton du seigneur de Séchelles, comme
ailleurs celui du chätelain, du prévôt, du maire etc., repré-
sente ici son pouvoir juridictionnel, au figuré — bien que
Philippe d'Alsace, comte de Flandres, s'en servit au propre,
dit-on, sur le dos des bonnes gens d'Arras (2).
Quant au «baston estraier », objet du litige, c'est autre
chose.
Un des plus graves, en mème temps que de beaucoup le
plus complet de nos historiens d'Arras, raconte, d'après
D. Gérard Robert, comment, par ordre de Louis X[ devenu
maitre de la Ville et de la Cité, toutes les armes de guerre
durent être apportées en la halle échevinale ; à quoi il ajoute:
« On ne fit même pas grâce aux simples bâtons » (3).
(1) Arch. comm , Rey. mém. 1, publié dans les Mém. de l'Acad.,
2e série, t. 111 (1869), v. p. 210.
(2, « Cum magna iracundia de mensis exiliens..… rejecta clamnide
et fuste arrepto, obstantes circumquaque discutiens... » — Guiman,
Cart., p. 120.
(3, E. Lecesne, Hist. d'Arras, t, 1, p. 434.— «.... toutes les armures
et bastons portés en halle, pour en faire au gré des capitaines. » —
Journal de D. Gérard Robert, p. 19. — « Fut publié que tous gens
de guerre... portassent toutes leurs armures et battons en le halle. »
— Îbid p.145.
13
— 49 —
Or il se trouve que le « grand baston » de la Ville pesait
cinq mille six cents livres et demie, et le « petit baston » seize
cents ! On devine l’équivoque : toutes les armes offensives,
même les armes à feu, y compris les plus gros canons, s'ap-
pelaient jadis des «bâtons. »
C'était donc la trouvaille d'une arme de guerre sur la voie
publique qui avait suscité le confit.
La décision des gouverneurs d'Artois donna raison au
seigneur de Ronville en lui en adjugeant la garde ; mais il ne
devait la rendre à l'ayant-droit qu'après avis de l'échevinage.
Pierre, chevalier, sire de Séchelles, se qualifiait en outre,
dès 1362, seigneur de Montenescourt. À sa mort en 1367, il
laissa pour héritier à l’un et l’autre titre Mathieu de Sé-
chelles, chevalier, mentionné en 1369, 1372, 1376, 1378,
1381 (1).
Sa veuve, Marie de Norrem, (2) mère de Mathieu de Sé-
chelles, s’était remariée à Baudin de la Rabarde, écuyer.
Le fils, alors âgé de vingt-deux ans et déjà chevalier, tua le
beau-père. De là un procès retentissant, suivi de confisca-
tions, de conflits juridictionnels, de l'intervention même du
pape, et finalement d’une rémission obtenue moyennant
finance (3).
Mais le récit de l’affaire sort de notre cadre, car, avant ce
tragique évènement, le fief de Ronville avait changé de
mains , il était en 1378 la propriété de Ms Wautier Haterel,
alors domicilié à l'hôtel de Séchelles :
Cette constatation résulte d’un procès que le nouveau pro-
(1) Arch. du Nord, Reliefs d’Avesnes et Aubigny. — J, M. Richard,
Inv. somm ,t. 11, pp. 91, 99, 118.
(2) Norrent, chef-lieu de canton, arrond. de Béthune.
(3) Arch. du Nord, Ch. des C. Ch. de Philippe, comte de Flandres,
du 20 déc 1393.—- Ibid., Comptes du domaine. Reg. coté A ne 185.
— Ibid., Inv. somm., t. 1v, p. 17.
— 195 —
priétaire soutint cette année-là contre le receveur communal
du droit de chaussée préposé à la porte Ronville (1); elle est
corroborée par l’état des Rentes foraines dressé en 1382.
A partir de cette date et par ce nom commence l'historique
inséré au mémoire de M. A. de Cardevacque.
Me Wautier Haterel nous semble mériter mieux qu’une
simple mention. 1] était avocat en cour laie, in laycal curia
causidicus seu adoocatus ; à ce titre, il figure au nombre des
conseillers de l'échevinage de 1369 à 1380 : l'emploi n'était
pas encore devenu un office permanent.
Passant alors en cette même qualité au service de l’abbaye
de St-Vaast, il devient presque aussitôt, et concurremment,
conseiller de Louis de Mâle, comte de Flandres et d’Artois,
puis de Philippe le Hardi, fonctions qu’il conserva jusqu’à
sa mort en 139% (2).
Ses démèlés avec le préposé au droit de chaussée avaient
été suivis de nouveaux conflits de même nature à propos des
maltotes. On débitait chez lui du vin et autres boissons, et
il refusait de se soumettre à la taxe.
Cette autre prétention, d’ailleurs commune à tous les pos-
sesseurs de fiefs enclavés dans la juridiction, menaçait de
tarir une des mamelles du budget, et non la moins abondante.
Aussi les échevins se hâtérent-ils de couper court à ce trafic,
en plaçant des sentinelles à la porte de l’hôtel (3). Les allées
et venues des buveurs d'Arras en Cité trouvaient, à la sortie,
la même surveillance et le même obstacle.
(1) Arch. comm., Commission du prévôt de Beauquesne (copie)
du 4 mars 1377,
(2) Arch. du Nord,. Septième Cart de Flandre. — Arch. comm.,
Reg. mém.,1 (loc. cit., p. 237); n, fo 8 vo; rit, fo 105 vo, 145 re,
152 vo, 1933 vo. — Jbid., Embrev., 1376 (Ant. Vignon) ; 1392-93,
fo 131 ro. — Jbid., Cart. PP. pièce 27, p. 41. — Arch. du P.-de-C.,
Cartul. Guiman, n° 309. — Jnv. somm.,t. 1, p. 126. — Inv des
Ch. de la Ville, Docum. pp. 152, 153, 154.
(3) Arch. comm., Rey. mém., 111, 1392 97, fe 145 ro,
— 196 —
Quand il fut héritier de la seigneurie de Ronville, Jean
Haterel soutint en parlement la lutte engagée par son père
contre la commune. La procédure marcha avec sa lenteur
habituelle ; douze ans plus tard on plaidait encore, lorsqu'une
trêve vint suspendre les hostilités, sous réserve du droit res-
pectif des parties (1).
Pendant l'état de guerre, les échevins n'avaient trouvé
rien de mieux que d’asseoir à la taille de cette année-là
(1406-1407) Jeanne Haterel, sœur de Jean, douairière de
Miraumont, demeurée tout récemment veuve de Jean de
Miraumont, chevalier, chambellan du roi. |
Celle-ci introduisit aussitôt une instance sur requête au
roi, exposant « qu’elle et son défunt mari, ayant demouré et
fait leur domicile et résidence par plusieurs années en la
ville d'Arras, avoient toujours esté exempts comme nobles
des tailles et impôts, etc. »
Tout porte à croire qu’elle eut gain de cause, sans que
l'affaire allât plus loin (2).
A la mort de Jean, en 1421, Ronville échut pour le viage
à Genevoise (3) sa veuve, l'héritage appartenant à Michel,
leur fils qui les réunit l’un à l’autre quatre ans après.
Je ne saurais dire à quel titre, de Michel Haterel et Jac-
queline de Broly sa femme (4), la propriété fut transmise à
(1) Ibid., Cartul. PP.,p. 133. — 30 juin 1407.
(2) Arch. comm. Orig. 13 mars 1407, v. st. Deux pièces.
(3) Ibid., Embr. 1420-21 (note Ant. Vignon).
(4) Elle intervient avec son mari dans un acte par lequel ils renoncent
à leurs droits sur la maison de St-Martin, vendue par Guillaume de
le Heute, bourgeois d'Arras, à Marie de Mailly, dame de Bours et
de Boullencourt, le 26 janvier 1427 v. st. — (1bid., Embr. 1° 136 re),
C'est dans cet hôtel de la rue Fausse-Porte-St-Nicolas, n° 8, que
Marie de Mailly, veuve de Lavid de Brimeu, seigneur de Humber-
court, fit son testament le 18 avril 1447. L'original existe aux Archi-
ves communales.
— 197 —
Philippe, chevalier, seigneur de Saveuse et de Bailleul-
mont, qu'on voit, en 1428, inslituer un nouveau sergent (1),
et, l'année suivante, annexer la maison du Petit Dromont
à son hôtel de Séchelles (2).
Notons seulement, à titre de simple indication, qu'il était
fils de Marguerite de Broully, dame d'Averdoing (3). A
moins que l'apparence ne soit trompeuse, il aurait peut-être
existé un lien de parenté entre les deux familles.
A partir de cette aliénation, les Haterel ne reparaissent
plus qu’à propos de Gommecourt, dont la seigneurie continua
de leur appartenir (4).
Pour ce qui est de Philippe de Saveuse, le frère d'armes
du jeune duc (5), le brillant jouteur des tournois d'Arras (6),
le fondateur des Clarisses en Cité (7), où il avait un hôtel, et
(1) Arch. comm. Reg. mêm. vu, 1426-1436.
(2) Ibid. Embr. 29 juillet 1429.
(3) J. Collart, Journul de la Paix d'Arras, note p. 216
(4) Michel Hatterel, escuier seign' de Gommecourt figure dans un
titre du 7 nov. 1433. (Arch. dép. Chapitre d'Arras.
Philippe Hatterel, chevalier, sg° de Gommecourt, dame Jehane du
Clercq sa femme, fille de Jehan, dit Grand Jehan et de demille Jehane
de Moncheaux, Jehan du Clereq, frère de ladite dame, Philippe du
Clercq aussi leur frère, Anthoinette leur sœur, alliée à Regnault
bastard de Beauffort, comparaissent dans un acte de 1469-70 (Arch.
comm. Embr. note Ant. Vignon).
« Robinet de Gommecourt, escuier, fils de feu Jehan de Gomme-
court seigneur de Gommecourt a recréanté la bourgeoisie » — 8 fév.
1489 v. st. (Arch. comm. Reg. aux Bourg.)
(5) [ls avaient gagné leurs éperons d'or ensemble, à la journée du
30 août 1421. {V. Chastelain, Chron. Ch. Lxxxv).
(6) Arch. comm. Rey. mêém. vit, f° 15, v°, avril 1428.
(7) Les travaux de l’église furent commencés vers le 7 août 1456,
et l'on possède une lettre du 23 octobre suivant par laquelle le fon-
dateur tait connaitre ses intentions. Les religieuses franciscaines n'y
furent appelées que vers le 15 mai 1460.
— 198 —
dont il était capitaine (1). Sa notoriété dispense d’un résumé
biographique.
Il mourut à Amiens en juillet 1468.
Deux ans après, Marie de Lully, sa veuve, n'ayant pas
encore acquitté le droit de mutation dit quart forain, l'éche-
vinage fit saisir les revenus de l’hôtel de Séchelles pour sü-
reté de sa créance, et, comme elle tenait le parti du roi,
Charles-le-Téméraire, l’année suivante, confisqua son fiefau
profit de Philippe de Crévecœur, bailli d'Amiens —le seigneur
d'Esquerdes, celui-là même qui allait trahir la cause de sa
fille et livrer la Cité à Louis XI (2).
La conquète française n'eut pas plus tôt rétabli madame
de Saveuse dans ses droits, qu’elle mourait, sans apparence
d’héritier direct (3), car on voit le suzerain de Saulty, Jean de
Meleun, faire acte d’autorité, le 22 août 1477, en instituant
un sergent du Pouvoir « par deffaute d'omme et de relief. »
Le mème jour, par mesure conservatrice, un second ser-
gent fut présenté à l’échevinage au nom de « M° Marc de
Vauldré, exécuteur testamentaire de feu madame de Sa-
veuses » (4).
Les cueilloirs annuels de la Renterie de St-Vaast, suivis
de confiance par l'auteur du mémoire, n’en continuent pas
moins à porter ladite dame comme vivante jusqu'en 1490, bien
qu'enterrée depuis treize ans (5).
(1) J. du Clercq, Mémoires, t 1v. p. 13 et p. 187.
On lit dans une chronique du X VIe siècle : « Touteffois en l'église
Nostre Dame en icelle Cité se voit encoires aujourd’huy soubz le gros
clochier, ceste escripture : « L'an mil 111c et xvii feit faire ceste
image de St Christofle et présentation Philippes de Saveuses, capi-
taine de la Cité d'Arras. » — Bibl. d'Arras, Ms 874.
(2) Arch. comm. Reg. mêm. 1x, f° 64 re et 69 re, 5 juillet 1470.
(3) Sa fille unique avait épousé le comte d'Eu.
(4) Arch. comm. Reg. mêm. 1x, f* 128 re,
(5) Commission des Monum, hist, du Pas-de-Calais, Mémoires,
t. 1, livr. 1v, p. 341, note 4.
— 199 —
La mutation n'avait pas été faite, comme le cas se pré-
sente dans les registres de cette nature, la propriété restant
parfois longtemps incertaine dans les successions litigieuses.
Telle était sans doute celle de Ronville, car nous verrons
les exécuteurs testamentaires en conserver la garde, jus-
qu'au jour où elle eut un nouveau maitre dans la personne
de Karquelavant.
On connait, au moins de nom, ce capitaine de la Ville et
de son château, qui laissa livrerl’une et enlever l’autre, sans
réussir à se sauver lui-même. Cela se passait en novembre
1492 ; or c'est en juin 1493 que le registre du rentier lui at-
tribue l’hôtel de Ronville.
Le rapprochement de ces dates a donné lieu à une induc-
tion bien peu vraisemblable :
« Charles VIII, » dit le mémoire, « voulant récompenser
les services du capitaine Jehan de Carquelevant qui, après
avoir vaillamment défendu le château dela porte Saint Michel
assailli par les Bourguignons en 1492, avait été fait prison-
nier par Philippe de Belleforière, lui donna la maison de
Séchelles et ses dépendances, confisquées sur le seigneur de
Saveuse qui était resté fidèle à la maison de Bourgogne(1).»
Ainsi, Charles VIIT aurait attendu qu'Arras ne fût plus
à lui pour en faire largesse, et cela, en dépouillant un par-
tisan du vainqueur au profit de celui qui avait laissé prendre
la ville — et s’était laissé prendre lui-même !
Car, arrêté dans sa fuite, il fut gardé à vue par les lans-
quenets de Bourgogne dans cet hôtel"de Séchelles d'où il
s'était sauvé la nuit, à la première alerte, pour se réfugier
au château de la Grand’Place (2). Cet hôtel lui appartenait
en effet, depuis deux ans et plus : il l’avait acheté en
(1) Tbid.
(2) D, Gérard, Journal, et Denys Maton, Prinse d'Arras, — Voir
E. Lecesne, Hist. d’Arrus,1, p. 507, 510, 514.
— 9090 —
1490 des exécuteurs testamentaires de Mme de Saveuse (1).
L'hypothèse de la donation royale n’a donc pour fondement
qu'une confusion manifeste entre Charles VIII et Charles le
Téméraire d’une part, de l’autre Crévecœur et Karque-
lavant : la confiscation visée retarde de vingt ans, nous
l'avons signalée à sa date.
En introduisant dans son fief le nouveau seigneur de Ron:-
ville, je ne crois pas hors de propos de donner ici, sur ce
personnage intimement lié à l’histoire d'Arras de cette époque,
des renseignements biographiques qu'on ne trouve pas
réunis ailleurs.
Jean, seigneur de Karquelavant, était breton, comme le
nom l'indique : Kerguellavant et son château sont une dé-
pendance de Pont-Scorff, chef-lieu de canton de Lorient
(Morbihan).
Enrûlé d’abord, a-t-on dit, dans l’armée de Charles le Té-
méraire, marié par lui à une riche héritière de ses états, cette
alliance l’aurait déterminé à passer, comme d'Esquerdes, au
service de Louis XI (2).
L’inexactitude de cette dernière assertion, constatée plus
loin, rend la première tout au moins suspecte jusqu’à preuve.
On ne peut affirmer qu’une chose, c'est que le capitaine
Karquelavant commandait, en 1479, cent lances fournies de
(1) Arch. comm., Reg. mém., x, fo 773 ro (1481-1495).
(2) « C'estoit un Gentil-homme Breton que Charles, duc de Bour-
gongne avoit attiré à son service et luy avoit fait espouserl'héritière
de la Maison de Liques en Boulonnois {?). Après la mort de son
Maistre, en suivant l'exemple du seigneur des Cordes et autres, qui
avoient leurs héritages situez dedans les terres du Roy de France,
il se mit au service de sa Majesté et estoit lieutenant du Bastard de
Cardon, Gouverneur (?) de la ville d'Arras, que le Roy tenoit en sa
main par le moyen d'une saisie féodale, » — Jean de la Barre, Les
Antiquitez de la ville, comté et châtelenie de Corbeil, Paris, 1647,
in-4, p. 217.
— 904 —
la grande ordonnance du roi, autrement dit cinq cents
hommes, tant de cheval comme de pied, de la garnison
d'Arras : celle-ci comptait alors huit cents lances.
On sait le rôle prédominant qu’il joua dans la tentative
avortée pour surprendre Douai ; dom Gérard Robert nous a
raconté son stratagème et son échec (1). Voici un fait inédit
relatif à cet évènement.
Le jour même de l'expédition, mercredi 16 juin 1479, un
de ses archers en assommait un autre de la compagnie de
Jean de Daillon. Arrêté dans les vingt-quatre heures par
ordre de son capitaine, l’archer céda aux conseils d’un
camarade de libations nommé Louis de Signac, et, trompant
avec son concours le geôlier de Cité, il s’évada le soir sous
un déguisement.
(1) Voir Dom. Gérard Robert, Journal, p. 33. On avait rassemblé
la nuit « trois mille hommes, tous couchiez dedans les bleds d’entour
Douav. Les aucuns, comme Karkuelavent, capitaine et autres des
principaux, se mirent en abit dissimulé, faindant porter herbe audit
Douay à la porte ouvrir; et avec ce portoient quartiers de bois pour
bouter à la porte dans le courant de l'erche, et pieds de quièvre de fer
et espées toutes nues dedens lesdis faitz d'herbes... » — KE. Lecesne,
1, 445.
Ces bottes d'herbes que portaient Karquelavant et ses affidés ne
contenaient aucune « machine de guerre de nouvelle invention »,
mais simplement des bois équarris pour obstruer les coulisses des
herses, des leviers de fer et des armes pour vaincre les premières
résistances.
Le Journal de notre chroniqueur de St-Vaast, classe cette tenta-
tive dans la série chronologique des évènements de 4478. On ne
s'explique pas cette transposition. Si la date du 16 juin 1479 n'était
déjà si bien établie, elle résulterait du Compte de la Hanse de Lille
enregistrant l'arrivée d'un messager expédié de Douai le jour même
pour annoncer « comment les Franchoys s'estoient de nuyt venut
enbuschier à grant puissance auprès de leurs portes, à intencion de
faire emprinse sur ledite ville à l'encontre de leurs dites portes »
(Arch. comm. de Lille).
— 202 —
Karquelavant, informé dès la première heure par son
lieutenant Patrice Maquelalain (1), rencontra l’instigateur
et complice du méfait, au moment où, sautant en selle, il se
disposait à courir sus aux batteurs d’estrade des environs.
Déjà furieux de son insuccès de l’avant-veille, exaspéré par
le rapport du lieutenant, il frappa Signac de son épée, si
brutalement qu'il le tua.
Ce meurtre fait l'objet d’une lettre de rémission accordée
à son auteur; on en trouvera le texte à la fin de cette notice.
Karquelavant n'étail encore qu'écuyer ; élevé à la cheva-
lerie l'année suivante, il ne tarda guëre à recevoir une nou-
velle marque de la faveur royale.
« Considérans, dit Louis XI, que, pour nous servir, obéir
et complaire, il a abandonné le païs de sa nacion, voulant
recongnoistre envers lui lesdits services, et mismement afin
qu'il ait lieu et maison propre où faire sa demeurance en
nostre royaume et obéissance » lui avons donné pour lui et
ses hoirs masles « noz conté, place, chastellenie, terre, pré-
vosté et seigneurie de Chaumont en Veuxin.….
» Thouars l’an de grâce mil quatre cens quatre vingtz et
ung (2). »
« Karquendlavan (3) : — telle était sa signature, et c'est
ainsi que le nom est écrit dans l’acte — touchait annuelle-
ment, pour son service militaire, douze cents livres sur la
recette générale de Normandie.
Nous possédons trois quittances originales de cette pen-
sion, pour les années 1481, 1482 et 1483 (4), où pendent deux
sceaux non Catalogués: l’écu porte trois chevrons accompa-
(1) Lisez Mac Lalain.
(2) Arch. nat. JJ. 209, fo 48 vo.
(3) Comme toujours l'usage populaire estropia ce nom étranger en
lui donnant une forme et une dérivation françaises : Kerquelevent.
(4) Bibl. nat. Cubinet des titres, Fr. 28087.
— 203 —
gnés d’une hermine au canton dextre, pour support deux
lions. timbré d’un heaume cimé d’un fruit ? (1).
C’est dans cette première période, la date ne pouvant dé-
passer 1484, que Karquelavant avait acheté d'Olivier le
Dain, le sinistre barbier, cette capitainerie de Corbeil où
nous devons le retrouver bientôt (2).
Après la reconstitution d'Arras et le «rétablissement de
la loy », auquel l'enregistrement d’un grand banquet officiel
rattache son souvenir (3), le capitaine continua de se mon-
trer le vaillant champion de la conquête française, el ses
services ne furent pas méconnus.
: Le maréchal d’Esquerdes, pour l'en récompenser, lui
donna d’abord la terre et seigneurie de Duisans, confisquée
sur Philippe de Bourbon (4), libéralité que le bénéficiaire
s'empressa de reporter sur son lieutenant, Michel de Proisy,
écuyer, seigneur du Perroy.
(4) Jean de la Barre, loc. cit. p. 217, paraît donc avoir mal lu le
blason, sans doute effacé, de la pierre tombale, lorsqu'il dit : « Ses
armes estoient composées d'un chevron portant en chef deux hermines.
La famille, la seigneurie et les armes des Karquelavant sont igno-
rées des genéalogistes et armoriaux de Bretagne, du moins, ni le Ms.
t. 457 du Cabinet des titres, ni le grand ouvrage de P. Potier de
Courcy n'en font mention.
(2) J. de la Barre, Les Antiquités de la ville, comté et châtelenie
de Corbeil. — Paris, 1647, in-4°, p. 217.
(3) Le « rétablissement de la loi » eut lieu les 4, 5, G et 7 mai
1484 (Inv. des chartes de la ville, Documents, p.328) Le 10, un diner
offert à Pierre Lovs de Valtan, capitaine de la clôture du camp
envoyé par le maréchal d'Esquerdes, pour faire appliquer l'ordon-
nance contre les excès des gens de guerre, réunissait à la Maison-
Rouge les deux capitaines des châteaux d'Arras et de Cité, d'autres
capitaines de la garnison ‘entre autres Carquelavant) Jean Gosson,
lieutenant du sénéchal et gouverneur, Pierre Caulier, procureur
d'Artois. le maire d'Arras, Jean de Beaumont et les nouveaux éche-
vins (Arch. comm., leg mêm., x, 1481-1495).
(4) Arch. nat. P. 1397, coté 524. — 1°" juillet 1486.
— 204 —
La lettre le qualifie conseiller et chambellan du roi. {1}.
L'année suivante, par commission royale datée de Chà-
teau-Gontier le 29 avril 1487, Charles VIII le nomma « ca-
pitaine de la ville d'Arras et du château (2) ».
Il succédait dans cet emploi supérieur à un de ses com-
patriotes, Olivier de Quoaitmen (3), que la grande charte de
Franchise avait investi, comme lieutenant du roi dans sa
nouvelle colonie, des prérogatives les plus étendues de gou-
verneur général à la fois civil et militaire (4).
Réduit à ce dernier rôle par la réintégration des anciens
bourgeois dans leurs privilèges, c’est dans le récit des faits
d'armes signalés par les chroniques du temps que l’on doit
s'attendre à retrouver la trace de Karquelavant.
On le rencontre aussi dans une autre circonstance, asso-
cié, comme toujours, à l’inséparable bâtard de Cardonne.
mais alors pour une entreprise de nature bien différente.
Le roi les avait chargés de s’entremettre du mariage d'un
archer du Comte de Foix (5} avec la fille de Pierre Camp,
(1) Thid., même cote, — 14 septembre 1486.
(2) Arch comm., leg mém., x, fo 34,
(3) D'aurès sa signature autographe au bas d'une lettre que nous
avons imprimée dans l'Jnv. des Chartes, Docum. cexzrr, 28 oct. 1483,
il écrivait ainsi soa nom, au lieu de la véritable orthographe bre-
tonne, coët men. — Cette famille est connue des généalogistes : elle
portait de gueules à 9 annelets d'argent, 3, 3 et 3. La seisueurie
dépendait de la paroisse de Tremeven, éveché de Tréguier (arrond.
de St-Brieuc). Olivier de Coëtmen avait épousé Marie Arret, fille de
Me Jean Arret, sieur de Kermarquer (V. Bib. nat., Cabinet des
titres, t. 457, et P. Potier de Courcy, Nubiliaire et armoriul de
Bretagne, 1862).
(4) Ordonn. des Rois de France, t. xvin, 7 juillet 1481.
(5) Les cinquante lances de la compagnie de Foix laissèrent un tel
souvenir de leur premier séjour à Arras « pour les grandz outraiges,
desrois et batures qu'ilz avoient fait aux bourgois, manans et
habitans », que, menacés d'avoir à les héberger de nouveau, les
— 205 —
riche marchand de soieries de la Petite-Place(1),transplanté
à Paris lors de l'expulsion des bourgeois, et compris, à
leur retour, dans la promotion échevinale du rétablis-
sement (2).
Les premières démarches n'avaient pas été favorablement
accueillies, du moins par le père, car on voit qu'il songeait
à soustraire sa fille à certaines importunités, lorsque les
négociateurs, intervenant militairement lui firent défense
« de la transporter hors de sa maison ».
échevins dépéchèrent leur greffier au maréchal d'Esquerées, en le
priant de les loger ailleurs. Mais il leur fut répondu « que le Roy
l'avoit ainsy ordonné par les billets et ordonnances signées de sa
main, à quoy mondit sgf le marissal ne volloit aucunement touchier
ne aller au contraire. » — (Compte de l’échev. 1490, 11 octobre).
(1) Ce nom reparaît aux diverses époques dans l'histoire indus-
trielle, civile, militaire et même littéraire d'Arras. Sans préjuger la
communauté d'origine, voici quelques premières indications généa-
logiques :
Jacquemart Camp, drapier, reçu bourgeois en 1427, habitait, rue
de l'Estrée, une grande maison avec jardin. Il fut échevin depuis
1429 jusqu à sa mort en 1437 — deux anuées sur trois, suivant la
règle.— Il avait épousé Rose Mansel. Leur inscription funéraire est
relevée par Simon le Febvre (Bibl. d'Arras, Ms. 328, fo 23 r°; avec
leurs blasons : le mari un échiqueté, la femme, trois étoiles. La pierre
tombale doit être au Musée.
Baudin Camp, drapier, époux de Jacquemine Paien, acheta en
1427 des de Wavrans, propriétaires de ce groupe de maisons depuis
un demi-siècle au moins, l'Espine d'argent sur la Petite-Place
(n° 25), entre Le Merchier, dédoublement de la Licorne, et la Burge
d'or. — Noter que le rentier de St-Vaast n'avait pas encore fait la
mutation en 1435 — Baudin Camp mourut en 1471-72.
Son fils Pierre, celui de la lettre, eut de Gille Morel trois enfants
entre lesquels ils firent un partage testamentaire le 7 janvier 1517
n. 8. : Nicolss, l'aine, mort vers 1541, Jeanne, femme de Guillaume
de Paris, et Madeleine, mariée à Jean de Vichery.
(2) Inv. des Chartes de la Viile.— Docum. cexuiv, p, 328, 4-7 mai
1434.
— 906 —
Pierre Camp protesta contre ce blocus domiciliaire, et
finalement, le roi fit enjoindre à ses terribles agents matri-
moniaux de ne plus se mêler de l'affaire (1). Certes, le désa-
veu était humiliant ; mais Karquelavant pouvait s'en conso-
ler en lui opposant un témoignage récent de la faveur du
roi : il était nommé gouverneur de Valois (2).
Le nouveau commandant de la place d'Arras et de son
château habitait l'hôtel de Chaulnes en l’Estrée, devenu le
refuge de l’abbaye du Mont-St-Eloi. Il jugea convenable
de changer de résidence et d’avoir une demeure à lui :
c'est pourquoi il acheta des exécuteurs testamentaires de
(1) J'ai reproduit cette lettre dans l'Invent. des Chartes, Docum.
ccxLVII, p. 322. La fiche correspondante du volume des Analvses,
non publié, porte cette indication : «Extrait du Cartul. C., p.116, lettre
non datée, vraisemblablement de 1489, peut-être de l’année précédente
ou de la suivante. »
(2) Les archers de corps à marier abusaient positivement de la
candidature otficielle. On peut voir dans la Chronique de Georges
Chastellain comment le duc de Bourgogne et Colinet d'Arras voulu-
rent s'en prévaloir à l'égard d'un « riche vilain, brasseur de cervoi-
ses demorant à Lille en Flandres » et de sa fille, « seule héritière,
mariable et assez belle. » (Ed. Kervyn de Lettenhove, t. In, p. 82).
Ils ne laissaient pas même aux riches veuves d'Arras le temps de
faire leur deuil. On en cite une qui, pour éviter le mariage forcé,
convola le jour même de la mort de son mari. « On la pourroit
excuser, dit Jacques du Clercq, car en ce temps, par tout le pars du
due de Bourgogne, sitost qu'il advenoit que aulcuns marchands,
labouriers, et aulcunes fois bourgeois d’une bonne ville ou officier
trespassoit de ce siècle, qui fust riche, et il délaissat sa femme riche,
tantost ledit duc, son fils ou aultres de ses pays voulloient marier
lesdites vefves à leurs archiers ou aultres leurs serviteurs... et
pareillement, quand ung homme estoit riche et il avoit une fille à
marrier, s’1l ne la marrioit bien josne, il estoit travallié, comme est
dit cy dessus. » (Ed. Reiffenberg, t,11, p. 245).
— 207 —
Mme de Saveuse l’hôtel de Séchelles et ses dépendances (1).
Les circonstances de son mariage ne furent sans doute pas
étrangères à celte acquisition : c'est, en effet, vers ce temps-
là qu'il dut épouser Isabelle de Ligne, veuve, en premières
noces, de Jean d’Ocoche, seigneur de Neuville, en secondes
noces, de Edmond de Monchy, seigneur de Senarpont. (2).
Elle occupait avec son troisième époux les appartements
du manoir de Ronville, lorsque, le 5 novembre 1492, avant
le jour (3). réveillé en sursaut (4) par le tumulte des soldats
allemands maîtres de la porle d'Hagerue, Karquelavant
(1) « Ledit jour (9 mai 1490) mesdits sg" accorderent à Mrle
cappitaine de Karquelavend, gouverneur de Valois et cappitaine de
ceste ville et du chasteau, que le procureur de la ville, [comparant]
devant le prévost de Beauquesne, feust tenu et décrété en la maison
et procuration de l'éritage de la maison de Séchelles, scitué en
l'eschevinage, assez prez de la porte de Ronville; lequelle maison de
Séchelles est un fief tenu de la seigneurie de Sauty, sauf une portion
d'icelle, comme la porte de derrière, une partie de la court et du
gardin tenant par derrière au gardin de la maison de Contay ; ledite
maison de Séchelles et une appendance d’icellui vendus à mondit
sg’ le gouverneur par les exécuteurs du testament de Mme de Saveu-
ses... » [l est fait remise à l'acquéreur du droit de quart forain
appartenant à la Viile sur la partie de l'immeuble tenue de l'échevi-
nage (Arch. comm., Reg. mêm. x, 1483-1495, fo 77 vo)
(2) Isabelle de Ligne, huitième enfant de Michel de Ligne, baron
de Barbançon, eut de son premier mariage: {° Jean, qui fut seigneur
de Neuville ; 2° Jeanne, mariée à Gilbert de Lannoy, seigneur de
Willerval, fils de Philippe de Lannoy, dont il sera question plus loin ;
3° Marguerite alius Bonne de Neuville (A. de Neufville, Hist. généal.
de la maison de Neufville. Amsterdam, 1869, in-4°.)
De son second mariage, contracté le 16 avril 1482 n. st., elle eut :
19 Jean de Monchy, seigneur de Senarpont, de Wismes et de Guimer-
ville; 2° une fille (De la Chenaye-Desbois, Dict. de la noblesse.)
On ne connait pas d'enfants du troisième mariage.
(3) « A l'heure de chinq heures du matin. » — D. Gérard Robert.
Journal, p. 90.
(4) « Il avoit joué aux depz jusques à la mynuit. > — Jbid, p. 88,
— 9208 —
s'enfuit à peine vêtu, et gagna, par le chemin de ronde, le
château de la porte St-Michel.
On connaît les suites de cette surprise, l'escalade de son
hôtel par Lejosne-Contay, la scène tragi-comique dans la
chambre de Madame {1}, la reddition des deux châteaux, la
rapacité des chefs et des soldats, leurs insolences et leurs
excès.
Jean de la Barre assure qu'ayant ainsi ( rendu la place
assez légèrement, Karquelevant fut très mal reçu du Sei-
gneur des Cordes et mal voulu de tous les Picards », si bien
que, ( de honte qu'il en eut, il quitta ce pays-là et vint faire
sa retraite à Corbeil dont la capitainerie luy avoitesté cédée
par Olivier le Daim (2).
(1) « Le dit Chrestien mena le dit lieutenant (Jean Gosson) au cas-
teau de le porte St Micquiel, là où estoit Karkuelavent, et aucuns
autres aussi à l'ostel Karquelavent : il y vint le seigneur de Forest
en personne ; à cause que l'huys estoit clos, entra par les fenes-
tres, tout armé, ouvry l'huys à aucuns de ses gens, et trouva Mme et
ses chemberières au lever ; laquelle dame se mit à genoux devant
lui et lui pria pour l'honneur de noblesse qu'il euist pitié de sun
mary (lequel estoit parti el boutté au casteau, comme dit est). Lequel,
par semblant, lui montra bonne chière, à cause que, de tous lez on
lui fourra les housseaulx d'or en monnoye, par telle fasson qu'il ne
puoit marchier — sans ce qu'il prit des joiaux et des biens à outran-
che, par fixion de lui les volloir garder, » — (Ibid. p. 91).
Ce Chrétien, sergent révoqué, le guide des pillards, au besoin des
pillés, opérant pour son compte, sans préjugés politiques ; cette
femme affolée, demandant grâce à genoux pour la vie de son mari,
sans se douter que le mari a déjà décampé en simple appareil ; ce
grand seigneur faisant main basse sur les bijoux et l'argenterie de
Madame, sous prétexte de les mettre en süreté ; les bottes de ce
geudarme transformées par les femmes de chambre en lourdes tire-
lires qui entravent sa marche — avec Grisart et la porte d'Hagerue à
l'arriere-plan — quelle fresque pour le Palais des Beaux-Arts !
(2) Les Antiquités de La ville, comté et chdtellenie de Corbeil. Ibid.
— 909 —
Assurément, cette trahison avait « brassé ung brouet bien
amer à boire audit capitaine et autres, lesquels furent pris
par faute de bon guet (1).»
J1 ne faudrait pas croire, cependant, que la surprise d’Ar-
ras ait brisé sa carrière militaire puisqu'on le voit encore, de
janvier 1499 à janvier 1504, servant dans l’armée du roy aux
gages de 500 livres (2) : il appartenait alors au régiment du
comte de Nevers, dont il se qualifiait le lieutenant général
deux ans plus tard (3).
Mais l’hôtel de Séchelles avait perdu ses hôtes, et leur
tombeau, qui se voyait jadis dans l’église de Notre-Dame de
Corbeil, détruite à la Révolution, ne laisse aucun doute sur
le choix qu'ils firent de cette ville pour leur résidence.
Isabelle de Ligne y serait morte en 1501, d'après le frag-
ment d’épitaphe suivant, d'un grand intérèt pour notre su-
jet, malgré les erreurs de transcription : .……. vivante femme de
Messire Jean de Kerkelecant seigneur de Liques, de la Nor-
ville et de Senerponi, qui trespassa le vingt-uniesme sep-
tembre mil cinq cens un (4).
(1) D. Gérard Robert, Journal, p. 83.
(2) Ainsi qu'il résulte de trois quittances dont la copie nous est
parvenue. — Bib. nat. Ms. Fr. 28087.
(3) « Messire Jehan de Karquelevend, chevalier, signeur dudict
lieu, conseillier, chambellan du Roy nostre dict signeur et son cap-
pitaine de Carbœul (lis. Corbœul), lieutenant général de hault et
puissant prinche monsigneur le conte de Nevers. » — Acte de vente
de 1506, copie du dossier des Arch. comm., dans A. de Cardevac-
que, L'Hôtel de S'chelles, p. 358 des Mémoires de la Comm. des
Mon. hist. t. 1. livraison 1v. — 1894.
(4) C'est sur la foi de cette lecture fautive, Liques au lieu de Ligne,
que \Mre Jean de la Barre fait marier par Charles le Téméraire le
capitaine Karquelavant avec « l'héritière de ‘a maison de Liqus en
Boulonois :, seigneurie héréditaire des chätelains de Lens de la fa-
mille de Récourt, dans laquelle il n'a certainement pas pris alliance.
Norville, arrondissemant de Corbeil, pourrait avoir appartenu à
14
— 210 —
L’épitaphe du mari n’a pas été relevée, et la date de sa
mort reste inconnue : on sait seulement qu’il vivait encore
en 1506.
Cette année, en effet, par acte du 15 juin, passé devant
auditeurs royaux de la prévôté de Beauquesne, Jean de Kar-
quelavant, ou plutôt son baiïlli d'Arras, Pierre Lallart (1},
vendit pour la somme de deux mille livres, à Jean d'Ocoche,
seigneur de Neuville-Vitasse, l'hôtel et pouvoir de Séchelles,
avec tous les immeubles, droits et revenus dépendant de la
seigneurie.
Cet acte demande un commentaire.
Notons d’abord qu’antérieurement à la vente, Jean de
Neuville avait pris Séchelles en arrentement, à raison de
Karquelavant, mais on n'en a pas la preuve, tandis que les vraisem-
blances permettent de voir dans ce mot une altération de Noevulle.
Jeanne de Ligne était, en effet, par ses deux premiers mariages,
douairière de Neuville et de Senarpont ; toutefois elle ne fut jamais
« dame de Ligne — encore moins Karquelavant pouvait-il être qua-
lifié de seigneur de Ligne » ; et de plus, à la mort de sa femme, les
autres titres devenaient caducs,
Cette épitaphe aurait donc été, ou remaniée, ou mal transcrite.
(1) Pierre Lallart était déjà procureur de Karquelavant pour Sé-
chelles en 1494. Natif de Douai, clerc de Jacques Marchand, procu-
reur en cour laie, 1l fut reçu à la bourgeoisie pour xvis. le 14 déc.
1490. Son nom figure parmi les échevins de 1508, 1511, 1512 et
1516. Il devint maire titulaire d'Arras à partir de 1517 et fut maire
effectif de 1524 à 1534, année de sa mort. Il avait épousé Jeanne
Boulenger, fille de Pierre.
Avant lui s'étaient établis à Arras: 1° Henry Lallart, reçu bourgeois
le 24 avril 1434, dix ans plus tard premier mayeur de la confrérie
restaurée de St-Jacques; 2° Pierre Lallart, couturier, reçu pour xs.
le 23 juin 1435, l’un et l'autre nés à Brebières près de Douai.
Cette famille a compté jusqu'à nos jours des représentants dans la
haute bourgeoisie d'Arras,
— 211 —
cinquante livres par an, mais avec faculté d'achat moyen-
nant deux mille livres ; (1)
Qu'en oulre, la procuration donnée pour cet objet à Pierre
Lallart remontait à plusivurs années, de sorte que l'origine
de ces transactions coïnciderait avec l'ouverture de la suc-
cession du conjoint décédé.
Or l'acquéreur, Jean de Neuville, était précisément héri-
tier de ce conjoint, le fils d’un premier lit d'Isabelle de Ligne,
et par suite le beau-fils du vendeur Karquelavant.
Ces arrangements de famille ont donc toute l'apparence
d’une liquidation successorale de biens féodaux.
Et ce qui confirme l'interprétation, c’est que, dans cette
procédure, Jean de Neuville n’est au fond qu’un intermé-
diaire légal: aussi ne manque-t-il pas de stipuler pour lui
«ou son command ». Ce command, l'acquéreur réel, qu’une
simple déclaration suflira à faire ensaisiner, c'est Robert de
Meleun, baron de Rosny. |
Ainsi peut s'expliquer cette nouvelle mutation, sinon sous
des garanties de certitude absolue, puisque le titre nous
manque, du moins avec un concours de vraisemblances qui
fait absolument défaut à l'hypothèse d’une succession héré-
ditaire, aflirmation gratuile, contraire à toutes les données,
chronologiques et généalogiques (2).
(1) Voir l'acte publié par M. de Cardevacque d'après la copie du
dossier des Archives, Mémoires de la Comm. p. 358.
(2) A. de Cardevaque, L'hôtel de Séchelles, p. 341 des Mémoires :
« De Carquelevent an en fut pas long-temps propriétaire; il la vendit
« le 5 juiu 1506 à Jehan, seigneur de Neufville, desc ndant, par sa
« mére, des sires de Suveuse et dont hérila Robert de Melun, gouver-
« neur d'Arras. »
Que la mere de Jean de Neuville, Isabelle de Ligne descendit des
Saveuse, c'est ce que le P. Anselme ne soupçonnait pas ; mais prou-
vât-on cette descendance, qu'elle n'établirait en rien les droits d'un
Meleun a l'héritage d'un Neuville en 1508 ; et quand même elle les
établirait, encore eût-il fallu pour les faire valoir que la succession
— 212 —
À partir de l'entrée de la seigneurie dans la maison des
Meleun-Epinoy où elle restera deux siècles, la transmission
de propriété ne présente plus d'énigmes : il suffit pour s'en
rendre compte de suivre pas à pas la descendance de cette
puissante famille (1).
Robert de Meleun, baron de Rosny, fut gouverneur d’Ar-
ras, du 13 octobre 1503 jusquà sa mort en 1512 (2) : il était
frère de François, évèque d'Arras. D. Gérard Robert parle
sans enthousiasme des rapports qu’ils eurent l'un et l'autre
avec l’abbaye pendant l'occupation allemande (3).
Hugues de Meleun, vicomte de Gand, le second frere,
succéda à Robert, son aîné, tant à la gouvernance qu’à la
seigneurie de Ronville (4). Dans le partage qu'il fit de ses
biens entre ses cinq enfants le 12 novembre 1524, il assigne
fût ouverte : or Jean de Neuville ne s'est nullement prêté à cette
combinaison rétrospective ; il ne mourut qu’en 1526, laissant, entre
autres enfants « Jehan de Nœufville, escuier, filz aisné et héritier
« apparent de Messire Jehan de Nœufville, chevalier », lequel releva
alors trois fiefs tenus du château d'Arras, comprenant « la fortresse
et creneaulx du chasteau dudit Nœuville. » — (Arch. du Nord,
Recette du domaine, Reg. coto A. 218.
(1) M. F. Brassart, dans son grand travail sur La châtellenie de
Douai, a parlé des Meleun avec sa compétence habituelle. L'auteur
consacre à plusieurs des personnages qui vont suivre une notice
biographique, dont les moindres détails sont étudiés avec cette cons-
cience scrupuleuse qui caractérise tous ses travaux. Nous ne pouvons
mieux faire que de renvoyer le lecteur à cette savante publication,
où il trouvera le guide le plus sûr et un modèle de critique.
(2) Arch. comm., Reg. mém., x1, f° 203 ve.
(3) « En ce tempore se partit mademoiselle de Rougny (Rongar\,
« femme du dit Robert de Melun, avec laquelle se partit ledit Fran-
« chois, père (lis. frère !) du dit Robert, se nommant prothonotaire,
« emportant de l'argent de l'église larguement, per phas el nephas
« (sic), à cause de Briconnet, comme dit est. »— (Journal, p. 109 —
« V. 103 et 105).
(#) Arch. comm, Reg mém. x11, fo 53 re,
— 213 —
à Jean son unique fils, les seigneuries de Caumont, Rosny,
etc. « avec le fief et maison nommée le paoir de Secelles,
situé en la ville d'Arras, et le jardin et amasement qui siet
au devant » (1). C'est là qu’il mourut «le jœudi xvit nov. 1524,
à 6 h. du soir, en sa maïson de Secelles prez la porte Ron-
ville (2) ».
Jean de Melun, ou plutôt sa mère et tutrice la vicomtesse
de Gand — car la faiblesse d’ésprit de son fils lui en avait
fait donner la curatelle (3) — institua comme bailli de son
pouvoir d'Arras Adrien Vignon (4), auquel succédera dans
cette charge son fils Antoine Sr d'Ouencourt (5).
Adrien Vignon devint procureur général de l’échevi-
nage (6). On le voit en 1542, et l’échevin Jean de Bayart, deux
ans après, (7) solliciter et obtenir l’autorisation de demeurer
à l'hôtel de Séchelles alors inoccupé par les propriétaires :
les officiers de la Ville ne pouvaient légalement établir leur
domicile dans les fiefs, c’est-à-dire en dehors de la pleine
juridiction échevinale.
Jean vivait encore en 1551. (8)
Maximilien de Meleun, fils de Robert, fut nommé gouver-
(1) A. Du Chesne, Béthune, preuves. p. 306.
(2) Arch. comm. Reg. mém. x1m, f° 2 vo.
(3) Voir F. Brassart Histl. de la châtellenie de Douai, 1, p. 402.
Peu de temps avant la mort de son père, Jean de Meleun avait
commis un meurtre à Monchy-le-Preux pour lequel il obtint lettres
de rémission. (Arch. du Nord Recette du dom. Reg. A. coté 216.)
(#) Arch. comm. Reg.mém. x1ix, fo 190 r°.
(5) Le 23 mai 1598 Anth. Vignon était Elu d'Artois et superin-
tendant des affaires de Madame la Marquise de Roubaix. — (F. Bras-
sart loc. cit. p. 418.)
(6) Du 4 août 1540 au 1°r juin 1578. — Reg mém. xv à cette date.
(7, Inv. des Chartes de la Ville. Docum. cccix, p. 490. — Reg.
mêm. xl fo 360 re, 6 août — Ibid. fo 397 r° 2 avril.
(8) P. Anselme, JJist. généal., t. v., p. 2317.
— 214 —
neur et capitaine d'Arras en juillet 1555 : il succédait dans
cette charge à Hugues, vicomte de Gand, son grand-père et
à Robert, seigneur de Rosny, son grand-oncle, en mème
temps qu'il héritait des seigneuries patrimoniales.
À peine entré en fonctions (3 septembre) il demanda aux
échevins l'autorisation de jeter un pont ou galerie au-dessus
de la rue, pour accéder de sa maison à son jardin en face :
elle lui fut accordée, mais à vie seulement, et à la condition
de la placer assez haut pour quelle ne püt nuire à la pers-
pective de la porte Ronville (1).
Le Gouverneur d'Arras mourut le 28 juin 1572, (2) à l'âge
de quarante-cinq ans, sans laisser d'enfants de Anne Rollin,
fille unique de Georges, seigneur d'Aymeries et de Duisans.
Soit reconnaissance, soit calcul, son légataire universel
épousa la veuve, malgré la différence d'âge (3): c'était un
petit cousin, Robert de Meleun, marquis de Richebourg,
troisième fils de Hugues créé prince d'Epinoy en 1545 (4).
C’est par lui que le dénombrement de 1572, ci-dessus men-
tionné, fut servi à son frère, Charles de Meleun, prince
d’Epinoy, baron d’Antoing et de Boubers, connétable héré-
ditaire de Flandre, chätelain de Bapaume, sire de Saultv (5).
On connaît la haute fortune, les prouesses militaires et la
(1) L'extrait du Registre mémorial xiv, contenant cette décision.
est inprimé dans le mémoire de M. A. de Cardevacque, d'après la
copie du dossier des Archives, p 363, loc. cit.
(2) Arch. du Nord. Recette du dom. Reg. A coté 257.
(3) M. F. Brassart a retrouvé leur contrat de mariage, mai et juin
1536, dans les Archives du Parlement de Flandre et l'a analysé. Le
« fief et la seigneurie de Séchelles, séant en la ville d'Arras» sont
mentionnés dans les apports du mari. — Hist. du château et de la
châtellenie d” Douui. Preuves, p. 179.
(4) Et non en 1541, comme le dit Harbaville, Mémorial, t. t. p. 306,
et comme le réimprime le Dict. hist. et archéol. du P.-de-C. Béthune,
u LP. 303 — Voir P. Anselme, Dict, généal ,t. v, p. 231.
(5) On le trouvera à la fin de cette notice.
— àt5 —
fin tragique de « Messire Robert de Meleun, chevalier, mar-
quis de Roubaix, gouverneur général d'Artois, du Conseil
d'Estat,chefde la cavaillerie de Sa Majesté, tué avecq aultres
seigneurs, et entre aultres le s° de Billy, par un basteau
plain de pierres, poudre à canon et aultres diableries, envoié
par ceulx de la ville d'Anvers à l’intencion de rompre l'esta-
cade, où estoit ledict sg" marquis, faicte pour empescher la
navigalion de ladicte ville (1). » |
Son corps fut ramené à son hôtel d'Arras, sous une escorte
de cent trente chevaux, et inhumé en l'église Saint-Jean, sa
paroisse (2).
Anne Rollin, marquise de Roubaix et douairière de
Séchelles, devait survivre à ce deuxième veuvage jusqu’en
1603.
Ses armoiries jointes à celles de son mari défunt dans un
écusson parti, surmonté de la couronne fleuronnée du prince
d’Epinoy, se voient encore à la façade des écuries qu’elle fit
bâtir en 1595 — la date y est (3).
Elle n’eut d'enfant ni du premier, ni du second mariage.
La succession de Robert appartenait donc à Pierre, prince
d'Epinoy, son frère ainé ; mais il était proscrit et déchu de
tous ses droits pour crime politique, de sorte qu’elle fut
dévolue successivement à ses sœurs : 1° Hélène, comtesse
de Berlaimont, morte en 1590, 2° Marie, qui avait épousé le
comte de Ligne, créé prince en 1602.
Grâce à d'actives négociations alors entreprises par Sully,
(1) Arch. comm. Reg. mém., xv, fo 217, 4 avril 1585.
(2) Ibid. 22 avril 1585.
(3) Robert de Melcun, mêmes armoiries que Maximilien :
D'uzur à sept besants d’or 3. 3 et 1, au chef d'or, brisé d'une
étoile {d'azur ?) uu canton dextre. — Anne Rollin: Ecartelé au
1 et 4 d'uzur à trois clefs d'or en pals 2 et 1, le panneton en haut
tourné à dextre ; au 2 et 3, de . à trois fleurs de lys de
2 et 1, a la bande de . chargée de trois lionceaux de
Voir C. le Gentil, Le Vieil Arras, p. 463.
— 216 —
Guillaume de Meleun, fils ainé, et les autres enfants du
proscrit furent réintégrés dans leurs biens et prérogatives,
sauf quelques seigneuries alors attribuées au prince de
Ligne (1).
Une lacune de vingt dans la série des cueilloirs de Saint-
Vaast, à partir du décès de la douairière de Séchelles, laisse
subsister quelque incertitude sur la transmission du fief de
Ronville.
Il résulte en effet d’une indication rétrospective qu'avant
de faire retour au prince d’Epinoi, la maison de Séchelles
aurait appartenu à sa sœur, Hippolyte-Anne de Meleun, ma-
riée en 1610 à Philippe-Charles de Ligne, comte d'Arenberg.
morte le 16 février 1615 (2).
« La veuve de Maximilien » dit à ce propcs l’auteur du
mémoire, ( est inscrite au rentier de 1572 comme proprié-
« taire de la maison de Séchelles. Elle eut pour héritier
« Guillaume, qui prit le titre de prince d'Epinoy, 1633.
« D’après le rentier de 1637, la succession semble en déshé-
« rence (3).
Remarquons d’abord qu’Anne d’Aimeries n’était pas pro:
priétaire, mais simplement usufruitière de Séchelles ; qu’en
outre, si Guillaume « prit » le titre de prince d'Epinoi en
1633, c'est que ses ancëétres le portaient depuis bientôt un
siècle, et lui-même depuis trente ans au moins.
(1) Dans les lignes qui précèdent, je ne fais que résumer les recher-
ches approfondies de M. F. Brassart sur les Meleun d'Epinoi, de la
prévôté de Douai. — Voir Hist. de la chdtelienie, 1, pp. 413-4125
(2) Les registres du rentier s'arrêtent à 1602. Celui qui suit est de
1621. On y lit, à l’article de Séchelles, la mention suivante, sans doute
ainsi libellée pour la première fois, après la mort d'Hippolyte-Anne
de Meleun, au registre de 1615 : « En le rue du Dromont — Le
prince d'Espinoy, au lieu ce Mgr le baron de Zevembercq, à cause
de Madame Hippolyte-Anne de Meleun sa compaigne, par succession
de Madame la marquise de Roubaix, pour la maison de Séchelles en
ladicte rue Ronville, 8 sols. »
(3) A. de Cardevacque, l'Hôtel de Séchelles, p. 343 des Mémoires.
— 217 —
Quant à la succession, elle ne risquait guère de tomber en
déshérence : il laissait dix enfants ! (1) Le passage visé doit
donc s'expliquer autrement.
Guillaume mourut, comme son père, sous le coup d’une
condamnation pour crime de lèse-majesté (2), et la confis-
cation de ses biens en avait été la conséquence : voilà pour-
quoi le rentier de St-Vaast dit qu'ils étaient &« ès mains du
Rov. »
La conquête française respecta les droits de sa veuve,
Ernestine, fille de Charles de Ligne, comte d'Arenberg : on
la voit, en eflet, dispensée en 1540 de payer le centième
« sur la maison qui fut au feu prince d'Epinoy, comme ap-
partenante à Mme la douairitre dudict feu prince et comme
vefve de chevalier de la Toison d'or. » (3).
Héritier de la seigneurie de Séchelles, leur fils Alexandre-
Guillaume de Meleun, prince d'Epinoi, la possédait en toute
propriété dès avant 1652.
A sa mort en 1679, il laissa pour successeur, sous Ja tu-
telle de Jeanne-Pélagie Chabot de Rohan, sa veuve, un
enfant de cinq ans baptisé en l’église St-Jean-Ronville (4).
(1) P. Anselme, loc cit.
(2) F. Brassart, Jbhid.
(3) Arch. comm. Comptes du centième.
(#\ Paroisse St-Jean-Ronville, registre n° 2 fo 161 : « Le vingt-
septième d'octobre 1673, avec la permission de Messieurs les Vicaires
de Monsgr l'Illustrissime et Révérendissime nostre Evesque, j'ai
baptisé sans cérémonies le fils de hault et puissant Prince Guillaume
de Meleun, Prince d'Espinoy, Conuestable héréditaire et premier
baire de Flandre, Viscomte de Gand, Marquis de Roubaix, chevalier
des ordres du Roy, etc., et de haulte et puissante Princesse, Madame
Jeanne-Pélagie Chabotte de Rohan son espouse ». Siyné : Guillaume
de Meleun. — Lesueur.
Le 14 décembre 1674, même libellé pour le baptême « sans céré-
monies » de leur second fils. — Jbid. Registre n° 1, Ê 55.
« Les cérémonies du baptesme de Marie-Marguerite-Francoise de
Meleun, fille d'Alexaudre-Guillaume, Prince d'Espinoy, chevalier des
— 218 —
Le prince Louis fut le dernier des Meleun qui posséda
cette résidence patrimoniale où il était venu au monde. A la
suite de négociations avec les Etats d'Artois en 1701, le siège
de la seigneurie, distrait du fief, fut vendu par lui et affecté
par la ville au logement des officiers de la garnison (1).
Ainsi finit, avec le siècle, le rôle féodal de l'antique ma-
noir de Séchelles, des Haterel, de Saveuse, de Carquelavant,
et des Meleun, princes d’Epinoi, aujourd'hui l’Hôrez où
COMMERCE, siège unique et séculaire de la seigneurie de
Ronville, dont les titres historiques ont été attribués, contre
toute vraisemblance, et malgré le témoignage unanime des
documents, à l'hôtel particulier sis en face sur l’autre rang,
aujourd'hui possédé par l'honorable député du Pas-de-Ca-
lais, M. Tailliandier.
A l’époque de son aliénation, l'hôtel consistait, comme
aujourd’hui, en un double corps de logis formant équerre,
ordres du Roy, connestable héréditaire et premier pair (sic) de
Flandre, etc. et Dame Pélagie Chabotte de Rohan etc. ont esté faites
le premier de décernbre seize cent soixante et onze : le parain Jean-
Baptiste Robiquet et la maraine Marie-Jeanne Le Brun. » Signé
Philippes Corroyer, vicaire. — Jbid. Reg. n° 2, f° 150.— (Obligeam-
ment transerit pour moi par M. Bras, chef du Bureau de l'Etat-civil )
(1) Arch. comm, Recueïl de copies de charles, t. 1v : Vente de
l'Hôtel d'Epinov aux Etats d'Artois pour la somme de 34,000 livres,
par Louis de Meleun, prince d'Epinoy, brigadier des grmées du roi,
colonel du régiment de Picardie, le 22 mars 1700. — Copie d'après
l'original Juridiction, laye 3, coté 60. — Ibid. Registre aux saisines
1697-1710 : Acte du 22 février 1701.
La date 1318 donnée à cette vente résulte d'une interprétation
inexarte des registres de la renterie de St-Vaast, qui ne font que
mentionner un état de choses dont la date initiale manque ici, par
suite d'une nouvelle lacune entre 1685 et 1307.— Loc. cit. p. 345.
— 219 —
d’un côté sur la ruelle des Baudets d'autre, sous deux com-
bles, faisant face à la grande rue sur laquelle il débordait en
saillie oblique d'environ cinq mètres à son extrémité vers la
porte.
Dans l'angle intérieur s'élevait une grosse tour carrée à
quatre étages, coiffée d’un toit en forme de cloche quadran-
gulaire, surmonté d’un épi renflé à la base portant l'aiguille
de la bannerolle.
Cette tour était accolée vers la ruelle à un donjon, de
mème largeur mais moins haut, terminé par uneplate-forme.
Une autre tour carrée, de dimensions plus réduites, flan-
quail la façade intérieure, au droit du double pignon vis-à-
vis de la porte Ronville.
Toutes les couvertures étaient en ardoises (1).
Ainsi isolé de trois côtés, l'hôtel tenait par derrière à une
autre résidence historique dont la porte principale ouvrait
sur la rue Saint-Nicolas (des Trois-Faucilles), quatrième
coté du quadrilatère.
Cet hôtel, mentionné incidemment dans les titres de
Séchelles, appartenait, au commencement du XVe siècle, à
Pierre des Essars, chevalier, seigneur de Willerval et de la
Motte de Tillv, prévôt de Paris, grand bouteiller de France,
gouverneur deCherbourg.etc.,exécuté aux halles en 1413 (2).
(1) Notre collègue à l'Académie d'Arras, mon excellent ami M. le
Gentil, a décrit l'hôtel avant moi, d'aprés le plan en relief des Inva-
hides. Grâce à des intelligences dans la place, il avait pu l'étuder,
le démonter et le photographier du temps où elle était place de
guerre. Aujourd'hui qu'elle est démantelée, la consigne est la même
que pour nos forts détachés : défense de prendre notes, croquis, etc.
De fortes jumelles et une bonne mémoire sont seules permises aux
archéologues. Quant aux espions, rien ne leur est plus facile que de
photographier la rade de Cherbourg et le reste, à la barbe blanche
des surveillants. Une anomalie aussi invraisemblable appelle une
réforme : on nous la fait espérer.
Voir C. le Gentil, Le Vieil Arras, p. 464.
(2) E. Lecesne, Hist, d'Arras, t. 1, p. 243,
— 220 —
Le siège de 1414 ayant détruit les couvents du faubourg,
il servit d'abord de refuge aux dames de la Thieuloie (1) ;
puis les hériliers dudit Pierre, Antoine des Essars, cham-
bellan du roi, sieur de Glatigny, et Philippe des Essars,
évèque d'Auxerre, le vendirent à Jean de Thoisy, évèque de
Tournai (2}, qui, à son tour, le rétrocéda à M° Jean de Bou-
bers, avocat, comme lui conseiller du duc de Bourgogne (3).
À la mort de celui-ci, il fut acheté par Me Robert le Jone,
chevalier, seigneur de Forest (4), tout récemment nommé
gouverneur d'Arras (5), et, pendant un siècle, il resta d'abord
la résidence de son fils el de son petit-fils, qui lui succé-
dérent à la gouvernance, puis la propriété de leurs enfants.
Vendu, en 1540, par Jean de If{umières et Françoise Le-
josne de Contay, sa femme, à Jean de Longueval, chevalier,
sieur de Vaulx, gouverneur des Ville et Cité d'Arras (6), et
délaissé par eux à leur fils, le vaillant Maximilien, premier
comte de Bucquoy, l'hôtel de Contay, dit aussi de Longue-
val, prit le nom définilif d'hôtel de Bucquoy qu'il a porté
depuis.
Pour achever de remplir le cadre topographique presque
entièrement occupé par les deux manoirs, il nous suffit de
mentionner deux maisons d'importance relativement secon-
daire, l’une à l'angle de la ruelle des Baudets, sur la rue
(4) Arch. comm, Embr., 20 avril 1416.
(2) Ibid. Embr. 13 août 119 et 7 oct. 1422.
(3) Ibid, Embr 15 juin 1425.
(4) Le 4 avril 1433 « avant le cherge bénit » 1439) — Arch.
comm. Émbrevures.
(5) Le 2 mars 1438, v. st. (1439) — Ibid. Rey. mém. vut.
(6) Le 14 juillet 1540. — Ibid, ÆErnbr. fo 37 re et Reg. mém. x.
fo 305 r° — Dans Les Rues d'Arrus,t, 11, p. 404, l'ancien hôtel de
Contay est confondu avec celui que la famille Lejosne-Contay occu-
pait récemment rue Fausse-Porte-St-Nicolas, n°* 4 et 6, lequel, par
parenthèse, n'a jamais appartenu au vicomte d'Ogimont: il demeurait
à côté, au n° 8.
— 221 —
St-Nicolas, à l'enseigne de l'Eglantier, y compris ses dépen-
dances du Petit-Eglantier et de la Fleur de l'Eglantier,
l'autre dans la petite rue Ronville, tenant à Séchelles, nom-
mée le Dromont, avec le Petit-Dromont (1) partiellement
annexé à l'hôtel par Philippe de Saveuse, comme on l’a vu
précédemment.
Si nous portons maintenant nos recherches sur le groupe
de maisons faisant face à l’Hôtel du Commerce, nous trou-
vons qu'au XVIIe siècle l'établissement de la montée du
rempart les avait réduites à quatre, aujourd’hui comprises
sous les numéros 38-34 (2).
La première est la Garde de Dieu, enseigne du XVIIe siè-
cle, empruntée au formulaire du roulage, reconstruction
de 1740.
Onen a fait le Dromont ! C'était fatal : le siège de la sei-
(1) Le Dromont, qui donnait à cette rue son nom le plus usuel,
nom moins équivoque que celui de Ronville déjà porté par la grande
rue, dut avoir pour enseigne le voilier rapide ainsi nommé jadis:
Car il vit son vaissel lès une roche aler,
Onques li maronnier nel porent destourner,
Là s'en va li dromons qu'il ne porent ancrer.
(Bibl. d'Arras, Ms. 766, fe 15 vo.)
Le Petit- Dromont, ce qui en restait, prit vers 1700 l'enseigne de
la Tête d'Or qu'il porte encore aujourd'hui : c'est la première sur ce
rang, n° 34-36. Le Dromont venait ensuite,
(2) À l'extrême limite du seizième siècle, il y avait encore sept
maisons sur ce rang entre la porte Ronville et la ruelle du rempart.
La première appartenait à Maurice le Sellier, d'une famille établie
à Arras au commencement du XVI*° siècle, parvenue depuis à de
brillantes situations, et dont les descendants occupent aujourd'hui
un rang distinguô parmi les grandes familles de Belgique.
re
\ à
gneurie passant de l’autre coté de la rue, son annexe devait
suivre (1).
Mais c’est en vérité faire bien de l’honneur à cette masure.
que de vouloir y loger le corps de MM. les officiers. L'aristo-
cratie militaire d'alors élait-elle donc si facile à accommoder”?
1] aurait fait beau, ma foi, leur parler d’une auberge ! (2).
Semblable objection n'était pas à prévoir pour la propriété
contiguë, dont le vaste emplacement se prêtait à toutes Îles
installations, comme à toules les hypothèses rélrospectives
suggérées depuis par son importance acluelie.
Cet hôtel, d’après M. de Cardevacque, « était occupé en
» 1697 par la dame Le Carlier, et comprenait alors huit
» places, dont six à feu, au rez-de-chaussée, et neuf cham-
» bres à l'étage, dont sept à feu » (3).
Assurément, la description indique une maison de maitre ;
mais l'attribution en est erronée : elle se rapporte, non pas
(1) « Le Dromont, aujourd'hui auberge de la Garde de Dieu »
A. de Cardevacque, L'hôtel de Séchelles, loc. cit, p. 340, note 7.
(2) « Les Etats d'Artois après avoir loué, pour y loger des officiers,
« la partie du Dromont attenant à l’hôtel de Séchelles, en devinrent
« acquéreuis vers 1718. »— Note (1) —« Les Etats d'Artois, au lieu
« du prince d'Épinoy, pour la maison de Séchelles et pour une partie
< de la maison du Dromont, à présent en casernes pour des officrers,
< faisant deux coings de deux côtés, doit pour la partie du Dromont
« 115. et pour la maison de Séchelle vnx sols tornois et 11 chapons
« Rentier de Saint-Vaast pour 1707. » — A, de Cardevacque,
loc. cit. p. 34# et 345, note 1.
Dans la citation qui précede, les mots en italiques se rapportent
évidemment à l'hôtel, et non à la portion annexée du Dromont, dont
le nom ne figure ici que pour justifier le détail de la perception.
On remarquera en outre que le signalement topographique ds
cette maison « fuisant deux coings » suffisait pour indiquer son
véritable emplacement et prévenir une fausse attribution. Ce signa-
lement est répété à chaque article cité dans le mémoire (p. 3#4,
note 1, 345, note 2),
(3) A. de Cardevacque, loc. cit., p. 345.
— 223 —
à l’hôtel de M. Tailliandier, mais au numéro 32, le dernier
du groupe, celui qui fait le coin de la ruelle.
M. Laroche, dans ses consciencieuses recherches généa-
logiques sur le P. Ignace le Carlier, n’a eu garde de s'y mé-
prendre : l’habitation appartenait alors à cette famille (1).
Elle lui provenait d'Antoine de Crespiœul, avocat, grand-
père de Me Antoine Carlier, conseiller au Conseil d'Artois,
par achat des héritiers de Pierre Hapiot, greflier dudit Con-
seil, lequel la tenait de Gilles le Maire, etc. (2).
Avant de faire cette acquisition, Jean de Crespiœul possé-
dait déjà la maison attenante à l'enseigne des Cocqguelets
(numéro 34). Il l'avait achetée en 1590 de Me Adrien de
Belvalet. Elle devint après lui la propriété de M°Jean-Adrien
Mulet, chätelain d'Arras, puis de l'avocat Caudron, qui se
faisait appeler Caudron d'Ercourt, pour arriver à d’Er-
court seul en lâächant le Caudron. Ses héritiers le vendirent
au marchand François de Gouve (3).
On devine que sur ce groupe de maisons, et malgré le
silence des rentiers de St-Vaast qui n’y percevaient rien, les
documents ne font pas absolument défaut.
Mais c'est en vain qu'on y cherche, entre la Garde de Dieu
el les Coquelets, une trace quelconque de l'hôtel, siège pré-
tendu de la seigneurie de Séchelles, auquel aurait succédé
celui que nous voyons aujourd’hui.
1] n’y en avait pas l'ombre ; son emplacement était celui
du jardin de l'hôtel en face, où, comme on l'a vu, le gouver-
neur d'Arras, Maximilien de Meleun, accédait par un pont
volant jeté sur la rue. Pendant deux siècles, d'environ 1500 à
1700, aucune habitation bourgeoise n’occupa ce terrain.
Cependant un texte cité plus haut indique en cet endroit
«un jardin amasé ». Mais le collecteur du centième s’em-
(1) P.-M. Laroche, La fumille Le Curlier et Le P. [ynuce, 1876,
in-8°, p. 23 et note.
(2' Arch. comm. Embr. et Comptes de l’argentier,
(3) Ibid,
— 224 —
presse de nous renseigner sur l’importancede cetamasement:
il y relève une aire de cheminée. Triste installation, surtout
en hiver, pour le chef-lieu d'une telle seigneurie ! C'était tout
bonnement la loge du jardinier, avec sa chambre à l'étage
donnant dans la tourelle : l'aire de cheminée y est toujours,
mais le siège de la seigneurie n’y a jamais été (1).
Dans le démembrement du fief, l'aliénation du jardin avait
précédé celle de l’hôtel d’'Epinoi. Louis de Meleun le vendit
vers 1699 à Nicolas de Canoye (2), capitaine de cavalerie,
marié à N. Quarré.
C'est lui qui, cette année-là, fit construire ou du moins
commencer l'hôtel que nous y voyons aujourd'hui, devenu
par succession de sa veuve la propriété des Quarré de Che-
lers, vendu plus tard à Verdevoye (3), et par ce dernier à la
famille Goudemetz.
(1) Arch. départ. Etats d'Artois. Compte de l'impôt sur les chemi-
nées, années 1590, 1591, 1592 : « Le jardin de Madame la marquise
de Roubaix, 1 aire ».
On peut rapprocher de cet article celui qui concerne le véritable
hôtel de Séchelles en face. |
« Hs. de Madarne la marquise de Roubaix, à cause de deffunct
Monseigneur le vicomte de Gand, pour sa maison par elle occupée
ou y a vinyt aires desdictes cheminées — vit lv. ».
(2) C'est sous toutes réserves que je transcris ce nom douteux que
je ne peux vérifier. J'ai lu « du Caurois dans le Répertoire de Dom
Page n° 1366.
D'autre part on voit dans le Registre aux büliments des Archives
communales, annee 1698-1722, fo 54, que, le 30 octobre 1699, Nico-
las de Canoye (alias Lauoy), capitaine de cavalerie autorise à bâur
une maison sur un terrain à lui « rue St-Jean au devant de l'hôtel
d'Epinoy, demande un alisnement droit du S° Caudron à la Garde
de Dieu ».
(3, M. À. de Cardevacque donne p. 346 de son mémoire l'analvse
de l'acte de partage du 11 prairial an XI qui attribue à la Garde
de Dieu certaines dépendances de l'immeuble voisin, notamment la
vieille porte cochère qu'on y remarque.
— 995 —
Après cette double aliénation, les héritiers des Meleun ne
possédèrent plus en Ronville que leurs droits de seigneurie.
Celle-ci échut en partage à la fille de Louis de Meleun, Anne-
Julie, sœur du duc de Joyeuse, qui la porta dans la maison
de Rohan par son mariage, en 1714, avec Louis-François-
Jules, prince de Soubise.
Enfin, leur fils Charlesde Rohan s'en dessaisit en 1770,
au profit d'Ignace-Godefroy, comte de Lannoy et de Beau-
repaire : le pouvoir de Ronville ne devait pas avoir d'autre
titulaire.
A celte date, Saint-Vaast et les propriétaires de Séchelles
n'avaient pas encore pu s'entendre sur la définition de leurs
droits réciproques, ceux-ci se prétendant exempts de la juri-
diction foncière de l'abbaye, l'autre voulant, de son côté,
réduire la seigneurie de Ronville à la perception des droits
utiles (1).
Historiquement parlant, la priorité des droits fonciers et
tréfonciers de Saint-Vaast ne parait pas douteuse. Là, comme
ailleurs, il possédait de toute antiquité le tonlieu, et ses Regis-
tres aux grâces prouveraient, si je ne me trompe, que le
seigneur n’y percevait pas seul la bargaigne.
Mais Séchelles ne manquait pas non plus d'arguments
juridiques. Outre ses rentes et ses droits divers, il avait un
bailli, un sergent, une bretèque. Aussi comprend-on toute
l'importance attachée par le prince d'Epinoy à l'acte de non
préjudice qu'il réclama en 1652, lorsque cette bretèque fut
démolie par les soldats. Un croquis tracé à la veille de la
Révolution relève encore la place exacte du signe apparent
de la juridiction seigneuriale.
Séchelles avait son donjon; et la preuve de l’importance
qu'on attacha jusqu’à la dernière heure à cet autre symbole
féodal, c'est qu’en adjugeant en 1781 l'hôtel de Séchelles, ou
plutôt le pavillon des ofliciers désaffecté, à Marie-Anne-Thé-
(1) V. Coulumes lucules de la loy de la Ville et Cité d'Arras, 1346, p. 10.
19
rèse Gorlier, veuve de Nicolas-Joseph Isembart, pour la
somme de 16,000 livres, l’acte lui imposait, outre la recons-
truction de la façade dans l’alignement, l'obligation de « dé-
molir les deux tourelles donnant sur les cours jusqu’à hau-
teur d’entablement », ce qui fut fait. |
Il y avait enfin, si l on veut, la fameuse tourelle de son jar-
din, bien qu’à vrai dire ce ne füt guère autre chose qu'un
escalier de rempart surmonté d’une guérite, sorte de poterne
destinée sans doute par le capitaine ou gouverneur d’Arras
qui l'avait fait construire et dont elle porte le blason illi-
sible (1), à lui faciliter l’accès du chemin de ronde et de la
fausse-braie à toute heure du jouret de la nuit.
Confiée à un chef militaire, cette petite clef des murailles
pouvait avoir son utilité ; dans d’autres mains elle devenait
un danger. Les échevins s’en avisérent à la veille des hos-
tilités qui devaient amener la prise d'Arras.
« Le xine dudict mois (sept. 1634) at esté résolu de faire
» boucher les huich et fenestres de la tour du jardin abor-
» dant au rampart appartenant à Monsieur le prince d’Espi-
» noy, tant du costé dudict rampart que dudict jardin. » (2)
L'ordre fut exécuté, du moins en partie, et l’on voit encore,
du côté du rempart, la place des anciennes ouvertures alors
aveuglées.
C'est dans ces conditions favorables qu’elle servit de cabi-
net noir à Mondejeu pour y séquestrer sa pauvre femme,
épisode dont le honteux souvenir est lié désormais à l’exis-
tence du monument.
Il n’est pas le seul qu'on y aït rattaché.
« C’est là », dit unhistorien, dont l’auteurdu mémoire s'ap-
proprie l’assertion, en l’appuyant de nouveaux détails topo-
(1) Cet écartelé, absolument fruste au 1 et 4, porte au 2 et 3 des
croiseltes tréflées (en orle ?) qui rappellent les armes de Poix, peut-
être unies à celles des Lannoy.
(2) Arch. comm. Reg aux résolutions, 1, 330 ve.
— 227 —
graphiques, « c’est là que St-Preuil, premier gouverneur
« d'Arras pour la France, renferma la meunière qu'il avait
« enlevée » (1).
La destination galante qu’aurait donnée le bouillant gou-
verneur d'Arras à cet escalier — de meunier, ne manque
pas ici d’à-propos : elle répond d'ailleurs à la nécessité des
contrastes, et elle ajoute un charme romanesque à l'intérêt
archéologique de la tourelle.
Il n'y a qu’un malheur, c'est que St-Preuil ne demeurait
pas à Séchelles: il occupait alors l'hôtel de Bucquoy (2).
(1) « La tourelle de l'ancien hôtel de Séchelles fut témoin des mysle-
« rieuses amours de Saint-Preuil, gouverneur d'Arras, et des mauvais
« traitements que l'un de ses successeurs, le comte de Mondejeux, fit
« subir à sa femme... Les Gouverneurs d'Arras occupaient alors un
« logement pratiqué dans l’ensemble des constructions de lu porte
« Ronrille. Pour se rapprocher de sa maîtresse, Saint-Preuil l'enleva
« el la relint à sa merci dans l'hôtel de Séchellus, dont les dépendances
« étaient à sa disposition. »— A. de Cardevacque, L'Hôlel de Sechelles,
loc. cit., p. 351 — A. d'Héricourt et Godin, Les Rues d'Arras, 11,
p. 381.
Le Maréchal de Montesquiou, ci-devant comte d'Artagnan, est le
premier gouverneur d'Arras qui ait eu son logement « dans l'ensemble
des constructions de la porte Ronville », c’est-à-dire au-dessus de
la porte, dans le pavillon du Trianon. Mais ceci nous reporte au
dix-huitième siècle, et nous ne sommes qu'en 1640 !
(2) L'extrait suivant du Compte du centième échu le 1:° avril 1640
ne laisse aucun doute sur le domicile de Saint-Preuil : + Item, de la
maison qui fu au prince d'Espinoy, comprises deux maisons qui
furent à M° Morant Foucquier, n'at aussv esté receue aulcune chose
comme estante appartenante à Mad. la douairière vefve dudict feu
seigneur prince, et comme vefve de chevalier de la Toison d'or.
Remise : 17 liv. 8 s. 9 d. »
« Îtem, la maison de la vefve du conte de Busquoy, occupée par
Monsieur de Sainct Preuil, gouverneur de ceste ville, n'a esté receue
aulcune chose,
Icy partant en remise : 23 liv., 19 s. 2 d. »,
(Arch. comm. Cenlième, fe 531),
— 92% —
Or personne n'imaginera, je pense, qu'il voulüt scandaliser
la vieille douairière d'Epinoy, sa voisine, en lui demandant la
clef de son jardin d'en face, pour s'y livrer à ses « mystérieuses
amours ) : sa propre installation devait lui suffire (1).
J'ignore si le moderne propriétaire de l’ancien jardin de
Séchelles attache quelque prix aux antécédents historiques
gratuitement prètés à son immeuble.
Ce que je sais, c’est que, de tous ses concitoyens, !l esl
seul parvenu à sauver d’une aveugle dévastation un dernier
débris architectural du vieux mur d'enceinte — et il n'a pas
dépendu de son généreux concours qu’on n’en ait racheté
d’autres.
Il y aurait donc conscience archéologique à refroidir, en
le désillusionnant, un bon vouloir si précieux et si rare,
n'était l’intérèt de la vérité, qui prime tout, et la certitude
qu'elle lui ménage un dédommagement réel pour un préju-
dice imaginaire.
Si, en effet, l'honorable M. Tailliandier ne tient pas abso-
lument à ce que sa maison repose sur les fondations de
l'Hotel du Commerce, on peut retrouver dans le sol mème où
elle est assise les traces authentiques d’un passé lointain,
fécond en souvenirs httéraires et en noms chevaleresques.
Sur l'emplacement de ce jardin deux fois séculaire s’éle-
vait jadis un manoir possédé au milieu du XJIIS siècle par
Thomas le Normant, d’une riche famille de la bourgeoisie
d'Arras, sans doute fils et peut-être le successeur domici-
(1) Là non plus les tourelles ne manquaient pas. Le plan de Gui-
chardin figure celle de la porte principale sur la rue St-Nicolss
(l'rois-Faucilles). M, le Gentil, Le Vieil Arras, p. 466, en signale
d'autres dont on aurait retrouvé les fondations. Mais peut-être pen-
sera-t-on que cet accessoire n'est pas absolument indispensable à la
vraisemblance du récit,
Fi
— 229 —
liaire d'un autre Thomas le Normant décédé en 1247, sa
femme l’année suivante. |
Nos listes échevinales, si clair-semées pour ces temps-là,
ne l’inscrivent qu’à partir de 1261 (1). Son nom parait alter-
ner, d’après le mode habituel du roulement triennal, avec
celui de Robert le Normant (2}, vraisemblablement son
frère (3), dont il devient l’exécuteur testamentaire en 1274 (4).
Les deux fils de Robert s'étaient montrés accueillants et
généreux pour leur jeune compatriote Adam de la Halle : le
poëte chansonnier ne les oublia pas dans ses adieux :
Bien doi avoir en remembranche
Deus frères en cui j'ai fianche,
Signeur Baude et signeur Robert
Le Normant, car il m'ont d'enfanche
Nourri et fait mainte honnestanche.
Leur huis m'ont esté bien ouvert. (5).
Cette demeure hospitalière, qui ouvrait si volontiers son
« huis » au poëte à l'heure du diner, c'était l'héritage pater-
nel, à deux pas sur le même rang, en face de la placette au-
devant de St-Jean (n° 28).
De chez lui, comme d’une première loge, car aucune cons-
truclion de ce côté ne masquait alors l’église, Robert le
(1) Arch, de l'Hôp. St-Jean. Chirogr. orig.
(2) Thomas le Normant, échevin en 1261, 1262, 1267, 1270.
Robert le Normant, échevin en 1265. 1266, 1272. — Un autre Robert
le Normant, surnommé Bechons, échevin en 1282, 1292, 1304.
Noter Adam le Normant, un des quatre argentiers de l'échevinage
nommés par le roi en 1280. — Un Jean le Normant faisait partie
de l'échevinage en 1346, 1369, 1372. — Arch. dép., comm. et hospi-
talières ; passim.
(3) Si lu parenté est certaine, le rapport généalogique ne peut
être que conjectural, fondé seulement sur des vraisemblances.
(4) Inventaire Godefroy. Ch. d’Arlois, p. 435.
(5) Barbazan et Méon, Fabliaux, t. 1, p. 109.
— 230 —
Normant avait pu voir, dans sa jeunesse, les moines de
St-Vaast assaillir à main armée le reposoir dressé par les
chanoines sur le parvis, et ceux-ci, restés maitres du terrain,
montant la garde autour de leurs reliques sous « la tente des
tisserands d'Arras » (1).
L'’enseigne de la maison était l’?mage St-Jean ; son nom,
cent ans plus tard, St-Jeän à le goudale: c'était une brasserie.
Elle avait à sa droite les Maillets d’or aux Trinilaires, coin
de la ruelle du rempart (n° 30), (2) à sa gauche le Paoullon,
(1) « Tentorium lexiorum Atrebatensium ». Voir à ce sujet le
Bulletin de la Comm. des Mon. hist. du P.-de-C. t. 1, p. 307.
(2) Jean de Saumer, Pierre Carrée, brasseurs de cervoise, et leurs
descendants occupèrent pendant presque tout le quinzième siècle la
brasserie ou Cambe St-Jean. On voit, en 1456, la propriété passer
au nom de Hue de Dompierre, receveur du domaine d'Artois : Marie,
sa fille naturelle, avait épousé, en 1450, Pierre Saumer, le brasseur.
Elle se qualifiait, quarante ans plus tard, Madame Marie de Dom-
pierre, dame de Maumez et d'Auviller, fille de Hue de Dompierre,
écuyer, sgr de Liéramont.
François de Cardevacque, écuyer, sg de St-Amand, fils de Ferdi-
nand de Cardevacque et petit-fils de l'avocat Charles anobli en 1596,
acheta, avant 1626, des héritiers de Louis Comet (qui l'avait lui-
même acquis des héritiers de Robert Regnault) la maison de St-Jean,
tenant alors à celle d'Antoine Vignon, et faisant coin d'une ruelle,
supprimée depuis, dont l'éghse des Carmes faisait l'autre coin.
À sa mort, la maison, vendue par décret, fut achetée par Louis
Mallet, écuyer, fils du Conseiller d'Artois Mullet.
Au dix-huitième siècle (1765), elle appartenait, de succession
paternelle, à Messire François-Joseph-Romain, baron de Diesback,
mari de Jane-Marie-Dominique-Thérèse de Muller.
Les Maillets d'or (armes des de Mailly) arrentement tenu au
XVe s. par Gilles de Mailly, chevalier, sg d'Autheville. Ses héri-
tiers le vendirent en fév. 1429 n. st. à Jean de Diévat, receveur
général d'Artois, qui déjà en possédait deux cinquièmes, sans doute
par sa femme.
Vendue parles Trinitaires en 1571, cette maison devint la propriété
— 231 —
vendu plus tard aux Carmes par les Tasquet, aujourd'hui
compris dans le couvent des Ursulines (n° 26) (1).
L'hôte assidu des enfants de Robert dut être plus d’une
fois celui de Thomas, dans sa maison de la porte Ronville
(n° 36), où il avait pour voisin de face, et pour compagnon
d’échevinage, Jean Fastoul, alors propriétaire du futur hôtel
d’Epinoy — autre famille d'Arras qu’une œuvre poétique
contemporaine rattache étroitement au souvenir de notre
trouvère artésien (2).
Adam connaissait aussi tous les sentiers de Blangi et du
manoir de Bellemotte, résidence de son ami Simon Esturion,
vendue par lui à son autre ami Baude le Normant (3), un de
ces castels féodau x qui inspiraient aux trouvères de poétiques
tirades sur la mort égalitaire et la vanité du monde, quand
elle frappait à leurs portes :
C'est cose véritable,
Et bien i a raison,
Li mors est soutillable,
Lues vient en traison :
Wailli et Mahiu Wion,
Cui face Diex pardon,
Car il sont tesmoignable
Que tous li mons est fable ;
Et Adans Esturions,
Belle mote et doignons
Li est moult peu aidable
En joie permanable.
d'Antoine Vignon, fils d'Adrien Vignon, l'un et l'autre successivement
baillis de la seigneurie de Séchelles, comme on l'a vu plus haut.
Voir le plan de Beffara, n°* 630, 631, 632.
(1) Le 7 octobre 1477.
(2) Che sont li congié Baude Fasloul d'Arras. Barbazan et Méon,
Fabliaux, t. 1, p. 111.
(3) Il fut receveur du comte d’Artois de 1297 à 1300. Nous avons
de lui un portrait fort curieux sur son sceau, où il s'est fait repré-
— 232 —
Adam Esturion, père de Simon, mourut en 1257 (1).
Si j'ai insisté avec quelque complaisance sur les premiers
propriétaires connus des deux hôtels qui font l’objet de cette
notice, c’est que la rareté du document lui donne un intérêt
exceptionnel: il est le seul qu'on rencontre dans la première
période ; une lacune de quelque cent ans le sépare de celui
qui va suivre.
La seconde moitié du quatorzième siècle vit succéder à
Thomas le Normant un certain sire Gilles d'Avesnes, per-
sonnage non identifié jusqu'ici.
Après lui, et avant 1382, la maison passa à un gentilhomme
picard, le vicomte des Quesnes, autrement dit vicomte de
Poix, seigneur des Quesnes (2), elle prit dès lors pour
enseigne le nom du propriétaire, Les Quesnes.
Pierre dit Ferrant. chevalier, vicomte de Poix, seigneur
des Quesnes, et par sa mère, seigneur d’Achicourt, Farbus,
Vimy, Liancourt, était fils de Robert, dit Flourent vicomte
de Poix, seigneur des Quesnes, et de Jeanne d’Araines,
dame d’Achicourt, Farbus, Vimy, Liancourt, fille de Jean
d’Araines, seigneur desdits lieux.
Ferrant des Quesnes avait épousé Marguerite de Maillv,
septième enfant de Jean de Mailly, dit Maillet, seigneur de
Lorsignol.
Jl mourut avant 1404, et sa veuve, qui convola cette
année-là avec Renaut de Quincampoix, fut soupçonnée,
paraît-il, d'avoir tué son mari (3).
senter assis auprès d'une dame sur un siège d'apparat surmonté d'un
dais de hucherie, dans l'attitude d'une conversation très galante.
J'ai publié ce petit chef-d'œuvre de gravure dessiné par notre
regretté Ch. Desavary, lithographié par Mercier. — Sigill. d'Arras
no 106, PI. 1x, 7 — M. Demay l'a reproduit par la phototvpie,
Sceaux d’Arlois, n° 189.
(1) Bib. nat. n. f. Fr. 184.
(2) Equennes. canton de Poix (Somme). Es Quesnes ou Es Kaivnes,
ensuite Esquesnes, est devenu Esquennes et finalement Equennes.
+
(3) P. Anselme, Hist. gén., t. vis, Maison de Mailly, p. 625.
— 233 —
Eléonore des Quesnes, sa fille, veuve de Jean, seigneur de
Montigny-en-Ostrevent, épousa en secondes noces Gilbert
de Lannov, deuxième du nom, seigneur de Willerval et de
Tronchines, conseiller et chambellan de Philippe le Bon (1).
Par elle l'hôtel des Quesnes entra dans la famille des sei-
gneurs de Lannoy.
Philippe de Lannoy, seigneur de Willerval et de Santes,
fils de Gilbert, le recueillit dans la succession paternelle en
1462 ; il le possédait toujours en 1491.
On me dispensera d'’insister sur les titres de cette grande
et illustre maison ; il suflit de rappeler qu’elle a produit un
grand-maitre des arbalétriers de France, des hommes
d'Etat remarquables, des généraux éminents, seize cheva-
liers de la Toison d'or, etc., etc.
Moins de vingt ans après la date ci-dessus, un document
constate que l'hôtel n'existait plus :
Domus quondam domini de Willercal nuncupata Les
Quesnes, nunc est totaliter destructa (1509) (2).
Dans quelles circonstances et par quelles causes cette des-
truction fut-elle accomplie ? On l’ignore. Mais le prince de
Soubise devait le savoir, lorsqu'il vendit en 1770 ce qui lui
restait du pouvoir de Séchelles. L'acte en effet réserve ses
droits sur la maison de Quarré de Chelers, anciennement
(1) Dans les chroniques du temps, on rencontre fréquemment un
personnawe nommé Karados des Quesnes, seigneur de Serevillers et
de Boulogne la Grasse, bailli de Macon et sénéchal de Lyon, puis
bailli de Rouen (1409) (Bib. nat., Titres orig., vol. 1603).
Noter que le vicomte de Poix fut institué gouverneur d'Arras de
par le roi après le siège de 1#14 (Monstrelet, (hron., ut, 32).
« Lienor des Quenes sic, dame dudit lieu et de Montigny en
Ostrevant, de Hachicourt et vicontesse de Poix » donna aux Trini-
taires d'Arras, par acte du 15 mai 1416, la chapelle d’Achicourt qui
lui appartenait.
Elle fit son testament en 1426.
(2) Compte du Chapitre d'Arras,
— 234 —
tenue de Séchelles, mais qu'il prétendait être actuellement
dans la mouvance de Saulty, comme ayant été réunie et
reconsolidée au gros et domaine de la seigneurie.
Cette reconsolidation coïncide sans doute avec la dispa-
rition de l'hôtel, tombé en ruines ou détruit par un incendie,
et remplacé par un jardin.
Nous avons vu qu’il ne fut reœnstruit que deux siècles
plus tard, en 1700 (1).
(1) Voici comment je m'explique la méprise des Rues d'Arras, où
l'on trouve, pour la première fois, la qualification de « siège prési-
dial du fief de Séchelles » attribué à l'hôtel Goudemetz-Tailliandier.
L'auteur du croquis topographique de 1781, dont j'ai parlé plus
haut, trouvant dans le jardin en face de l'hôtel d'Epinoy un espace
libre, en a profité pour y inscrire les rubriques de son plan en trois
lignes superposées : Jardin des princes d’Epinoy — et Chef-lieu de la
seigneurie de Séchelles — et Place de justice.
Ces trois indications désignenttrois objets différents : {0 Le jardia,
20 l’hôtel en face « chef-lieu de la seigneurie », 3° la bretôque « place
de Justice : on a tout rapporté au jardin, sans vérifier l'interprétation
par les titres.
— 235 —
I
Lettres de rémission accordées par Louis XÀT
au capitaine K'arquelacant.
(1479)
Loys, par la grâce de Dieu Roy de France, savoir faisons à
tous présens et avenir nous avoir receue humble supplicacion
de Jehan de Karquelavent, escuier, capitaine de cent lances
de nostre ordonnance, contenans comme, le mercredi XVIe jour
du moys de juing derrenier passé, pour ce que ledict sup-
pliant fut averti que ung nommé Montferrand, archier en se
dite compaignie, avoit baillé ung coup de vouge sur la teste
d’un autre archier de la compaignie du sieur du Lude, gouver-
neur du Daulphiné, et que, au moien dudit coup, il estoit en
dangier de sa personne, icelui suppliant fist le lendemain
prendre et constituer prisonnier ledit de Montferrand en nostre
Cité d'Arras, afn qu’il fust puny. Et illec seurvindrent Loys
de Signac, Mathelin Poullet, Nicolas Delastre, ung nommé
Mordant et aucuns archiers de la compaignie dudit suppliant,
lesquelz soupèrent ensemble avec ledit Montferrant prisonnier
esdites prisons ; et après qu’ilz eurent souppé, yssirent Îles
dessus nommez hors desdites prisons, excepté lesdits Loys de
Signac et Mathelin Poullet qui y demourèrent avec ledit Mont-
ferrand. Et une heure après ou environ, lesdits Signac et Poullet
dirent à iceluy Montferrand prisonnier qu’il convenoit qu'il
s’en alast coucher en son logiset qu'ilzbanqueteroient ensemble,
ce qu’il ne voult faire, disant que le geolier desdites prisons le
traictoit bien et qu’il ne se vouloit point, metre en dangier ne
briser les prisons ; mais néantmoins ledit Mathelin despoilla sa
robe et la bailla et fist vestir audit Montferrand, et après luy
et ledit Signac, oultre le gré et voulenté dudit geolier, en
brisant lesdites prisons, et jurant iceluy Signac la mort
de Nostre Seigneur, emmeunéèrent ledit de Montferrand pri-
sonnier on disant plusieurs injures à la femme dudit geolier,
— 236 —
Et le lendemain au matin, qui fut le vendredi enssuivant, ledit
geolier se transporta par devers Patrix Maquelalain, lieutenant
dudit suppliant en ladite compaignie, et Iuy dist et remonstra
l'infraction desdites prisons que avoient faite les dessus dits.
Lequel Patrix incontinent s’en ala pardevers ledit suppliant
son capitaine pour le lui dire et notifier. Et alors ledit suppliant,
qui ja estoit monté à cheval et tout armé pour courir aux
champs avec le seigneur de Maigne, contre aucuns noz adver-
saires qui s'efforcoient faire certaines courses et entreprises,
fut fort esmeu et eschauffé, et d'aventure rencontra ledit
Signac, auquel il demanda pourquoy il avoit enmené et fait
yssir hors ledit Montferrand desdites prisons, et tira son espée
dont il frapa sur ledit Signac archier et luy donna ung coup
entre autres sur le cousté, combien qu’il n'eust aucun courage
de le tuer, mais seulement le batre et fraper pour ce qu'il avoit
fait briser lesdites prisons et eschapper ledit Montferrand
prisonnier ; au moien duquel coup il est depuis alé de vie à
trespas. Le quel fait et cas dessusdit ledit suppliant doubte lui
estre imputé à charge pour le temps avenir et que on vaulsist
contre lui procéder par rigueur de justice et lui donner des-
tourbier et empeschement, en son corps ou en ses biens, se noz
grace et miséricorde ne lui estoient sur ce imparties, humble-
ment requérant icelles. Pourquoy etc. voulans miséricorde
préférer à rigueur de justice, audit suppliant etc. Si donnons
en mandement au bailli d'Amiens et à nostre prévost des ma-
reschaulx et à tous noz autres justiciers ou à leurs lieuxtenans
présens et avenir et à chascun d'eulx sur ce requis et comme à
luy appartiendra etc. Donné à Rameru, ou moys de juillet, l’an
de grace mil CCCC LXXIX, et de nostre règne le XVIILS.
Ainsi signé, par le Roy à la relacion du conseil : F. Texier.
Visa Contentor, F. Texier.
_ 9 —
Il
Dénombrement des fief et seigneurie de Sechelles.
(1579)
C’est le rapport et dénombhrement que nous Robert de Meleun,
seigneur de Richebourg, Quincy, Fret-Hubert, etc., légataire
universel de feu Messire Maximilien de Meleun, chevalier,
viconte de Gand, baron de Caumont, S' de Busquoy, Habarcq
etc. faisous et baillons à Mons. Charles de Meleun mon frère,
prince d’Espinoy, baron d’'Anthoin et de Bouberch, connextable
héréditaire de Flandres, chastellain de Bappaumes, sieur de
Saulty, dung fief et noble ténement que nous tenons dudict
sieur prince, à le cause de se terre et seigneurie de Saulty, à
soixante solz parisis de relief et le tierch cambellaige, à la
vente, don ou transport le quind denier, avecq service de plais,
lequel fief est nommé la signeurie de Séchelles, séant en la
ville d'Arras, qui se consiste en tout le corps de logis du devant
de la maison de Séchelles en ladicte ville d'Arras, en la rue de
Saint-Jehan en Ronville, asscavoir : l’huis et porget de devant,
la grande salle, la sallette quarrée enssuyvant, le tout sur rue,
avecq une petite sallette y joindant ayant une verrière et veue :
sur la maison des vesve et hoirs de Pierre le Febvre, avecq
ung pourpris quy estoit par ci-devant à usage de four que l’on
disoit le four de Saveuses, quy ad présent est applicqué à une
despence et cuisine, avecq une chambre contigué la dicte cui-
sine, le tout applicqué présentement et accommodé avecq
ladicte maison de Séchelles, estant anssy le tout sur rue en la
procession de l’église Sainct-Jehan, assés près de l'entrée de
ladicte maison de Séchelles ; se consiste encoires ès chambres
en hault et greniers des pourpris dessus dicts. Laquelle seigneu-
rie et pooir dudict Séchelles se commence à ung puch estant
- au dessoubz des nouvelles estables et onvraiges naguères battis
par Mons. de Vaulx, gouverneur d'Arras, (icelluy puch est ad
présent vaulsé par les oavraiges dudict S° de Vaulx), estant en
— 938 —
la rue par laquelle on va de la porte de Ronville en la grande
rue de Saint-Nicollas, en venant dudict puch toute la rue da
cotté dudict puch jusques à ladicte porte de Ronville, et. depuis
icelle porte, toute la grands rue de Ronville, tant à ung rang
comme à l’autre, jusques à la maison qui faict le coing de la
rue de Héronval audevant de la maison de Masinghues appar-
tenant au S' de Beauregard ; et depuis ledict coing, prendt de
ladicte rue de Héronval, du lez et costé du lieu où estoit ey
devant le jardin des arbalestriers de ladicte ville d’Arras,
jusques aux rempars d'icelle ville, en y comprenant toutes les
ruelles estans entre icelle rue de Héronval et la porte de Rou-
ville. Sÿ se commenche et comprendt encoire en une rue qui
commenche au lieu où estoit ledict four de Saveuses nous
appartenant, jusques à la ruelle de la procession de l'église
Sainct Jehan en Ronville, en y comprendant ladicte rue des-
dictes processions et la rue quy est au derrière de l'hostel de
La Marche nommée la rue des Fresnes, jusques à ung puich
estant auprès de la porte de la maison appartenant à
M° Charles Cardevacque, advocat, qui auparavant estoit à
Jehan S' du Bos Bernard, et au précédant estoit à Jehan S' du
Grospré. Sy se comprend encoires ledict fief, en dehors de
ladicte porte de Ronville, depuis icelle porte, toute !a rue de
Sainct Vincent jusques aux barrettes, en y comprendantla rue
de Croix et la rue Bocquois, où le batton du chastellain d Arras
p'a cours, — À cause duquel nostre dict fief et seigneurie de
Sichelles nous avous plusieurs rentes fonsieres sur plusieurs
maisons et héritaiges en ladicte ville et faulxbourgs dessus
dicts, portans chascun an à Lix livres de quarante gros la
livre, et quarante nœuf cappons et demy, qui se payent audict
jour Saint Remy et Noël. — A cause de laquelle seigneurie,
avonsungsergeant quy en cas de crime etdélita la prinse, arrest
et exécution, et aussy l’emprysonnement, quant aulcuns sont
enseingnés par les eschevins da ladicte ville et chastellenye
d'Arras ; lequel sergeant nous créons et dénommons,ou moien
nostre bailly dudict Séchelle ; et se présente aux eschevins
== 239 —
d'Arras pour faire le serment de bien et léalement exercer
ledict office — Avons pareïillement par toute uostre dicte sei-
gneurie et pooir de Séchelles, tant en la ville d'Arras comme
au dehors d’icelle, es lieux de ses dictes limites, droict de bar-
ga'ngne que est tel que nul ne pœult faire boucquetz de che-
liers, thois, appuis, fonestres, treilles, ny aultres choses
saillant sur rue, que ne prende nostre grâce et congié ou de
nostre dict bailly. — Et pour chascune grâce ou congié nous
povons prendre huit solz tournois. — Sy avons droict d’estal-
laige en nostre dict pooir et seigneurie de Séchelles, dont pour
chacun estal avons droit pour toutes denrées et marchandises
que l’on venderoit, pour chascun d’iceulx, de chascuneseptmaine
ung denier tournois, le tout à peine contre ceulx qui feroient
desdictes nouvelletés ou misent aulcuns estaulx sans pour ce
avoir obtenu nostre dict congié ou de nostre dict bailly, de
soixante solz parisis. — Avons encoire, à cause de nostre dicte
seigneurie, droit d'entrée et yssue sur les maisons et héritages
quy nous doibvent rente, quant iceulx vont de main en aultre
par succession, don, vente ou transport, tel que de seize deniers
parisis d’yssue et seize deniers parisis d'entrée par les vendeurs
et acheteurs. Mais au regard des rentes fonsières cy-dessus,
auparavant que l’on eust desmolly plusieurs maisons esdicts
faulxbourgs de Ronville, et ralargy les fossés dudict Ronville,
et mis le lieu où estoient lesdictes maisons desmollis en plasne,
et faict égars pour le seureté, tuition et deffense de ledicte
ville, icelles menues rentes fonsières deppendantes de mondict
fief portoient chascun an à la somme de vingt livres dix sept
pattars, et six vingt nœuf chappons. — Lequel dénombrement
nous baillons, saulf le plus ou le moins et le droit d’aultruy et
le nostre, promettant l’'amender s'il est besoing, et s'il est
trouvé que se doive faire. Faict au chasteau de Cuinchy.
(Arch. du Nord. — Portefeuille 341).
eg
A.
M.
M.
M.
LISTE
des
MEMBRES TITULAIRES, HONORAIRES ET CORRESPONDANTS
de l'Académie d'Arras.
MEMBRES DU BUREAU
Président :
. DERAMECOURT {le Chanoine). Vicaire-Generaul.
Chancelier :
H. LoriQuer. O. @. Archiviste en chef du départe-
ment.
Vice-Chancelier :
. RonarT (l'Abbé, Docteur en Théologie.
Secreétaire-Genéral :
. CAVROIS DE SATERNAULT (le Baron), G. O %*#, C. #.
Docteur en Droit.
Secrétaire- Adjoint :
V. BaRBiER. @&. Président de l'Union artistique du
Pas-de-Calais.
Archiciste :
G. DE HAUTECLOCQUE {le Conte).
Bibliothécarre :
Aug. Wicquor, O. €, Licencié és-lettres. Bibliothe-
caire de la Ville.
@ me
QC?
15.
17.
_ CAVROIS DE SATERNAULT (le Baron), G. O0. +, C. #
— 241 —
MEMBRES TITULAIRES
Par ordre de nomination
MM.
. SENS. %, C. #, O. @, ancien Député ;1860)
. C. LE GENTIL, %, %, ancien Juge au Tribunal civil
(1863).
. PAGNOUL. %, O. 63, Directeur de la Statiun agrono-
mique du Pas-de-Calais (1864).
. PaRis, Licencié &s- leltres, Docteur ea Droit, ancien
Ministre (1866.
. P. LECESNE %, @, Docteur en Droit, Vice-President
D
du Conseil de Prefecture (1871).
+ G. DE HAUTECLOCQUE (le Comte) (1871).
. TRANNOY, %, O. €». ancien Directeur de l'Ecole de
Médecine (1872).
Docteur en Droit, ancien Auditeur au Conscil
d'Etat (1876).
. RICOUART, #. O. @. ancien Adjoint au Maire d'Arras
(1879).
. Wicquor, O0. @. Bibliothécaire de la Ville (1879),
. J. GUÉRARD, Juge au Tribunal civil (1879).
. Adolphe DE CARDEVACQUE (1581).
. Em. Perir, #, Président du Tribunal civil (1883).
. DeraMEcouRT (l'Abbé), Vicaire-Général ’ (1884).
J. Lerour, #, Conseiller général (1884).
. P. Larocue, Directeur de l'imprimerie du Pas-de-
Calais (1884).
H. Loriquer, 0. @. Archiviste en chef du départe-
ment (1885).
16
29.
30.
— 242 —
E. Deusy, Avocat, Juge honoraire au Tribunal civil
(1887).
. V. BARBIER, @, Président de l’Union artistique du
Pas-de Calais (1887).
. RoHART (l’Abbé). Docteur en Théologie (1887).
. Eug. CaRLIER, %, [Inspecteur du Service des enfants
assistés (1888).
. Boucry, @&, Licencié és-lettres (1891).
. Léonce Vicrarr, Avocat (1892).
. RAMBURE {l’Abbé), Licencié ès-letires (1893).
. DEWAULE, #, O0. @, Docteur és-lettres, Principal du
Collège (1893).
. HERvIN (l'Abbé), Vicaire-général, Aumônier du Saint-
Sacrement (1893).
. DurLor (l'Abbé\, Licencié ès-lettres (1895).
. ACREMANT, Membre de la Commission des Monuments
historiques (1895).
BLONDEL François, Ingénieur civil (1895).
N.
— 443 —
MEMBRES HONORAIRES
par ordre de nomination
Les lettres À, R. indiquent un ancien membre titulaire ou résilant.
MM. CamiNaADE DE CasrREs, O, &, ancien Directeur des
Contributions indirectes. à Paris, 4. R. (1870).
CoiNce, Ingénieur des mines, À. R. (1870).
PaizLanD, C. #&, ancien Préfet du Pas-de-Calais (1875).
J-M. RicHarp. @, ancien Archiviste du Pas de-
Calais, à Laval, À R. (1879).
Jules BRETON, C g& Membre de l'Institut (1887).
Louis No, &, Statuaire {1887).
H. TranniN, O. @, Docteur ès-sciences, Directeur de
l'école supérieure de Commerce de Lille, À. n.
(1891).
ALAPETITE, O. #, Préfet du Pas-de-Calais (1891).
LEGRELLE, %, Maire d'Arras (1891).
DEPOTTER (l'Abbé), Doven de Laventie, À. R (1893).
G. LeLerx (l'Abbé), Aumônier à Lille, a. R. (1893).
A. GuEsxox, 0. @, Professeur honoraire de l'Uni-
versilé, à Paris, À. R (1893).
J. Finor, Archiviste du département du Nord, à Lille
(1895).
STROHL (le général), C. %, Commandant la ? division
d'infanterie, à Arras (1896).
S. G. Mgr Williez, &, Evèque d'Arras (1896).
MEMBRES CORRESPONDANTS
par ordre de nomination
MM. pe BaeckeR, &, Honm: de lettres, à Bergues {1855
MaiRessE, Ingénieur (1857).
J. PÉRIN, Avocat, Archiviste-Paléographe (1839).
Fr. Fizox, Directeur de l’école Lavoisier, à Paris.
(1860).
Léon VAILLANT, %, Professeur au Muséum, à Paris
(1861).
DE FONTAINE DE RESBECQ (le comte), &. O %.0 @,
ancien Sous-Directeur de l'fnstruction primaire au
Ministère de l'Instruction publique {1863).
LEURIDANT, Archiviste et Bibliothécaire, à Roubaix
(1863).
V. CanET, Professeur à la Faculté libre des Lettres
de Lille (1864).
H. Gazzeau, Homme de lettres, à Esbly (1869).
BoucranT, C. &, President de Chambre à la Cour
des Compies (1872).
Dramanrp, Conseiller à la Cour d'appel de Limoges
(1872).
GOUELLAIN, C. *<, @, Membre de la Commission
des Antiquites déparlementales, à Rouen ‘1973.
Félix LE SERGEANT DE MONNECOVE, &, propriétaire.
à Saint-Omer ‘1874).
DE CALONNE (le Baron), à Buire-le-Sec (1874).
DEHAISNES (Mgr), O. @, ancien Archiviste du Nord,
à Lille (1874).
Vos {le chanoine), Archiviste de l’'Evêché de Tournai
(1875).
— 245 —
MM. Ch. D'Héricouur (le comte) #, Consul de France, à
suristiania (1876).
Em.Travers. Archiviste-Paléographe, à Caen (1876).
AT. Ovonesco, Charzé d'affaires de Roumanie à Paris
(1876).
DE SCHODT, Inspecteur général de l'Enregistrement
et des Domaines de Belgique, à Bruxelles (Ixelles,
rue de Naples, 18) (1877).
Frèd. Moreau père, #, à Paris (1877).
Huaor (Eugène). Secrétaire adjoint des Comités des
Sociétés savantes prés le ministère de j'Instruc-
tion publique à Paris (1877).
HEeUGuEBART /l'Abbé), curé de Lambres (1878).
G. FaGNIEz, Directeur de la Revue historique, à Paris
(1878).
G. Ber°oN, Archéologue, à Rouen ‘18791.
J.-G. Buzrior, &, O. @, Président de la Société
Eluenne, à Autun {1879).
DE Mansy {le comte, Directeur de la Société fran-
aise d'Archéologie, ©. %, à Compiègne (1851).
DELVIGNE ‘le chanoine), à Bruxelles (1881).
Gustave CoLix, Artiste peintre, à Paris (1881).
MarTEL, ancien Principal du collèse de Boulosne-
sur-Mer (1881).
P. Fourier, Professeur à la Faculté de Droit, à
Grenoble ‘1881).
L'abbé LeF£BvRE, Aumonier à Doullens (1882).
RUPIN, @, Président de la Société Archéologique
de la Corrèze, à Brives (882).
PAGARD D'HERMaNSsART, à St-Omer (1883).
Gabriel bE BEUGNY D'HAGERLE. à Aire (1884).
D'AGOs {le baron), à Tibiran (Hautes-Pyrénées) (1884).
MM.
j'te
MM.
ss 046 —
Le commandeur Ch. Descemer, à Rome {1884'.
MATHIEU, Avocat, Secrétaire du Cercle archéologique
d'Eoghien (Belgique) (1884).
QuiNION-HUBERT, ancien Magistrat, à Douai ‘1884.
FROMENTIN, Curé de Fressin (1885).
Rod. DE BRANDT DE GALAMErz (le comte), à Abbeville
(1885).
Robert DE Guyexcourr, Président des Antiquaires
de Picardie, à Amiens (1888).
BoverT. Archiviste à Montbéliard (1888).
Massy, @. Surveillant-Gen. au Lycée de Douai {1890.
Eug. be Sans. Publiciste, à Montpellier { 1890).
Georges BarBier, Avocat à Paris (1891).
L'Abbé LEuribanT, Bibliothécaire de l'Université
catholique de Lille (1891).
Jenny FoNTaAINE, Artiste peintre, à Paris (1892).
DiGarD, ancien élève de l’école des Chartes et de
l’école de Rome (1892).
HarDuiN DE GRosvize, Juge au Tribunal civil de
Laon (1893).
MENCHE DE Loisxe (le comte), château de Beaulieu-
lez-Busnes (1894).
L'Abbé Virasse. Curé-doven de Carvin (1894).
Edmond Epmonr, Archéologue à Saint-Pol (1896).
— 247 —
TABLE DES MATIÈRES
—+>#<+—
I. — Séance publique du 28 mai 1896.
Allocution d'ouverture par M. l’Abbé DERAMECOURT,
Présidents se sien do Ciotat
Discours de réception de M. G. ACREMANT, membre
FÉSIdANts sante oies oies ot one
Réponse au discours de M. G. Acremant, par M. l'Abbé
DERAMECOURT, Président........................
Discours de réception de M. Fr. BLonpez, membre
ÉSIdaN sisi inenenese ce iras cinema
Réponse à ce discours par M. l'Abbé RonarT, Vice-
Chancelier
Il. — Eloges funèbres.
Discours prononcé sur la tombe de M. Julien Boutrvy,
par M. l'Abbé DERAMECOURT, Président...........
Discours prononce à Montreuil le 5 juin 1896, sur la
tombe de M. Auguste Braquehay, par M. l'Abbé
RoHarT, Vice-Chancelier.....................,..
Il, — Séance publique du 30 juillet 1896.
Allocution de M. l'Abbé DERAMECOURT, Président...
Rapport sur les travaux de l’année 1895-1896, par
M. le baron Cavrois, Secrétaire-général..........
Rapport sur le Concours d'histoire, par M. l’Abbé
RAMBURE, membre résidant
etes eee
Pages.
39
91
63
65
71
74
— 248 —
Rapport sur le Concours de poésie, par M. Victor
BARBIER, Secrétaire-adjoint.....................,
Discours de réception de M. l'Abbé DurLot..........
Réponse au discours de réception de M. l'Abbé Duflot
par M. l'Abbé Ronarr, Vice-Chancelier......,...
Lauréats des Concours de 1896....................
Sujels mis au Concours pour 1897..............,...
Réglement intérieur de l'Académie d'Arras...,.,....
IV. — Lectures faites dans les séances hebiomaiatres.
La Cité d'Arras, par M. le baron Cavrois, Secrétaire-
GONCA lei 2 es nn eo
Louis-Noël, par M. L. ViLTART, membre résidant. ...
Le véritable hôtel de Séchelles, chef-lieu de la seigneu-
rie de Ronville, par M. À. GUESNoN, membre hono-
Liste des Membres titulaires, honoraires et correspon-
dants de l’Académie d’Arras................,....
Pages.
185
240
«:
né
2 €
1%
4
FRS
5
L
-
.+
e!
+
Digitized by =
TE
à gere
mn,
…
Digitized by Goo le